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16 janv. 2017 · 22 min

Peut-on écouter un texte mathématique qu’il faut regarder ?

Suivez cinq textes, d’Euclide au mathématicien italien Bellavitis : l’épisode compare les rôles des mots, signes, figures et équations.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente.

  2. Intervenant 2

    Merci, je suis ravi d'être

  3. Intervenant 1

    là. Pour commencer cette exploration, il faut s'imaginer un instant la construction d'une immense cathédrale.

  4. Intervenant 2

    D'accord, je visualise.

  5. Intervenant 1

    Mais au lieu d'avoir sous les yeux des plans bien détaillés, des croquis ou même des maquettes, les architectes ne disposent que d'un immense registre. Un livre avec des milliers et des milliers de phrases. Ah

  6. Intervenant 2

    oui, sans aucune image.

  7. Intervenant 1

    Voilà. Des blocs de texte ininterrompus qui décrivent avec une précision maniaque l'emplacement exact de chaque pierre, la courbure de chaque voûte et tout ça sans la moindre illustration.

  8. Intervenant 2

    C'est un exercice mental épuisant.

  9. Intervenant 1

    Et pourtant, pendant des siècles, c'est très exactement de cette manière que les mathématiques ont été communiquées et pensées.

  10. Intervenant 2

    Et ça, c'est une réalité historique qu'on a souvent tendance à ignorer en fait.

  11. Intervenant 1

    Ouais,

  12. Intervenant 2

    totalement. On a tellement l'habitude aujourd'hui de percevoir les maths comme un langage universel fait de symboles, de graphiques, d'équations.

  13. Intervenant 1

    C'est plaire.

  14. Intervenant 2

    Mais cette forme visuelle et symbolique, elle est très récente. Et pour comprendre comment ce langage s'est forgé au fil du temps, notre discussion aujourd'hui s'appuie sur une analyse vraiment passionnante.

  15. Intervenant 1

    Oui, un article tiré des sources qui s'intitule « Dire, voir, comparer 5 textes historiques ».

  16. Intervenant 2

    C'est ça. Ce document retrace la métamorphose complète de l'information mathématique.

  17. Intervenant 1

    L'objectif de notre plongée aujourd'hui, c'est vraiment de comprendre les mécanismes profonds de cette évolution. Parce qu'il y a une véritable tension, presque une guerre philosophique en fait.

  18. Intervenant 2

    Absolument, une guerre entre les formats.

  19. Intervenant 1

    Ouais, entre le besoin de dire les mathématiques par des mots et la volonté de les voir par des figures, jusqu'à arriver à cette abstraction totale que sont nos équations modernes.

  20. Intervenant 2

    Et c'est fascinant de réaliser à quel point la forme du message modifie littéralement la manière dont notre cerveau produit de la logique.

  21. Intervenant 1

    La forme n'est jamais

  22. Intervenant 2

    neutre. Jamais. Le support matériel et le choix typographique dictent la structure même de la pensée.

  23. Intervenant 1

    Donc, pour bien le comprendre, je crois qu'il est impératif de retourner à l'âge d'or de la géométrie classique.

  24. Intervenant 2

    En pleine antiquité !

  25. Intervenant 1

    Exactement. Avec les fameux éléments du Clyde.

  26. Intervenant 2

    C'est le point de départ idéal. C'est clair.

  27. Intervenant 1

    Parce que quand on lit les éléments, on a vraiment l'impression de lire de la grande littérature. Ou peut-être un traité juridique extrêmement sévère.

  28. Intervenant 2

    C'est très protocolaire. L'article se penche d'ailleurs sur une proposition bien précise. La proposition 6 du livre 2.

  29. Intervenant 1

    Et alors, cette proposition-ci, c'est vraiment un cas d'école.

  30. Intervenant 2

    Ah oui, l'approche de Clyde procède par des étapes d'une rigidité totale. La toute première étape, par exemple, l'énoncé du théorème lui-même.

  31. Intervenant 1

    Ouais.

  32. Intervenant 2

    Eh bien, c'est une phrase continue, sans la moindre lettre ni le moindre symbole.

  33. Intervenant 1

    Aucune

  34. Intervenant 2

    lettre. Aucune. Si on prend la traduction classique de Bernard Wittrach, qui est étudiée dans la source, l'énoncé commence comme ça. Je cite... Si une ligne droite est coupée en deux parties égales et qu'une certaine droite lui soit ajoutée en alignement, le rectangle contenu par la droite entière avec celle qui lui est ajoutée est celle qui lui est ajoutée.

  35. Intervenant 1

    Oh là là, attendez.

  36. Intervenant 2

    Et la phrase se poursuit encore comme ça en imbriquant les concepts géométriques.

  37. Intervenant 1

    Mais lu à voix haute, l'effort cognitif demandé est vertigineux.

  38. Intervenant 2

    C'est très lourd, oui.

  39. Intervenant 1

    Moi, ça me fait penser, c'est comme essayer de suivre une recette de cuisine monumentale où le lecteur doit visualiser mentalement le gâteau, la cuisson, les étages, alors qu'on ne lui a même pas encore présenté les ingrédients sur la table.

  40. Intervenant 2

    C'est une excellente analogie. Tout repose sur des définitions verbales pures. On parle de ligne pour désigner un segment ou de rectangle, mais l'œil n'a absolument rien à quoi s'accrocher.

  41. Intervenant 1

    Mais du coup, cette lourdeur verbale, ces phrases ultra stéréotypées, ce n'était pas un énorme obstacle pour les apprentis mathématiciens de l'époque ?

  42. Intervenant 2

    Alors, on pourrait le croire, mais le choix de Clyde n'est pas une faiblesse pédagogique. En fait, c'est une méthode de contrôle de la logique.

  43. Intervenant 1

    Ah, pour éviter les erreurs ?

  44. Intervenant 2

    Exactement. Le vocabulaire est volontairement restreint pour éviter toute ambiguïté. C'est seulement dans la deuxième étape que Clyde daigne introduire des lettres. A, B, C, D. D'accord. Et attention, il est crucial de noter qu'à cette époque, ces lettres ne sont pas du tout des variables algébriques, comme on les conçoit aujourd'hui. C'est quoi alors ? Ce sont de simples balises, des indices qu'on place mentalement aux extrémités des segments pour simplement nommer les éléments.

  45. Intervenant 1

    Des sortes de punaises plantées sur la carte mentale du lecteur,

  46. Intervenant 2

    en gros. C'est ça.

  47. Intervenant 1

    Et la figure géométique, le dessin en lui-même, il arrive quand ?

  48. Intervenant 2

    Il n'intervient qu'à la troisième étape. Et encore, le texte dicte sa construction par des intersections de droite et de cercle, sans jamais nommer les outils physiques comme la règle ou le compas.

  49. Intervenant 1

    Tout reste dans le domaine de l'idée pure.

  50. Intervenant 2

    Absolument. Ensuite vient l'étape finale, la démonstration. C'est là qu'apparaissent des symboles descriptifs. Par exemple, Euclide va utiliser deux lettres comme AL pour désigner un rectangle entier.

  51. Intervenant 1

    En nommant juste deux de ses sommets opposés ?

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