
13 oct. 2021 · 22 min
Pourquoi les modes de Messiaen reviennent-ils au départ ?
Dans cet épisode audio, suivez les douze notes codées modulo 12, puis les transpositions qui ramènent chaque mode étudié à son ensemble de départ.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. C'est vraiment une grande joie de retrouver celles et ceux qui nous écoutent pour une nouvelle exploration.
Intervenant 2
Bonjour tout le monde, ravi d'être là.
Intervenant 1
Alors aujourd'hui on va faire un petit exercice mental. Il suffit d'imaginer un instant pouvoir littéralement percevoir de manière presque physique la couleur d'une structure mathématique.
Intervenant 2
Oui, c'est une image assez puissante
Intervenant 1
ça. D'être capable de contempler des vitraux grandioses et très chatoyants, là où la majorité des esprits ne décèlent qu'une suite d'équations arithmétiques un peu froides quoi.
Intervenant 2
Exactement. Et ce n'est pas de la science-fiction. C'est vraiment ce que vivait le célèbre compositeur du XXe siècle, Olivier Messiaen.
Intervenant 1
Voilà, pour lui, la musique, la géométrie mathématique et la perception des couleurs, ça ne formait vraiment qu'une seule et même entité indivisible.
Intervenant 2
C'est ça.
Intervenant 1
Et l'objectif de notre plongée d'aujourd'hui, c'est justement d'explorer cette intersection incroyable, cet endroit où la rigueur implacable des nombres vient nourrir la liberté absolue de l'expression artistique.
Intervenant 2
Et c'est drôle parce que cette séparation très nette qu'on fait aujourd'hui entre la rationalité scientifique d'un côté et l'expression musicale de l'autre, c'est une trajectoire historique relativement récente.
Intervenant 1
Ah oui, c'est
Intervenant 2
vrai. Si on remonte à l'Antiquité, avec l'école pythagoricienne par exemple, l'étude des proportions numériques et la théorie musicale, ça faisait partie intégrante du même champ de recherche.
Intervenant 1
D'accord, donc c'était vraiment étudié ensemble quoi.
Intervenant 2
Absolument. Les mathématiques servaient à comprendre l'harmonie de l'univers et la musique s'en était tout simplement la démonstration sonore. C'est au fil des siècles que les disciplines ont pris des chemins divergents.
Intervenant 1
Ce qui a fini par cantonner un peu la musique au royaume de l'émotion subjective, du pur ressenti.
Intervenant 2
Voilà, c'est ça.
Intervenant 1
Parce qu'on a tous en tête cette image un peu stéréotypée, très romantique, du compositeur tourmenté qui jette frénétiquement ses notes sur une partition vierge, dans un élan de pure passion dicté uniquement par les battements de son cœur. Le
Intervenant 2
fameux génie
Intervenant 1
inspiré, oui. Pourtant, quand on soulève le capot des grandes œuvres musicales, sous ce déferlement de sentiments se cache très souvent une mécanique d'une précision redoutable.
Intervenant 2
Une vraie horlogerie minutieuse.
Intervenant 1
Et Olivier Messiaen illustre magnifiquement ce paradoxe en fait. Il s'est imposé des règles mathématiques incroyablement strictes, non pas pour étouffer l'émotion humaine, mais au contraire, pour la décupler, la structurer.
Intervenant 2
Pour l'emmener vers des paysages perceptifs totalement inédits. Et pour saisir la nature de son génie, il est vraiment nécessaire de poser les bases du système sur lequel s'appuie l'immense majorité de la musique occidentale.
Intervenant 1
D'accord, on pose les fondations.
Intervenant 2
Voilà. Tout le matériau de base, on peut le résumer à ce qu'on observe sur un clavier de piano classique. C'est une série de 12 notes distinctes, toutes espacées d'un intervalle identique qu'on appelle le demi-ton.
Intervenant 1
C'est
Intervenant 2
exactement ça. Ces 12 briques sonores, c'est l'ADN de notre grammaire musicale.
Intervenant 1
Et dès le milieu du XVIIIe siècle, vers 1750, le théoricien et compositeur Jean-Philippe Rameau mettait en lumière une propriété vraiment fondamentale, que notre cerveau et notre oreille acceptent de manière très spontanée.
Intervenant 2
L'équivalence des octaves.
Intervenant 1
Exactement. Conflètement, un do joué dans les graves et un do joué dans les aigus, ils partagent une même identité, une même fonction au sein de l'harmonie.
Intervenant 2
Même s'ils vibrent physiquement à des vitesses très différentes, oui. Et c'est précisément ici que le pont avec les mathématiques pures s'établit grâce au concept des congruences.
Intervenant 1
Les fameuses congruences.
Intervenant 2
Ouais, puisque la treizième note d'une gamme est perçue neurologiquement comme un retour à la première note, à une octave de distance, il devient tout à fait possible de remplacer ces douze entités musicales par les nombres entiers allant de 0 à 11.
Intervenant 1
Donc si je te suis, le Do devient le 0, le Do dièse devient le 1 et le Si, qui est la dernière marche, devient le 11.
Intervenant 2
Exactement, c'est ça ! Alors, pour se représenter cette mécanique le plus simplement du monde, on peut prendre l'image d'une horloge analogique classique. Très bonne analogie, oui.
Intervenant 1
Sur le cadran, l'aiguille tourne en suivant les heures. Lorsqu'il est 12 heures et qu'on ajoute 2 heures de temps, l'aiguille ne pointe pas sur un espace qui s'appellerait 14.
Intervenant 2
Ben non, évidemment.
Intervenant 1
Elle tourne en rond et revient s'aligner sur le chiffre 2. En musique, le principe est strictement identique, mais la boucle tourne des valeurs 0 à 11.
Intervenant 2
Exactement, arrivé sur la dernière note, le si, le moindre ajout d'un demi-ton nous fait repasser la frontière et retomber sur le do initial, le point 0.
Intervenant 1
La spirale est infinie, mais elle reste toujours circonscrite dans ce cadre modulo 12.
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