
21 déc. 2023 · 5 min
Maths et littérature : le trait d’union de Gilles Cohen
L’épisode suit les projets de Gilles Cohen, du concours Lewis Carroll à Littéramath, puis une histoire de moyennes qui interroge les classements scolaires.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. C'est vraiment un plaisir de lancer cette nouvelle plongée au cœur des mathématiques. Et aujourd'hui, on s'attaque à un sacré cliché, le fameux l'éternel clivage entre les littéraires d'un côté et les scientifiques de l'autre.
Intervenant 2
C'est lui Sam. Et ouais, c'est un mythe qui a la peau dure. L'idée qu'on aurait d'un côté la froideur des équations et de l'autre l'émotion de la poésie. C'est pour ça qu'on se penche sur la vision de Gilles Cohen aujourd'hui.
Intervenant 1
Exactement. Un homme qui a milité toute sa vie pour prouver que les maths et la littérature s'enrichissent mutuellement. C'est
Intervenant 2
ça. Et pour vraiment comprendre sa philosophie, il faut partir de sa devise. Faire court sans faire court.
Intervenant 1
Sans faire court avec un S à la fin. Pas la cour de récré.
Intervenant 2
Ouais, avec un S, voilà. C'est-à-dire ne pas juste aligner des concepts théoriques, mais vraiment utiliser la mécanique littéraire pour structurer la pensée mathématique. On le voit super bien avec les initiatives du magazine Tangente, par exemple leur prêt de 600 notes de lecture gratuite ou le projet LittéraMath.
Intervenant 1
Attendez, LittéraMath, c'est le projet pour les établissements scolaires, c'est bien ça ?
Intervenant 2
Oui, tout à fait. Mais il y a aussi le concours de jeux littéraires Louise Carolle, qu'il a ardemment soutenu. Le but, ce n'est pas d'écrire un poème gnon gnon sur le théorème de Pythagore. C'est vraiment de contraindre l'écriture par une logique mathématique.
Intervenant 1
Donc la contrainte devient un moteur créatif. C'est un peu comme si on disait qu'un architecte n'a pas besoin de poésie pour imaginer un bâtiment fonctionnel. En fait, si. La contrainte physique, ça le force à être inventif.
Intervenant 2
Exactement. Et ça ne s'applique pas qu'aux jeux de vulgarisation. Ça habite aussi la grande poésie classique. Gilles Cohen vouait une admiration totale aux contes de Lautréhamon.
Intervenant 1
Lautréhamon, l'auteur des chants de Mal d'aurore un an. On est loin des petits jeux d'écriture là.
Intervenant 2
Ah bah oui, on est dans le vertigineux. Cohen connaissait par cœur le début du deuxième champ. Ça commence par « ô mathématiques sévères, je ne vous ai pas oublié ». Il a même écrit un texte là-dessus en 2006.
Intervenant 1
Wow, mais attendez, qualifier les maths de sévères, en général, c'est plutôt un reproche, non ? Ça rappelle les mauvaises notes au lycée, ça.
Intervenant 2
On pourrait croire, ouais. Mais sous la plume de Lothréamon, c'est vraiment une déclaration d'amour. Dans un monde hyper chaotique, cette sévérité, c'est pas une punition, c'est un refuge, c'est une clarté apaisante.
Intervenant 1
Ah, je vois. C'est l'absolue mathématique comme métaphore de la vérité suprême. Surtout face aux émotions humaines qui sont parfois complètement trompeuses.
Intervenant 2
Voilà, c'est tout à fait ça. La littérature sublime les maths. Mais l'inverse est vrai aussi. L'art du récit, c'est un outil redoutable pour démonter les illusions de notre quotidien.
Intervenant 1
Ce qui nous amène à cette curieuse anomalie statistique. Le fameux miracle de l'amour, tiré de l'ouvrage Contes de la vie ordinaire, paru en 1989.
Intervenant 2
Ah oui, l'histoire de Pascaline, c'est génial. C'est une élève qui a, disons, autour de 12 de moyenne. Elle est dans le bon lycée, chose le moins, qui affiche 13,98 de moyenne générale.
Intervenant 1
Il leur manque juste un tout petit rien pour atteindre la note de 14 et monter dans le groupe 1.
Intervenant 2
C'est ça. Et à côté, t'as le lycée Truc-le-Petit, qui stagne désespérément à 9,99. Et là, le miracle. Pascaline sait prendre un cancre de ce petit lycée.
Intervenant 1
Et par amour, elle quitte son bon lycée pour le rejoindre. Ce qui est absurde sur le papier.
Intervenant 2
Sauf que, mathématiquement, on regarde la mécanique. Le bon lycée perd une élève qui a 12, donc une élève en dessous de l'an moyenne de 13,98. Ah bah oui, voilà. Mécaniquement, le fait de la perdre, ça fait remonter leur moyenne globale et paf, ils dépassent la barre des 14.
Intervenant 1
Exactement.
Intervenant 2
Et le mauvais lycée, lui, il récupère cet élève avec son 12, ce qui est supérieur à leur triste 9,99, donc ils franchissent la barre des 10.
Intervenant 1
Donc ironiquement, en perdant une élève correcte, le bon bahut sauve sa réputation, et le mauvais lycée aussi en l'accueillant. C'est le paradoxe de Simpson, en pleine action, raconté comme un conte.
Intervenant 2
C'est merveilleux, non ? Ça démontre de façon lumineuse à quel point ces indicateurs confondent complètement la cause et les faits.
Intervenant 1
La démarche de Gilles Cohen prend tout son sens ici. La rigueur mathématique, quand elle emprunte les codes de la narration, l'abstraction devient une évidence pour tout le monde.
Intervenant 2
Absolument. La frontière entre poète et scientifique n'a vraiment pas lieu d'exister.
Intervenant 1
C'est clair. Et ça laisse une réflexion assez vertigineuse pour clore notre analyse. Si les sacro-saints palmarès académiques peuvent être à ce point faussés par de simples moyennes artificielles, manipulées par un amour de jeunesse, combien de sondages de classement que la société consulte religieusement chaque jour repose sur de pures illusions mathématiques ?
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