
25 avr. 2023 · 23 min
Wittgenstein : inventons-nous les vérités mathématiques ?
Dans cet épisode, suivez sa critique de la logique, puis découvrez pourquoi nos règles et nos usages construisent, selon lui, les vérités mathématiques.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Alors aujourd'hui, on va faire une petite expérience mentale. Imaginons un instant qu'on prenne une chaise.
Intervenant 2
Une chaise, tout ce qu'il y a de plus banal, j'imagine.
Intervenant 1
Ouais, exactement, une simple chaise de salle à manger, tu vois. Et on commence à l'envelopper dans des couches et des couches de papier.
Intervenant 2
D'accord.
Intervenant 1
On rajoute du papier bulle, du gros scotch, encore du papier, on n'arrête pas. Et on fait ça jusqu'à ce que la chaise disparaisse totalement et qu'on obtienne au final une sphère parfaite.
Intervenant 2
C'est complètement absurde comme idée.
Intervenant 1
Mais carrément, c'est absurde. La chaise, elle était très bien comme elle est, non ?
Intervenant 2
C'est clair.
Intervenant 1
Eh bien, figure-toi que selon le grand philosophe Ludwig Wittgenstein, cette absurdité absolue, c'est exactement ce que font les mathématiciens lorsqu'ils essayent de justifier leur propre discipline.
Intervenant 2
C'est une image vraiment frappante. Et en fait, c'est le cœur du séisme que Wittgenstein a provoqué.
Intervenant 1
Un vrai séisme, ouais.
Intervenant 2
Parce qu'on a tellement l'habitude d'aborder les mathématiques comme une discipline froide, distante, presque divine, on s'imagine qu'en traçant un triangle ou en résolvant une équation, on joue carrément les archéologues de l'univers.
Intervenant 1
Ouais, on se prend pour des explorateurs cosmiques.
Intervenant 2
Exactement. On pense découvrir des vérités pures, des lois fondamentales qui flottaient dans l'espace bien avant l'aube de l'humanité.
Intervenant 1
Ça, c'est vraiment l'image d'Epinal par excellence. On voit les maths comme le code source secret de l'univers que notre cerveau de primate parvient miraculeusement à déchiffrer.
Intervenant 2
C'est tout à fait ça.
Intervenant 1
Mais aujourd'hui, on va complètement dynamiter cette vision. La mission de notre exploration, elle est radicale. On va se demander si les mathématiques sont réellement une découverte des lois de la nature ou s'il s'agit juste d'une invention.
Intervenant 2
Une création de toutes pièces.
Intervenant 1
Voilà. Une création purement et strictement humaine. Exactement au même titre que la grammaire d'une langue ou les règles d'un sport de ballon. Ok ? Décortiquons tout ça.
Intervenant 2
Allons-y.
Intervenant 1
D'où vient cette idée complètement folle que les mathématiques n'ont pas besoin de fondations universelles ?
Intervenant 2
Alors, pour comprendre le choc que ça représente, il faut vraiment regarder le contexte de l'époque. Wittgenstein, il s'en prend directement à un truc très précis, ce besoin obsessionnel qu'a la philosophie de vouloir trouver un socle à toute chose.
Intervenant 1
Un principe originel, quoi.
Intervenant 2
Ouais. Il compare d'ailleurs les philosophes à des enfants, des gamins qui gribouillent au hasard sur une feuille de papier, tu vois, puis qui l'attendent aux adultes en demandant avec de grands yeux « qu'est-ce que c'est ? ».
Intervenant 1
Ah, c'est génial ! Comme si le gribouillis devait forcément représenter quelque chose de profond.
Intervenant 2
Exactement. Pour lui, la philosophie, ça ne doit pas être une grande quête métaphysique, ce doit être une thérapie.
Intervenant 1
Une thérapie ?
Intervenant 2
Oui, une thérapie intellectuelle, conçue pour nous guérir de cette illusion tenace qu'il faut absolument fonder nos connaissances sur une réalité invisible.
Intervenant 1
Mais attends, là je dois m'insurger. Gentiment bien sûr.
Intervenant 2
Je t'en prie.
Intervenant 1
C'est bien joli de dire que chercher des fondements, c'est une maladie philosophique. Mais l'édifice scientifique entier repose sur la logique.
Intervenant 2
C'est ce qu'on nous apprend,
Intervenant 1
ouais. Bah oui. Si la logique formelle n'est pas le socle incontestable, la fondation absolue des mathématiques, qu'est-ce qui empêche un mathématicien de se lever un matin et de dire que 2 plus 2 font 5 ?
Intervenant 2
C'est la grande angoisse en effet.
