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19 mars 2020 · 20 min

Mathématiques arabes : l’enquête sur leurs routes vers l’Europe

Dans cet épisode, suivez Marc Moyon de manuscrit en manuscrit pour reconstituer comment traductions et transmissions ont porté ces savoirs vers l’Europe.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Quel bonheur absolu d'accueillir notre auditoire aujourd'hui pour une exploration qui franchement va complètement bouleverser notre façon de percevoir la généalogie de la science.

  2. Intervenant 2

    Bonjour à tous. Et ouais, préparez-vous parce que c'est une sacrée plongée qu'on va faire aujourd'hui.

  3. Intervenant 1

    C'est clair. En fait, il y a souvent cette tendance, même chez les esprits très rationnels, à concevoir l'histoire des mathématiques comme une longue ligne droite super évidente.

  4. Intervenant 2

    Ouais, le fameux mythe du progrès continu quoi.

  5. Intervenant 1

    Exactement. Genre un passage de témoin parfait de Pythagore et Euclide jusqu'au bâtisseur des grandes universités européennes. Paf ! Direct.

  6. Intervenant 2

    Alors que bon, la réalité historique est infiniment plus chaotique. Et paradoxalement, beaucoup, beaucoup plus fascinante.

  7. Intervenant 1

    Tellement plus fascinante. Et donc, la mission de notre plongée au cœur des sources aujourd'hui, c'est de comprendre comment l'Europe médiévale sait véritablement approprier les mathématiques arabes.

  8. Intervenant 2

    C'est un sujet massif, vraiment massif.

  9. Intervenant 1

    Et pour décortiquer toute cette mécanique, on va suivre le travail d'un chercheur, Marc Moyon. Et ce gars-là, sa méthodologie tient littéralement de l'investigation policière dans les méandres du Moyen Âge, tu vois.

  10. Intervenant 2

    Ah mais le mot « détective » est super bien choisi pour lui. C'est crucial pour bien saisir l'enjeu. Parce qu'on a souvent cette illusion que l'héritage scientifique s'est transmis tout seul. Un peu comme par magie.

  11. Intervenant 1

    Ouais, par l'opération du Saint-Espy.

  12. Intervenant 2

    Voilà. Mais faut vraiment s'imaginer l'immensité de la rupture à l'époque. Pendant des siècles, la science européenne a quasiment stagné. Vraiment. Tandis qu'au même moment, t'avais un torrent absolu de connaissances mathématiques, astronomiques, médicales qui explosaient dans les pays d'Islam.

  13. Intervenant 1

    Et c'était pas juste de la conservation de vieux textes, hein.

  14. Intervenant 2

    Ah non, pas du tout. Ce corpus, il s'est pas contenté de juste garder au chaud les textes de la Grèce antique ou de l'Inde. Ils ont fusionné tout ça, ils ont critiqué et surtout ils ont considérablement augmenté ses savoirs. C'est dingue. Ouais, la science moderne qu'on pratique aujourd'hui, elle repose littéralement sur cette captation par l'Europe de toute cette effervescence. Sans ce gigantesque transfert de données, l'édifice mathématique tel qu'on le connaît, il aurait tout simplement pas pu émerger.

  15. Intervenant 1

    Et le point d'entrée génial pour comprendre ce basculement, c'est justement le parcours de notre chercheur Marc Moyon. Parce qu'il incarne mais alors parfaitement cette passion hyper vivante pour la transmission. C'est

  16. Intervenant 2

    vrai que son parcours est assez atypique en

  17. Intervenant 1

    fait. Complètement. Au départ, rien ne le prédestinait à aller fouiller des vieux parchemins poussiéreux du XIIe siècle. Au lycée, il hésitait entre plein de trucs, l'histoire d'un côté, l'espagnol de l'autre et les maths.

  18. Intervenant 2

    Le profil classique de l’élève curieux de tout, quoi.

  19. Intervenant 1

    C'est ça. Au final, il opte pour les maths pures. Il va jusqu'à la maîtrise à l’Université de Nantes. Et là, sa trajectoire devient hyper noble et classique. Il devient prof en collège et en lycée.

  20. Intervenant 2

    Il s'ancre vraiment dans la pédagogie, du coup.

  21. Intervenant 1

    Ouais, à fond. Et il s'investit même dans les IREM, les instituts de recherche sur l'enseignement des mathématiques. Son but, c'est vraiment de réfléchir à comment on transmet le raisonnement aux élèves. Donc là, on a un prof solidement installé, confortable dans sa carrière.

