
4 nov. 2020 · 5 min
Récurrence : des preuves avant son nom
Dans cet épisode audio, suivez ce raisonnement : partir d’un cas initial, passer de n à n+1, puis découvrir pourquoi son nom est venu plus tard.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Alors aujourd'hui, on va plonger dans une exploration assez fascinante qui relie les mathématiques et l'étymologie.
Intervenant 2
C'est un sujet vraiment captivant parce qu'on va voir comment l'histoire des mots, de la logique, éclaire en fait toute la rigueur scientifique.
Intervenant 1
Exactement, parce qu'on a tous en tête cette fameuse image d'une file infinie de dominos pour comprendre le raisonnement par récurrence. En gros, si on prouve que le premier tombe et qu'il fait tomber le suivant, ils vont tous tomber à l'infini.
Intervenant 2
C'est ça, oui. C'est un mécanisme qu'on utilise tout le temps en maths, mais sa formalisation est étonnamment récente.
Intervenant 1
Attends, vraiment récente, à quel point ?
Intervenant 2
Il a fallu attendre la fin du XIXe siècle pour que des mathématiciens comme Grassman ou Dedekind et surtout Peano en fassent un vrai concept rigoureux.
Intervenant 1
Ah oui, donc c'est pas si vieux. Mais alors décortiquons un peu ce mot récurrence. Parce que si on regarde la racine latine « récurer », ça veut dire « revenir en arrière » ou « courir en arrière ».
Intervenant 2
Oui, c'est vrai que c'est super contre-intuitif quand on y pense.
Intervenant 1
Oui, carrément. Pourquoi utiliser un mot qui parle de retour en arrière pour un mouvement de domino qui va vers l'avant à l'infini ?
Intervenant 2
En fait, ce qui est fascinant ici, c'est que le retour en arrière, ça ne décrit pas du tout la ligne d'arrivée, mais la méthode elle-même.
Intervenant 1
D'accord, je crois avoir l'idée. C'est un peu comme cette fameuse phrase malicieuse d'Horace avec le naturel qu'on chasse à coups de fourche et qui revient toujours au galop.
Intervenant 2
Voilà, c'est exactement cette idée de l'astre ou du concept qui revient toujours à sa place initiale. En maths, ce retour, c'est le fait de revenir inlassablement à la même règle de départ.
Intervenant 1
Donc on revient sans cesse à la règle de base pour pouvoir l'appliquer à l'étape suivante.
Intervenant 2
Précisément. Et c'est en 1889 que Pejano a dû en faire un axiome fondamental. D'ailleurs, c'est de cette même racine latine du supin recursum qu'on a tiré le mot récursif.
Intervenant 1
Ah oui, le terme qu'on utilise beaucoup en informatique pour un procédé qui fait appel à lui-même.
Intervenant 2
C'est ça. Le sens originel de retour sur soi a survécu.
Intervenant 1
Mais justement, en parlant de répéter une action, c'est drôle de voir comment ces mots voyagent. Prends le mot « itération », par exemple. Il apparaît à la Renaissance, puis il se fait un peu chasser par le mot « répétition ».
Intervenant 2
Oui, et il revient en force juste après la Première Guerre mondiale.
Intervenant 1
Et ça, juste parce qu'on le réemprunte à l'anglais « loop ». Comment une science aussi rigoureuse peut s'accommoder de simples modes linguistiques pareils ?
Intervenant 2
C'est parce que la science cherche toujours le terme le plus précis pour éviter toute ambiguïté. Le langage finit par faire le tri de lui-même. Un très bon exemple, c'est le mot « processus ».
Intervenant 1
Ah oui, qui vient du latin pour le progrès ou l'avancement, je crois.
Intervenant 2
Tout à fait. Sauf qu'au XVIe siècle, en français, il était en concurrence directe avec son cousin le mot « procès ».
Intervenant 1
J'imagine que pour des mathématiciens, utiliser le mot « procès », ça prêtait un peu à confusion avec les tribunaux.
Intervenant 2
Absolument. Du coup, la science a tranché en faveur de processus et a cantonné l'autre aux affaires juridiques. Logique. C'est devenu incontournable. Quand des chercheurs comme André Markoff ou Paul Lévy, au début du XXe siècle, ont commencé à théoriser les expériences aléatoires répétées indéfiniment.
Intervenant 1
Ah, les fameux processus stochastiques.
Intervenant 2
Voilà, exactement. Le mot « processus » collait parfaitement à cette idée de développement dans le temps, un peu comme un cours en bourse.
Intervenant 1
C'est super clair. Par contre, ça m'amène à un dernier point qui me laisse beaucoup plus perplexe. Ces choix de mots révèlent parfois de vraies divergences philosophiques.
Intervenant 2
Ah, tu penses au paradoxe de l'induction ?
Intervenant 1
Oui. En français, on utilise récurrence pour notre fameuse preuve des dominos. Mais en allemand, ils utilisent le terme « vollständige Induction », donc l'induction complète. Or, en physique, l'induction, c'est faire une supposition générale à partir de quelques expériences isolées.
Intervenant 2
C'est vrai que c'est censé être l'inverse absolu d'une déduction mathématique stricte.
Intervenant 1
Ben oui, la chute de nos dominos à l'infini, c'est pas une simple supposition basée sur 10 corbeaux noirs, c'est une certitude absolue. Pourquoi les Allemands utilisent le mot « induction » alors ?
Intervenant 2
Pour comprendre cette nuance, il faut remonter jusqu'à Cicéron. Quand il a traduit un concept logique d'Aristote, il a utilisé le mot latin « inductio », qui signifie « l'action d'amener ».
Intervenant 1
Ah, donc être amené pas à pas d'une proposition à la suivante.
Intervenant 2
Voilà, c'est ce que les Allemands soulignent avec leur induction complète. Mais ça pose une question philosophique vertiginose. La récurrence est-elle une déduction évidente de l'univers ou bien une règle purement inventée ?
Intervenant 1
Surtout si Peano a dû poser le passage à l'étape suivante comme un axiome arbitraire.
Intervenant 2
C'est tout le problème. On l'accepte comme point de départ, sans pouvoir le prouver.
Intervenant 1
C'est fou de se dire que ce vocabulaire mathématique qu'on griffonne sur des tableaux noirs transporte en fait des siècles de débats philosophiques.
Intervenant 2
Oui, l'histoire des mots porte vraiment l'histoire des idées.
Intervenant 1
Ce qui laisse vraiment une ultime réflexion en suspens pour clôturer notre discussion. Si l'outil de démonstration le plus absolu change complètement de sens philosophique selon le pays en passant d'induction à récurrence, on peut se demander si la langue maternelle des scientifiques limite ou influence secrètement les théorèmes qu'ils sont capables d'imaginer. Une piste à méditer la prochaine fois qu'on tentera d'aligner des dominos.
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