Intervenant 1
Bah oui, si on retire les fondations, la maison s'écroule, non ?
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est précisément la radicalité de la réponse de Wittgenstein face à cette peur de l'effondrement. À son époque, de grands penseurs comme Gottlob Frege ou Bertrand Russell portaient un mouvement qu'on appelait le logicisme.
Intervenant 1
Le fameux logicisme,
Intervenant 2
ok. Leur projet titanesque, c'était de prouver que toutes les mathématiques pouvaient être réduites à de la pure logique. Ils ont écrit des centaines de pages, des volumes entiers.
Intervenant 1
Genre de gros pavés illisibles ? Totalement !
Intervenant 2
Et tout ça juste pour prouver que 1 plus 1 égale 2 à partir d'axiomes logiques purs. Et c'est là que Wittgenstein intervient avec la métaphore de la chaise emballée dans du papier.
Intervenant 1
Ah, on y revient. Donc la chaise, si je suis bien, ce sont les mathématiques de tous les jours, celles qui fonctionnent super bien pour construire des ponts ou, je ne sais pas, faire du commerce.
Intervenant 2
C'est ça.
Intervenant 1
Et le papier qu'on enroule autour pour en faire une sphère parfaite, c'est cette fameuse couche de justification logique de Russell et compagnie.
Intervenant 2
Exactement. Et Wittgenstein qualifie ce travail de, et accroche-toi, « feignantise en mathématiques ».
Intervenant 1
De la fainéantise. Non, mais c'est hyper dur comme terme.
Intervenant 2
C'est très dur. Mais ce qu'il veut dire par là, c'est que doubler chaque démonstration mathématique par une démonstration logique, en fait, ça n'apporte absolument aucune solidité supplémentaire à l'édifice.
Intervenant 1
Le meuble tenait très bien debout, sans le papy bulle.
Intervenant 2
Voilà. Une démonstration mathématique, elle tient par elle-même. Elle tient par ses propres règles. Vouloir l'ancrer dans une super logique métaphysique, c'est complètement redondant. Et illusoire. D'accord. Mais si on retire cette super logique, sur quoi elle repose les maths ? Il faut bien qu'elle s'appuie sur un truc tangible.
Intervenant 1
C'est là le grand renversement. Elle ne repose sur rien d'extérieur. Wittgenstein utilise une autre image magnifique pour ça.
Intervenant 2
Je suis preneuse.
Intervenant 1
Il dit que vouloir donner un fondement philosophique aux mathématiques, c'est comme croire que sur une toile de maître, le rocher peint supporte le château peint.
Intervenant 2
C'est là que ça devient vraiment intéressant. Le rocher peint supporte le château peint. C'est fort,
Intervenant 1
non ? Ah ouais, je vois très bien. On a l'illusion de la gravité. On a l'impression visuelle que le château a besoin du rocher pour ne pas tomber dans le vide.
Intervenant 2
C'est l'effet d'optique.
Intervenant 1
Mais en réalité, les deux ne sont que des couches de peinture sur une seule et même toile toute plate. C'est
Intervenant 2
exactement l'idée. Les mathématiques fonctionnent comme un jeu de langage. Elles ont leur propre syntaxe, leur propre grammaire interne.
Intervenant 1
Une grammaire mathématique donc ?
Intervenant 2
Ouais. Quand on fait des maths, on invente des normes de calcul. On pose des règles de transformation sur le papier.
Intervenant 1
Un peu comme les règles de la conjugaison en grammaire R ?
Intervenant 2
Tout à fait. Et ces procédures suffisent amplement à parler de vérité ou de fausseté au sein du système. On n'a jamais besoin de faire appel à un monde extérieur ou à une logique supérieure.
Intervenant 1
Mais attention, suit cette logique de la syntaxe. Comment est-ce qu'on explique les concepts qui semblent complètement abstraits ? Des trucs qui défient même l'entendement humain.
Intervenant 2
Tu penses à quoi en particulier ?
Intervenant 1
Bah je pense à un concept très précis, les nombres non dénombrables. Ah
Intervenant 2
oui, le gros morceau.
Intervenant 1
Si les mathématiques ne sont qu'un jeu d'écriture humain, comme tu dis, comment on peut manipuler des infinis qui sont carrément trop vastes pour être comptés ? C'est pas impossible.
Intervenant 2
C'est un excellent test pour la philosophie du Wittgenstein-thème. Prenons le temps de bien définir ce qu'est un ensemble non dénombrable pour que tout le monde suive.
Intervenant 1
Oui, faisons ça bien.
Intervenant 2
En mathématiques, la base du comptage, ça repose sur ce qu'on appelle une bijection.
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