
16 juin 2021 · 24 min
Cédric Villani : quand la science entre en politique
Dans cet épisode, suivez le mathématicien devenu député et découvrez comment l’expertise scientifique peut éclairer les décisions publiques.
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Intervenant 1
Bienvenue à toutes et à tous dans le podcast du magazine Tangente et préparez-vous pour une plongée mathématique et politique qui s'annonce vraiment, mais alors vraiment passionnante.
Intervenant 2
Ah oui, le programme d'aujourd'hui est assez exceptionnel.
Intervenant 1
Oui, parce qu'en mathématiques, la règle est simple. Une équation parfaitement démontrée garantit une vérité absolue. Un espace où le doute n'a plus aucune place.
Intervenant 2
C'est le confort de la logique pure.
Intervenant 1
Exactement. Mais la question de notre exploration du jour, c'est de savoir ce qui se passe quand on prend l'un des cerveaux les plus brillants de cette discipline, un homme habitué à cette pureté-là, et qu'on le jette un peu sans filet au beau milieu du chaos de l'Assemblée nationale.
Intervenant 2
Et le choc thermique est violent.
Intervenant 1
Totalement. Donc, pour ceux qui nous écoutent, on se base sur un entretien exclusif et fascinant avec Cédric Villani. On rappelle vite fait son palmarès. Médaille Fields en 2010, membre de l'Académie des sciences.
Intervenant 2
Un géant dans son domaine,
Intervenant 1
oui. C'est ça. Et il a opéré une rupture spectaculaire dans sa carrière en 2017 en devenant député de l'Essonne, juste au moment de l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron.
Intervenant 2
Et cette rupture, c'est pas juste un changement de job. C'est véritablement un saut dans une dimension parallèle.
Intervenant 1
Ah ouais, à ce point là ?
Intervenant 2
Ah oui, il faut bien mesurer le décalage. On a d'un côté un univers scientifique qui est régi par la lenteur de la recherche, la patience et surtout l'infaillibilité de la démonstration. D'accord. Et de l'autre, on a un monde politique qui, lui, est complètement régi par l'urgence de l'actualité, les rapports de force quotidien et bien sûr les compromis électoraux. Les
Intervenant 1
fameux compromis, ouais.
Intervenant 2
Voilà. Et les sources nous apprennent d'ailleurs qu'à son arrivée dans l'hémicycle en 2017, Cédric Villani était très ouvertement perçu par beaucoup de ses pairs comme, je cite, « une bête curieuse ».
Intervenant 1
Une bête curieuse. Bon, décortiquons un peu tout ça, parce que ce décalage, moi, ça me fait penser à une métaphore assez visuelle.
Intervenant 2
J'écoute.
Intervenant 1
C'est un peu comme si on prenait un grand maître international des échecs, habitué au silence absolu, au calcul de 20 coups d'avance et qu'on jetait soudainement au milieu d'une mêlée de rugby.
Intervenant 2
C'est exactement l'idée.
Intervenant 1
Les règles du jeu n'ont plus rien à voir. Les lois de la physique ne s'appliquent plus de la même manière. L'imprévisibilité devient la norme absolue.
Intervenant 2
Ouais, le plateau de jeu bouge pendant qu'on joue quoi.
Intervenant 1
C'est ça. Alors comment cette bête curieuse a-t-elle réussi à trouver sa place dans un environnement dont les fondations mêmes s'opposent à sa formation de base ?
Intervenant 2
Eh bien ça s'est pas fait du jour au lendemain. La normalisation s'est opérée au fil du temps sur environ trois ans.
Intervenant 1
Trois ans, c'est long en politique.
Intervenant 2
C'est très long. Mais sa présence est devenue familière parce qu'il a su s'ancrer dans une structure qui correspondait vraiment à son ADN.
Intervenant 1
Ah laquelle ?
Intervenant 2
L'OPCST.
Intervenant 1
Alors pour notre audience, c'est l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques.
Intervenant 2
C'est ça, et il en a pris la présidence. Mais le détail crucial ici, la vraie clé, c'est qu'il a été élu à ce poste sans aucun rattachement politique formel.
Intervenant 1
Ah oui, sans étiquette partisane pour ce vote-là.
Intervenant 2
Exactement. Il a été porté par un soutien transpartisan très fort, notamment avec l'appui du Sénat.
Intervenant 1
Ce qui démontre, d'une certaine manière, que malgré tous les clivages politiques habituels, il y a une soif réelle, un vrai besoin d'expertise neutre chez nos élus.
Intervenant 2
Absolument. Parce que l'OPST, en fait, ça fonctionne comme un sas de décompression institutionnelle entre ces deux temporalités qui se heurtent sans arrêt.
Intervenant 1
Le fameux temps long contre le temps court.
Intervenant 2
Exact. Le législateur, il vit dans le temps très court. Il doit réagir immédiatement à une crise sanitaire comme le Covid.
Intervenant 1
Ou il faut une loi pour la semaine prochaine.
