
28 mai 2019 · 7 min
Recherche musicale : de Schaeffer à Boulez, trois lieux en pointe
Cet épisode audio suit la naissance du GRM, du CCMIX et de l’Ircam pour comprendre clairement leur rôle dans la recherche musicale française.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Imaginez un instant un laboratoire où on dissèque pas des grenouilles ou des cellules, mais des notes de musique.
Intervenant 2
Oui, c'est un concept.
Intervenant 1
D'habitude, quand on fait de la science, on cherche une réponse précise, mesurable. Mais que se passe-t-il quand on décide d'appliquer cette même rigueur, ces mathématiques pures, à une matière aussi invisible et mouvante que l'acoustique et la création musicale ?
Intervenant 2
C'est un défi scientifique complètement vertigineux. On essaye en fait de capturer l'impalpable pour en faire un matériau manipulable à l'infini. Et c'est exactement ce qu'a réussi à faire une petite poignée de visionnaires.
Intervenant 1
Et c'est vraiment le cœur de notre sujet aujourd'hui. À travers l'article « La France en pointe », notre mission, c'est de comprendre comment, au fil des décennies et des batailles politiques, la France a pu s'imposer comme le leader mondial incontesté de la recherche musicale et électroacoustique. Bon, décortiquons tout ça.
Intervenant 2
Alors, il faut d'abord remonter aux fondations, parce que avant même d'imaginer demander à une machine de composer une symphonie, il fallait d'abord comprendre le matériau de base. C'est là qu'intervient le groupe de recherche musicale, le fameux GRM, qui a été créé en 1958 par Pierre Schaeffer. Leur but initial, c'était de créer une axiomatique qui repose sur une formalisation du son.
Intervenant 1
Attendez, une axiomatique du son. Si j'essaie de visualiser le truc, est-ce que c'est un peu comme créer un tableau périodique des éléments, mais pour répertorier et manipuler les sons à la place de la matière chimique ?
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est que votre métaphore, elle est parfaitement
Intervenant 1
exacte.
Intervenant 2
Pendant des siècles, la musique, ça reposait surtout sur l'intuition de l'oreille et Schaeffer a forcé ce domaine empirique à devenir une vraie science fondamentale. Dans ce tableau périodique musical, les atomes, ce n'est pas le carbone ou l'oxygène, ce sont vraiment les paramètres physiques du bruit.
Intervenant 1
Du genre la fréquence, l'intensité, le timbre, ce genre de choses ?
Intervenant 2
C'est ça exactement, la résonance aussi. On isole chaque caractéristique scientifique d'un son pour pouvoir ensuite s'en servir comme d'une brique de construction en fait.
Intervenant 1
Ouais, et là où ça devient vraiment super intéressant, c'est qu'une fois qu'on a nos atomes sonores bien classés, on peut construire des structures beaucoup plus vastes. Du coup, l'étape logique, c'était d'appliquer cette rigueur mathématique à la direction même de la composition.
Intervenant 2
Oui, tout à fait. Et c'est le compositeur et architecte Yanis Xenakis qui incarne vraiment cette bascule. À partir des années 60, il va fonder plusieurs structures de recherche qui deviendront finalement le Centre de Création Musicale Yanis Xenakis, le CCX, dans les années 2000. D'accord. Mais bon, oublions un peu la myriade d'acronymes de l'époque et concentrons-nous sur ce qu'ils ont réellement fabriqué. Des outils révolutionnaires comme l'UPIC en 1977.
Intervenant 1
Alors concrètement, pour nos auditeurs, comment ça fonctionnait cet
Intervenant 2
outil ? Imaginez une immense table à dessin électronique qui est reliée à un ordinateur. Au lieu de noircir une partition classique avec des notes, le compositeur trace des lignes géométriques, des courbes hyperboliques ou même des fractales directement sur la tablette.
Intervenant 1
Ah ouais, directement.
Intervenant 2
Et Lupik, qui est un ordinateur, va lire cette architecture mathématique et la traduire instantanément en données sonores et en fréquences. En gros, on dessine la musique avec de la géométrie.
