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16 mai 2023 · 5 min

Margaret Hogg : la statisticienne effacée des sondages

Suivez en audio son parcours, de son plaidoyer pour l’échantillonnage aléatoire à l’effacement de son rôle dans l’histoire des sondages.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Chaque fois qu'on analyse les résultats d'un sondage de nos jours, on accorde une confiance presque absolue à un concept mathématique bien précis.

  2. Intervenant 2

    Oui, un concept qui, il y a à peine un siècle, était violemment rejeté.

  3. Intervenant 1

    C'est fou. Et la mathématicienne qui a mené cette bataille acharnée pour l'imposer, elle n'a même pas vécu assez longtemps pour voir sa méthode conquérir le monde.

  4. Intervenant 2

    Non, en effet. On parle de Margaret Hogg. Elle est née en Écosse le 15 octobre 1894 et c'est vraiment l'une des figures fondatrices, mais tragiquement oubliées, de la statistique moderne.

  5. Intervenant 1

    Donc, notre mission aujourd'hui, c'est de décortiquer comment elle a imposé l'échantillonnage aléatoire face au dogme de son époque et comprendre comment l'histoire a bien pu l'effacer à ce point.

  6. Intervenant 2

    Pour bien comprendre, il faut regarder ce qui se passe dans les années 1920. À ce moment-là, la communauté scientifique ne jure que par ce qu'on appelle le choix

  7. Intervenant 1

    raisonné.

  8. Intervenant 2

    Et la rupture conceptuelle va s'opérer quand elle travaille à la London School of Economics de 1919 à 1925 avec le statisticien Arthur Lyon-Bowlé.

  9. Intervenant 1

    C'est la période charnière, en fait.

  10. Intervenant 2

    Absolument. L'année 1925 est cruciale parce que l'Institut international de statistique adopte un rapport qui sépare enfin très clairement l'échantillonnage aléatoire du choix raisonné.

  11. Intervenant 1

    Ah, une vraie ligne de démarcation.

  12. Intervenant 2

    Voilà. Et la même année, elle co-signe avec Bole un livre « As poverty diminished », qui est un vrai plaidoyer vigoureux pour la sélection aléatoire.

  13. Intervenant 1

    Alors, pour bien vulgariser la différence entre ces deux méthodes, imaginons un maître semelier. Avec le choix raisonné, ce semelier déciderait d'évaluer toute une vendange en choisissant consciemment le fût qui lui semble le plus représentatif.

  14. Intervenant 2

    Oui, en se basant uniquement sur son expérience.

  15. Intervenant 1

    Exactement. Alors qu'à l'inverse, la méthode aléatoire de Margaret Hogg exigerait d'aller prélever quelques gouttes au pur avare dans absolument tous les fûts du domaine, sans jamais regarder les étiquettes.

  16. Intervenant 2

    C'est une excellente image parce que l'illusion d'expertise du sommelier va inévitablement introduire des biais.

  17. Intervenant 1

    Des biais inconscients, bien sûr.

  18. Intervenant 2

    C'est ça. Le cerveau humain, même super bien entraîné, va naturellement surévaluer certains paramètres et en ignorer d'autres. Et ça, ça fausse complètement la variance.

  19. Intervenant 1

    Et donc, en s'en remettant au hasard aveugle, la mécanique mathématique élimine ses biais.

  20. Intervenant 2

    Exactement. Et ce cadre théorique britannique, il va devenir une véritable croisade scientifique quand elle traverse l'Atlantique.

  21. Intervenant 1

    Elle part aux États-Unis, c'est ça ?

  22. Intervenant 2

    Oui. Elle est embauchée par la Russell Sage Foundation à Manhattan. Et en 1930, elle y publie ses propres études. C'est là qu'elle attaque de front les partisans de la sélection subjective.

  23. Intervenant 1

    Mais attendez, je me mets à la place des scientifiques de l'époque. Ignorer son propre jugement d'expert pour confier une étude hyper coûteuse à un hasard pur, ça devait paraître absurde, non ?

  24. Intervenant 2

    Ah, mais c'était intellectuellement terrifiant pour les institutions. Le choix subjectif, ça rassurait. Ça leur donnait une vraie illusion de contrôle.

  25. Intervenant 1

    On aime bien garder le contrôle, ces humains.

  26. Intervenant 2

    Exactement. Et le message de Margaret Hogg était radical. Elle leur démontrait, par A plus B, que leur prétendue maîtrise, ben en fait, elle corrompait les données.

  27. Intervenant 1

    Aïe, ça a dû piquer.

  28. Intervenant 2

    Oui, elle a prouvé que l'aléa est l'unique mécanisme qui garantit l'égalité des chances d'inclusion. Sans ça, impossible de définir une marge d'erreur fiable par le calcul.

  29. Intervenant 1

    Donc, paradoxalement, c'est la perte de contrôle humain qui amène la rigueur statistique. C'est une avancée majeure.

  30. Intervenant 2

    Majeure, oui. Et pourtant, quand on retrace l'histoire des sondages, on cite presque toujours le fameux article de Jerry Neyman de 1934.

  31. Intervenant 1

    Ou les travaux des statisticiens agricoles des années 40, il me semble.

  32. Intervenant 2

    Voilà. Alors que la chronologie de Margaret Hogg est écrasante. Elle défend ses méthodes bien avant 1930, donc dix ans avant les statisticiens agricoles et bien avant Neyman.

  33. Intervenant 1

    Mais alors, comment a-t-on pu l'oublier ?

  34. Intervenant 2

    C'est que sa trajectoire a été fauchée en plein vol. Elle tombe malade et elle décède tragiquement lors d'une traversée en bateau vers l'Angleterre en 1935. Pour consolider ces théories.

  35. Intervenant 3

    C'est une vraie ironie parce que le développement des sondages aléatoires a triomphé. La fiabilité de la moindre de nos enquêtes modernes repose sur cette victoire mathématique de l'aléa.

  36. Intervenant 2

    Une fondation d'une solidité absolue, oui, mais dont l'architecte a disparu avant l'inauguration.

  37. Intervenant 3

    Ce qui nous amène à une pensée finale assez provocatrice. Si l'imposition d'une démonstration mathématique aussi pure a nécessité une défense aussi acharnée contre les dogmes...

  38. Intervenant 2

    Et ça n'a pas été facile ?

  39. Intervenant 3

    Non, vraiment pas. Eh bien, combien d'autres percées statistiques majeures ont pu être perdues ou retardées simplement parce que leur découvreur n'a pas survécu assez longtemps pour les imposer au monde ?

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