Intervenant 2
Voilà. Ou il doit statuer sur la maltraitance animale, sous la pression de l'opinion ou répondre aux injonctions d'une convention citoyenne pour le climat. C'est l'urgence.
Intervenant 1
Et le scientifique en face ?
Intervenant 2
Le scientifique, lui, vit dans le temps long. Il lui faut des mois, parfois des années, pour modéliser proprement une pandémie ou évaluer la souveraineté technologique d'un pays avec rigueur. Pour le temps court de la loi.
Intervenant 1
C'est un pont théorique fascinant, franchement. Mais j'ai quand même envie de confronter ça à la réalité brute de l'hémicycle, tu vois.
Intervenant 2
Vas-y.
Intervenant 1
Admettons qu'on ait les meilleures modélisations scientifiques du monde grâce à cet office. La question, c'est est-ce que ça suffit ?
Intervenant 2
C'est la grande question, oui.
Intervenant 1
Si un député monte à la tribune, il a un graphique implacable sous le bras, des statistiques parfaites, inattaquables, est-ce qu'il remporte automatiquement le débat et le vote derrière ? Parce que j'ai énormément de mal à croire que la rationalité pure puisse éteindre une grosse dispute idéologique comme par magie.
Intervenant 2
Ton instinct est bon parce que la réponse est non. Clairement non. Et c'est précisément là que l'illusion d'une politique purement cartésienne se brise en morceaux. Ah,
Intervenant 1
ça casse un mythe.
Intervenant 2
Oui. Et les sources soulignent un point historique hyper intéressant là-dessus en invoquant l'héritage d'Émile Borel.
Intervenant 1
Émile Borel, le mathématicien.
Intervenant 2
C'est ça. C'était un immense mathématicien français au début du 20e siècle, un des grands précurseurs des sciences de la décision en France et qui a, lui aussi, mené cette fameuse double carrière scientifique et politique.
Intervenant 1
D'accord, un prédécesseur.
Intervenant 2
Voilà. Et à son époque, on pouvait sincèrement espérer que la statistique apporterait une sorte de lumière objective et définitive sur les débats publics. Qu'elle trancherait les débats.
Intervenant 1
Sauf qu'aujourd'hui, avec la complexité du monde moderne...
Intervenant 2
Aujourd'hui, le paradigme a totalement muté.
Intervenant 1
Surtout, enfin je veux dire, dans notre ère de surinformation et de fausses nouvelles, les fameuses fake news, aujourd'hui on le voit bien, n'importe quel bord politique est capable de brandir une étude trouvée sur internet pour valider sa propre vision du monde.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
La statistique en fait, c'est plus du tout un arbitre neutre, c'est carrément devenu une munition qu'on se jette à la figure.
Intervenant 2
Et c'est pile le diagnostic de fond qui ressort de cet entretien. La science, aujourd'hui, elle est utilisée comme une caution morale ou intellectuelle. Elle est instrumentalisée par toutes les parties.
Intervenant 1
Ce qui complique vachement le travail de législateur.
Intervenant 2
Ah bah sur n'importe quel texte de loi, un tant soit peu complexe, les parlementaires sont littéralement bombardés de centaines d'études contradictoires.
Intervenant 1
Toutes financées par les groupes différents, j'image moins.
Intervenant 2
Voilà, financé par divers lobbys, des associations, des groupes d'intérêts. Donc, arriver au pupitre et juste aligner des chiffres, ça ne sert strictement plus à rien.
Intervenant 1
Ouais, parce qu'il y aura toujours un autre chiffre pour contredire le tien.
Intervenant 2
C'est ça. Le véritable nerf de la guerre aujourd'hui, c'est plus la donnée brute, c'est l'expertise.
Intervenant 1
La capacité à trier, en fait.
Intervenant 2
Oui, la capacité clinique à identifier les biais, à décortiquer la méthodologie d'une étude et surtout, surtout, à comprendre comment la question initiale a été formulée.
Intervenant 1
Ah, ça, c'est un point hyper important. La formulation de la question, c'est vraiment le point névralgique de tout ça.
Intervenant 2
C'est fondamental.
Intervenant 1
J'utilise souvent une analogie pour ça. Les statistiques, c'est exactement comme l'angle d'une caméra dans un film de suspense.
Intervenant 2
C'est-à-dire ?
Intervenant 1
Selon l'endroit où tu choisis de placer l'objectif, tu ne racontes pas du tout la même histoire.
Intervenant 2
Ah oui, très juste.
Intervenant 1
Par exemple, si je décide de mesurer l'impact écologique d'une grande industrie française, mais que j'exclus de mon équation tous ses sous-traitants à l'étranger. Le résultat
Intervenant 2
sera forcément faussé.
Intervenant 1
Je vais produire une statistique qui est parfaitement exacte sur le plan purement mathématique, mais qui raconte une histoire fondamentalement biaisée à l'arrivée.
Intervenant 2
Tout à fait.
Intervenant 1
Les chiffres ne mentent pas en soi, mais les paramètres qu'on choisit d'inclure dans la formule de départ, eux, dictent le résultat politique final.
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