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16 mai 2023 · 6 min

Quetelet : des erreurs astronomiques à l’« homme moyen »

Dans cet épisode, suivez la transposition par Quetelet des outils de la théorie des erreurs astronomiques vers une théorie des moyennes sociales.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue à l'écoute du podcast du magazine Tangente. D'habitude, quand on observe la mécanique de l'univers, on cherche vraiment une précision absolue. Ouais, on calcule la trajectoire

  2. Intervenant 2

    d'une comète au millimètre près en général.

  3. Intervenant 1

    C'est ça. Mais dans notre exploration d'aujourd'hui, on va décortiquer un vrai paradoxe. On va voir comment cette même observation minutieuse des étoiles a fini par dicter la façon dont on mesure les populations humaines.

  4. Intervenant 2

    Et créé l'une des idées les plus réductrices sur l'humanité, tu vois.

  5. Intervenant 1

    Le fameux concept de l'homme moyen.

  6. Intervenant 2

    Exactement. Et le pont entre ces deux mondes, donc l'astronomie et les sciences humaines, il porte un nom, Adolphe Quetelet.

  7. Intervenant 1

    Adolphe Quetelet, d'accord.

  8. Intervenant 2

    C'est un scientifique du XIXe siècle dont les intuitions ont… enfin, elles ont littéralement façonné nos sociétés, et souvent à notre insu d'ailleurs.

  9. Intervenant 1

    Alors posons les bases parce que son parcours est assez fascinant. Il naît à Gans en 1796. C'est un vrai polymathe qui change même de nationalité avec les secousses de l'histoire.

  10. Intervenant 2

    Oui, il a été français, puis hollandais, puis belge.

  11. Intervenant 1

    Un vrai caméléon. Et il commence par une thèse en géométrie pure avant de fonder l'Observatoire de Bruxelles pour scruter le ciel et la météo.

  12. Intervenant 2

    C'est un changement de cap radical.

  13. Intervenant 1

    C'est un grand écart monumental. C'est un peu comme si aujourd'hui un ingénieur en aérospatial décidait de plaquer l'étude de ses satellites pour utiliser la mécanique céleste afin d'analyser une foule urbaine.

  14. Intervenant 2

    L'analogie est super juste. Mais il faut comprendre qu'il repart pas de zéro. Quetelet emmène tout son bagage méthodologique avec lui.

  15. Intervenant 1

    Son expertise en

  16. Intervenant 2

    maths ? Surtout sa maîtrise du calcul des probabilités. À l'époque, c'est vraiment le summum de la rigueur mathématique.

  17. Intervenant 1

    D'accord.

  18. Intervenant 2

    Et face aux grands bouleversements sociaux de l'époque, il va utiliser cette rigueur scientifique qui était faite pour les astres pour tenter de comprendre le chaos de l'humain.

  19. Intervenant 1

    Mais c'est justement là qu'il faut expliquer la mécanique de sa pensée. Comment on passe concrètement d'un télescope à la société humaine ?

  20. Intervenant 2

    Eh bien, il faut regarder du côté de l'astronomie.

  21. Intervenant 1

    Je veux dire, si je regarde une étoile, ma mesure peut être faussée par l'instrument. D'où la théorie des erreurs.

  22. Intervenant 2

    Voilà. On sait que les erreurs de mesure s'éparpillent autour de la vraie position de l'étoile, selon une courbe en cloche.

  23. Intervenant 1

    La fameuse courbe de Gauss.

  24. Intervenant 2

    C'est ça. Et le coup de génie de Quetelet, qu'il publie en 1835 dans son Essai de physique sociale, c'est de transposer cette théorie aux humains.

  25. Intervenant 1

    Ah ouais, carrément.

  26. Intervenant 2

    Il récupère des données militaires, genre le tour de poitrine de milliers de soldeux écossais. En traçant ces données, il s'aperçoit qu'un s'éparpille exactement selon la même courbe en cloche.

  27. Intervenant 1

    Comme les erreurs de télescope ?

  28. Intervenant 2

    Absolument. La grande majorité se concentre autour d'une valeur centrale. Et plus on s'en éloigne, moins il y a de soldats.