Intervenant 1
Attendez, je dois faire l'avocat du diable une seconde parce que confier la musique à des modèles automatiques et à des courbes mathématiques, est-ce que ça ne risque pas de tuer complètement l'âme de l'artiste ? Enfin, je veux dire, l'art, c'est censé être viscéral, organique, pas le résultat d'une calculatrice.
Intervenant 2
C'est l'objection que tout le monde se pose. Mais pour Xenakis, la mathématique n'étouffe pas l'émotion. Au contraire, elle permet d'attendre des textures qu'un cerveau humain ne pourrait jamais calculer seul de manière intuitive.
Intervenant 1
Ah, c'est-à-dire ?
Intervenant 2
Prenez le son d'une averse de grêle ou le murmure d'une nuée d'oiseaux, par exemple. C'est profondément poétique, non ?
Intervenant 1
Oui, c'est vrai.
Intervenant 2
Pourtant, c'est régi par des lois de probabilité, ce qu'on appelle la stochastique. L'ordinateur permet au compositeur de sculpter ces nuages de son d'une densité incroyable, créant une émotion massive qui serait totalement impossible à écrire à la main, note par note.
Intervenant 1
C'est une perspective vraiment géniale. La machine ne remplace pas l'artiste, elle décuple sa portée.
Intervenant 2
C'est exactement ça.
Intervenant 1
Mais c'est vrai qu'aujourd'hui, on fait ça sur un ordinateur portable, tranquille dans son canapé. Alors que dans les années 70, ces ordinateurs, ça devait être des monstres de la taille d'une armoire. Il fallait bien sortir de la théorie pour construire ça.
Intervenant 2
Absolument ! Il fallait un lieu de rencontre. Et ça, c'est le dernier pilier de notre histoire. L'Institut de recherche et de coordination acoustique-musique. Le fameux IRCAM, qui voit le jour en 1970, sous l'impulsion et la ténacité de Pierre Boulez.
Intervenant 1
Oui, l'article décrit cet endroit comme un carrefour ultime, une espèce d'écrin technologique unique.
Intervenant 2
Si on relie ça à la vision globale, on comprend vite pourquoi. Avant l'IRCAM, les mathématiciens, les informaticiens et les musiciens ne parlaient tout simplement pas la même langue. Ils ne se croisaient jamais en fait. Ah oui, chacun dans son coin. Voilà. Et l'IRCAM a financé un espace physique pour abriter ces immenses ordinateurs. Et surtout à forcer les ingénieurs et les compositeurs à travailler ensemble au quotidien. C'est ce creuset qui a transformé des concepts mathématiques théoriques en réalité musicale.
Intervenant 1
Alors qu'est ce que tout cela signifie au final ?
Intervenant 2
Cela montre que de l'axiomatique de Schaeffer en 1958 jusqu'aux machines géométriques de Xenakis et finalement à l'écosystème de l'IRCAM impulsé par Boulez, la France a su maintenir une continuité institutionnelle vraiment remarquable. Ce sont ces batailles pour la recherche qui ont littéralement forgé l'alliance moderne entre mathématiques, technologie et art.
Intervenant 1
C'est un parcours fascinant. On est passé de la simple volonté d'isoler les fréquences d'un bruit à la création d'institutions mondiales qui sont capables de modéliser le son par ordinateur avec une précision vraiment chirurgicale. Et tout ça, ça m'amène à une dernière réflexion.
Intervenant 2
Je vous écoute.
Intervenant 1
Si nos algorithmes deviennent de plus en plus puissants pour analyser la psycho-acoustique de notre cerveau, est-ce qu'on arrivera un jour à trouver une équation absolue ? Ah oui ! Une formule capable de calculer et de générer de façon totalement artificielle l'émotion humaine parfaite chez celui qui écoute. C'est une pensée que je vous laisse méditer pour prolonger ce décryptage. Merci de nous avoir accompagnés dans cette plongée au cœur du son.
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