
7 mai 2024 · 22 min
Nombres constructibles : des tracés au verdict algébrique
Dans cet épisode, suivez le passage des tracés aux équations, puis découvrez comment l’algèbre tranche la quadrature du cercle et la duplication du cube.
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Intervenant 1
Bonjour tout le monde et bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravie de vous retrouver aujourd'hui pour une nouvelle plongée fascinante.
Intervenant 2
Bonjour Evelyne. Oui, je suis ravi d'être là. On a un super programme.
Intervenant 1
Ah, ça, c'est clair. Alors, pour commencer, quand on prend un compas et qu'on trace un simple cercle sur une feuille de paquets blanche, on ressent une forme de simplicité absolue, non ?
Intervenant 2
Tout à fait. C'est un mouvement du poignet qui est très fluide.
Intervenant 1
Voilà, une mine de plomb qui tourne autour d'une pointe en vitale. Le geste semble innocent, presque un peu primitif en fait.
Intervenant 2
Ouais, et c'est justement cette innocence qui est trompeuse. On a vraiment l'impression de faire de l'art visuel. De dessiner quoi. Exactement. D'explorer la géométrie pure de manière totalement déconnectée du moindre calcul, la ligne droite et le cercle parfait, c'était considéré par les grecs anciens comme les formes divines par excellence.
Intervenant 1
Mais la réalité, c'est qu'au moment même où cette mine touche le papier, on invoque des lois implacables. On ouvre des portes vers des dimensions cachées. C'est
Intervenant 2
joliment dit.
Intervenant 1
Merci. Et on réveille surtout des mystères qui ont tenu en échec les plus grands esprits de l'humanité pendant plus de deux millénaires.
Intervenant 2
C'est exactement
Intervenant 1
ça. Donc, notre mission dans l'exploration d'aujourd'hui, c'est de rouvrir ces véritables cold cases des mathématiques de l'Antiquité. Des trucs ultra connus comme la fameuse quadrature du cercle ou la duplication du cube.
Intervenant 2
De beaux morceaux en effet.
Intervenant 1
Grave. Et pour mener cette enquête, on va s'appuyer sur un article vraiment passionnant qui s'intitule « Quand l'algèbre rencontre la géométrie ».
Intervenant 2
Alors, la problématique centrale aujourd'hui, le grand pourquoi de notre discussion, ça remet en cause notre perception même du dessin.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
Bah, on croit que tirer des lignes ou chercher des intersections avec une règle, c'est un acte purement géométrique.
Intervenant 1
Bah oui, ça paraît logique.
Intervenant 2
Eh bien, l'article nous révèle une vérité beaucoup plus profonde. En fait, c'est de l'algèbre pur et dur qui opère, là, en silence, derrière chaque trait.
Intervenant 1
Oh waouh. Donc les outils physiques qu'on manipule dictent secrètement des lois algébriques.
Intervenant 2
Exactement. Des lois dont on ne peut absolument pas s'échapper.
Intervenant 1
D'accord. Alors les Grecs étaient complètement bloqués par ces énigmes dont on parlait. Et pour comprendre ce blocage, je crois qu'il faut faire un sacré saut mental dans le temps.
Intervenant 2
C'est indispensable, oui, il faut vraiment comprendre qu'ils souffraient d'une véritable crise d'identité mathématique à l'époque.
Intervenant 1
C'est-à-dire que leur univers était physiquement limité parce qu'ils confondaient la notion de nombre avec l'objet physique lui-même, c'est bien ça.
Intervenant 2
Ouais, c'est un point philosophique fondamental. Dans la pensée antique, un nombre, ce n'était pas une entité abstraite.
Intervenant 1
Pas un petit cymbale flottant dans notre esprit comme aujourd'hui, quoi.
Intervenant 2
Non, pas du tout. Un nombre, c'était viscéralement attaché à une réalité tangible. C'était la longueur d'un bâton spécifique,
Intervenant 1
Ou la distance réelle entre deux villes.
Intervenant 2
Voilà. En fait, il ne séparait jamais la valeur numérique de son unité de mesure.
Intervenant 1
Donc additionner ne posait aucun problème, on met deux bâtons bout à bout, ça, ça va.
Intervenant 2
Très facile.
Intervenant 1
Mais c'est là que l'univers grec se heurte à un mur dimensionnel, non ?
Intervenant 2
Si on veut calculer l'aire d'un terrain, on multiplie deux longueurs et bim, on obtient un rectangle.
Intervenant 1
Jusque-là, tout va bien.