  22. Intervenant 2

    Et c'est là que ça devient intéressant. Parce que la suite illustre trop bien comment la recherche, des fois, ça se nourrit de chocs intellectuels que t'as pas du tout prévus.

  23. Intervenant 1

    Le fameux point de bascule.

  24. Intervenant 2

    Exactement. Modion assiste à une conférence pour les enseignants et y croise la route d'Ahmet Djebar. Et Djebar, pour quiconque s'intéresse au sujet, c'est juste une légende. C'est l'un des plus grands spécialistes au monde de l'histoire des mathématiques des pays d'Islam.

  25. Intervenant 1

    Et d'après nos sources, cet échange, ce n'est pas juste une discussion sympa à la machine à café.

  26. Intervenant 2

    Ah non, c'est décrit comme un vrai séisme pour lui, un choc scientifique et humain. Djebar lui ouvre littéralement une fenêtre sur une dimension des maths que le cursus universitaire français classique n'aborde presque jamais.

  27. Intervenant 1

    Franchement, en lisant cette partie des sources, moi j'avais l'impression de lire un roman. T'imagines si ! Être à une conférence tellement électrisante que tu remets en question tout ton confort professionnel. C'est

  28. Intervenant 2

    fou,

  29. Intervenant 1

    hein ? C'est l'équivalent de tout plaquer aujourd'hui. Parce que concrètement, cinq ans après avoir quitté les bancs de la fac, alors qu'il est titulaire de son poste, il retourne à l'université, à Lille.

  30. Intervenant 2

    Il repart de zéro.

  31. Intervenant 1

    Bah oui, pour faire un DEA, puis une thèse. Mais le plus impressionnant pour moi, et de loin, c'est qu'il s'impose l'apprentissage de l'arabe, en partant de rien du tout, juste parce que lire les sources originelles l'exige.

  32. Intervenant 2

    Et ça, c'est une démarche d'une exigence redoutable. Mais sur le plan épistémologique, c'est fondamental. Pourquoi ? Parce que faire de l'histoire des sciences, ce n'est pas juste faire du name dropping de dates et de noms dans des chroniques. Tu as besoin d'une double compétence qui est incompréhensible.

  33. Intervenant 1

    D'accord.

  34. Intervenant 2

    Il te faut la rigueur axiomatique du mathématicien pour comprendre les équations, savoir de quoi on parle. Et il faut y ajouter tout l'outillage critique de l'historien.

  35. Intervenant 1

    C'est logique, tu ne peux pas étudier un texte de maths si tu ne comprends pas les maths.

  36. Intervenant 2

    Exactement ! Si un chercheur essaye de lire un traité d'algèbre du XIIe siècle mais qui pige rien à la démonstration, il passe complètement à côté de l'essence du document. Le bagage de Moyarion, plus son apprentissage de l'arabe et du latin, ça lui donne une arme fatale pour affronter la complexité des bibliothèques médiévales.

  37. Intervenant 1

    Et cette double compétence, ça nous plonge direct dans le cœur de ses découvertes. Parce que quand on s'immerge avec lui dans les archives, on découvre une configuration de la science qui, je pense, surprendrait énormément de gens aujourd'hui.

  38. Intervenant 2

    Ah ça, oui. L'image qu'on a du Moyen Âge est tellement faussée.

  39. Intervenant 1

    Mais carrément. De la fin du 8e siècle jusqu'au 12e, la lingua franca de la science, la langue de la haute technologie et d'innovation, c'est pas l'anglais évidemment, et c'est pas le latin non plus.

  40. Intervenant 2

    C'est l'arabe.

  41. Intervenant 1

    Ouais, c'est l'arabe. C'est dans cette langue que les concepts d'algèbre, d'optique ou d'astronomie les plus fous sont débattus, réfutés et améliorés.

  42. Intervenant 2

    Et là, la géographie, elle joue un rôle de catalyseur monumental.

  43. Intervenant 1

    Comment

  44. Intervenant 2

    ça ? Toute cette production intellectuelle, elle reste pas bloquée à Bagdad ou à Damas, elle voyage et elle vient s'accumuler massivement en Andalouse.

  45. Intervenant 1

    La péninsule ibérique sous domination musulmane, donc.

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