  29. Intervenant 1

    Attends, il y a un glissement conceptuel énorme ici. En astronomie, l'écart par rapport au centre, c'est une erreur matérielle. Mais dans une population, un écart par rapport à la moyenne du tour de poitrine, c'est juste une vraie personne qui est physiquement différente. Il considérait la diversité humaine comme une anomalie mathématique.

  30. Intervenant 2

    C'est toute l'ambiguïté de sa démarche en fait. Pour lui, la nature vise un archétype. Il transforme donc la théorie des erreurs en une théorie des moyennes.

  31. Intervenant 1

    Et c'est là que naît le concept.

  32. Intervenant 2

    Le sommet de cette courbe en cloche devient ce qu'il nomme « l'homme moyen ». Et il va beaucoup plus loin que la simple anatomie, tu sais.

  33. Intervenant 1

    Il l'applique à d'autres domaines.

  34. Intervenant 2

    Il applique ça au taux de suicide, au mariage, à la criminalité. Il démontre que ces événements, qui ont l'air individuels et chaotiques, suivent en fait des constantes mathématiques implacables d'une année sur l'autre.

  35. Intervenant 1

    Donc, il prend l'arithmétique politique de l'époque, cette volonté de mettre les dynamiques sociales en équation, et il la fusionne avec...

  36. Intervenant 2

    Avec la statistique des temps, ah oui, les grands recensements administratifs.

  37. Intervenant 1

    Et ça devient la base de disciplines entières.

  38. Intervenant 2

    Sociologie, démographie, criminologie, tout se structure autour de l'idée que la société gravite autour de ce centre de gravité mathématique.

  39. Intervenant 1

    Et il structure carrément la profession dans le réel. Dès 1841, il lance la commission centrale de statistiques.

  40. Intervenant 2

    Internationale de statistique en 1853, oui.

  41. Intervenant 1

    Pour fiabiliser les enquêtes. Ce qui veut dire que quand on lit aujourd'hui un article affirmant que « le foyer moyen a 1,5 enfant », on lit littéralement l'héritage de cet astronome.

  42. Intervenant 2

    Tout à fait. C'est lui qui a imposé cette norme de calcul à toutes nos institutions internationales.

  43. Intervenant 1

    Pourtant, la limite saute aux yeux. Enfin, si je chausse du 45 et mon voisin du 39, fabriquer uniquement des chaussures taille 42 parce que c'est la moyenne, ça signifie que personne ne pourra marcher. C'est le grand

  44. Intervenant 2

    problème.

  45. Intervenant 1

    L'obsession de la moyenne masque complètement la réalité et la diversité d'une population.

  46. Intervenant 2

    Et cette faille n'est pas passée inaperçue à l'époque. Dès la fin du XIXe siècle, il y a une vraie révolte statistique.

  47. Intervenant 1

    Ah, un retour de balancier ?

  48. Intervenant 2

    Oui, des écoles statistiques comme l'allemand Ilem Lexis ou les britanniques avec Galton, Edgeworth et Pearson, ils ont tous combattu cette tyrannie de la moyenne.

  49. Intervenant 1

    Ils proposaient quoi à la place ?

  50. Intervenant 2

    Pour eux, l'information cruciale d'une population, ce n'est pas son centre, c'est sa variabilité, c'est-à-dire l'étude précise de la dispersion.

  51. Intervenant 1

    La façon dont les individus s'éloignent de ce centre en fait.

  52. Intervenant 2

    Exactement. La statistique mathématique moderne a donc fini par intégrer cette diversité.

  53. Intervenant 1

    Mais ce qui frappe, c'est que malgré cette fronde, l'obsession de la moyenne de Quetelet reste étonnamment forte aujourd'hui. Nos raisonnements et nos indicateurs sociaux s'appuient encore massivement dessus.

  54. Intervenant 2

    Parce que ça reste un outil terriblement rassurant et simple pour les institutions.

  55. Intervenant 1

    Ce qui nous laisse sur une réflexion finale assez vertigineuse pour tout le monde. Si nos politiques et nos sociétés se basent encore sur cette moyenne issue de l'astronomie, est-ce qu'on ne risque pas de concevoir le monde pour un homme moyen abstrait qui, mathématiquement, n'existe absolument nulle part dans la réalité ?

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