Intervenant 2
Et si on en multiplie trois, on obtient un volume, comme un bloc de pierre.
Intervenant 1
D'accord. Mais que se passe-t-il si une théorie mathématique exige de multiplier, genre, deux aires entre elles ?
Intervenant 2
Eh bien, c'est là que tout s'effondre pour eux. Multiplier quatre longueurs en géométrie, c'est une aberration absolue.
Intervenant 1
Attendez, si je décortique le truc. C'est un peu comme si, dans la vie de tous les jours, on essayait de multiplier deux champs de blé.
Intervenant 2
C'est une super analogie, ça.
Intervenant 1
Et du coup, on obtiendrait quoi ? Un genre d'hyperchamp dans la quatrième dimension ?
Intervenant 2
Exactement. Et comme la quatrième dimension physique n'existe pas dans leur perception du monde, cette opération ne voulait strictement rien dire.
Intervenant 1
C'était juste absurde pour
Intervenant 2
eux. Un non-sens total.
Intervenant 1
Ok, donc si on veut dépasser cette limite imposée par notre petit monde en trois dimensions, il fallait impérativement séparer l'idée d'un nombre de sa réalité physique.
Intervenant 2
C'est le nœud du problème. C'est une révolution psychologique monumentale qu'il fallait accomplir.
Intervenant 1
Mais alors, comment l'humanité a fini par s'en sortir ? Comment on a fait ce saut mental ?
Intervenant 2
Eh bien, il a fallu attendre des siècles. Cette rupture, elle arrive seulement en 1637. Ah
Intervenant 1
oui, quand même.
Intervenant 2
Sous la plume du philosophe et mathématicien français René Descartes, dans son fameux ouvrage « La géométrie ».
Intervenant 1
Descartes, évidemment. Et qu'est-ce qu'il fait de si spécial ?
Intervenant 2
Il trouve une astuce d'une élégance inouïe. Il décide de fixer un segment de droite totalement arbitraire.
Intervenant 1
Un bout de ligne quelconque, quoi.
Intervenant 2
Voilà. Et il décrète que ce segment précis vaudra simplement la valeur 1. C'est tout.
Intervenant 1
Attendez, juste poser le chiffre 1 sur un segment, ça change les lois de la physique mathématique ?
Intervenant 2
Totalement ! Parce que ce segment devient un étalon universel. En posant ce repère abstrait, Descartes crée en fait un facteur d'échelle.
Intervenant 1
Oh je vois ! Donc quand on multiplie deux longueurs, on ne crée plus forcément une aire encombrante.
Intervenant 2
Exactement ! On compare simplement le résultat à notre segment étalon 1, et le produit redevient une simple ligne.
Intervenant 1
Ah, c'est génial ! Fini les absurdités dimensionnelles.
Intervenant 2
C'est la fin du blocage. C'est littéralement l'acte de naissance des coordonnées cartésiennes. Des cartes libèrent les nombres de leurs prisons matérielles.
Intervenant 1
Ils redeviennent des abstractions pures qui peuvent interagir à l'infini sans jamais se soucier des limites de l'espace en trois dimensions.
Intervenant 2
Vous avez tout compris.
Intervenant 1
Super. Alors maintenant qu'on a ce formidable terrain de jeu abstrait inventé par Descartes, avec son repère et son point 1, revenons à nos outils.
Intervenant 2
Les fameux outils grecs.
Intervenant 1
Voilà, parce que les Grecs nous ont imposé des règles du jeu d'un minimalisme et extrême. On n'a que deux outils divins.
Intervenant 2
Une règle non graduée, donc un simple bord droit sans aucune marque.
Intervenant 1
Et un compas qui se referme dès qu'on lève du papier, c'est ça ?
Intervenant 2
Le fameux compas euclidien.
Intervenant 1
C'est bien ça, et c'est avec ce matériel très basique qu'on doit générer l'ensemble de tous les points atteignables dans notre univers.
Intervenant 2
Ce que l'article appelle l'ensemble des nombres constructibles ou le corps grand C.
Intervenant 1
Oui, obtenir tous les nombres entiers, 1, 2, 3, ça a l'air d'être un jeu d'enfant.
Intervenant 2
C'est très intuitif. Mais la vraie prouesse, c'est de réaliser des opérations beaucoup plus complexes sans jamais écrire un seul chiffre.
Intervenant 1
Attendez, là je fais l'avocat du diable. Je veux bien qu'on additionne en mettant deux segments l'un derrière l'autre.
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