
22 janv. 2019 · 21 min
Léonard de Vinci : trois procédés pour créer la profondeur
Suivez en audio le passage du point de fuite aux dégradés de couleur, puis au sfumato, cet effacement des contours qui donne relief et douceur.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente.
Intervenant 2
Bonjour à toutes et à tous.
Intervenant 1
Alors aujourd'hui, on va démarrer par une petite expérience de pensée. Imaginons quelqu'un qui serait capable de coder, littéralement, la réalité virtuelle de son époque, mais avec cinq siècles d'avance.
Intervenant 2
Ouais, et sans ordinateur surtout, sans le moindre processeur graphique.
Intervenant 1
C'est ça. Uniquement avec de la géométrie pure, de l'optique physique et allez, quelques pigments sur un panneau de bois.
Intervenant 2
C'est un sacré programme.
Intervenant 1
N'est-ce pas ? Et le point de départ de notre exploration d'aujourd'hui en fait, ça nous ramène à l'année 2019. C'était l'année qui marquait le cinquième centenaire de la mort d'une figure absolument incontournable.
Intervenant 2
Une figure disparue en France d'ailleurs, au château du Clos Lucet.
Intervenant 1
Exactement. Mais le but de notre plongée dans les sources aujourd'hui, c'est surtout pas de ressasser l'image classique, tu sais, du vieux peintre à la barbe blanche.
Intervenant 2
Ah bon, ça, on oublie. C'est une distinction fondamentale pour bien aborder nos sources.
Intervenant 1
Voilà. L'objectif, c'est vraiment de traquer le génie universel, l'inventeur frénétique et avant tout, et c'est ce qui nous intéresse ici, le mathématicien.
Intervenant 2
C'est clair. La mission de cette analyse, c'est de décrypter comment cet esprit complètement singulier a utilisé la science pure pour accomplir ce qui semblait impossible à l'époque. Créer l'illusion de la troisième dimension. Oui, et pas juste d'une seule manière. Il a inventé trois manières distinctes de générer cette illusion sur une surface bidimensionnelle. Une surface qui, par définition, est désespérément plane.
Intervenant 1
Ce n'est pas rien. C'est de la pure technique.
Intervenant 2
Complètement. Sa démarche, ça ne relève pas du tout de l'inspiration poétique tombée du ciel. C'est une méthode rigoureuse d'ingénieur. Il a littéralement cherché à percer le code source de la perception humaine.
Intervenant 1
Eh bien, décortiquons un peu tout ça. Parce que quand on observe les carnets et les traités sur lesquels se base notre analyse, on se rend vraiment compte de la complexité de l'entreprise.
Intervenant 2
C'est vertigineux.
Intervenant 1
Il a bâti une véritable matrice mathématique pour tromper notre cerveau en fait. Et pour comprendre l'évolution de cette méthode, il faut qu'on commence par sa toute première arme de construction massive.
Intervenant 2
La géométrie stricte.
Intervenant 1
Exactement. Si on remonte le temps, disons entre 1482 et 1499, il s'installe à Milan. Il est engagé à la cour des Sforza et avec un titre qui en dit très long. Il se présente explicitement comme peintre et ingénieur.
Intervenant 2
Cette double casquette, elle explique absolument toute son approche initiale. À cette période milanaise, son outil de prédilection, c'est pas le pinceau, c'est la géométrie euclidienne.
Intervenant 1
Il a des influences théoriques très fortes à ce
Intervenant 2
moment-là, non ? Ah oui, il se nourrit de lectures fondamentales, surtout les travaux d'un architecte et théoricien de la génération juste avant lui, Léon Battista Alberti.
Intervenant 1
Alberti qui a écrit le fameux traité de Pictura, c'est bien ça ?
Intervenant 2
Tout à fait. Et dans ce traité, Alberti avait mathématiquement codifié ce qu'on appelle la perspective linéaire, ou pour le dire plus simplement, la perspective à point de fuite.
Intervenant 1
L'idée classique de la fenêtre ouverte sur le monde.
Intervenant 2
C'est ça. L'idée d'Alberti, c'est que pour que l'illusion fonctionne, il faut projeter un espace en trois dimensions sur une grille en deux dimensions.
Intervenant 1
Une vraie grille mathématique.
Intervenant 2
Oui, en faisant converger toutes les lignes parallèles de la scène vers un seul et unique point situé sur la ligne d'horizon.
Intervenant 1
En gros, c'est exactement l'équivalence que ferait un logiciel de modélisation 3D aujourd'hui pour calculer un rendu filaire quoi.
Intervenant 2
C'est la même logique. Et cet appétit pour la modélisation mathématique, ça va même le pousser à collaborer avec l'une des énormes pointures de son époque, le frère franciscain et mathématicien Luca Pazzioli.
Intervenant 1
Ah oui, Pacioli, c'est une collaboration assez incroyable.
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est vraiment la nature de cette collaboration. Pacioli rédige un traité très célèbre, le De Divina Proportionne, et il demande à notre peintre ingénieur de faire les illustrations.
Intervenant 1
Et on ne parle pas de petits croquis de paysages champêtres, là ?
Intervenant 2
Pas du tout. Il réalise une soixantaine de planches qui représentent des polyèdres réguliers et semi-réguliers extrêmement complexes.
Intervenant 1
Genre le rhombicuboctaèdre. Juste à prononcer, c'est déjà un défi.
Intervenant 2
C'est ça. Et mathématiquement, dessiner ces solides en perspective, c'est un casse-tête redoutable. Il faut calculer l'intersection des plombs, les angles de fuite, la réduction proportionnelle de chaque arête selon son éloignement. C'est infernal.
Intervenant 1
Et il trouve une astuce visuelle brillante pour ça, non ?
Intervenant 2
Oui. Pour rendre ça lisible, il invente carrément une méthode de représentation en squelette.
Intervenant 1
Avec les arêtes pleines mais les faces complètement vides ?
Intervenant 2
Exactement. Ce qui permet de voir toute la structure géométrique interne et même la partie arrière du solide. C'est une manipulation mentale de l'espace en trois dimensions qui est tout à fait exceptionnelle pour l'époque.
Intervenant 1
Il était obsédé par la géométrie au point d'essayer de résoudre la quadrature du cercle, je crois ?
Intervenant 2
Il cherchait des méthodes géométriques ultra complexes pour ce vieux problème antique. Ça montre bien son état d'esprit.
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