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20 févr. 2023 · 18 min

Puissances : sur la piste de la cinquième opération

Cet épisode suit le parcours des puissances, de leur notation progressive aux règles de calcul, puis à leurs usages dans la numération et les équations.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravi de vous retrouver pour cette nouvelle plongée.

  2. Intervenant 2

    Salut tout le monde ! Très ravie d'être là aussi, surtout avec le sujet qu'on a aujourd'hui.

  3. Intervenant 1

    Oui, parce qu'aujourd'hui, on va parler d'un truc qui a l'air simple, mais qui rend complètement fou. Imaginez un peu, on est en l'an 1066.

  4. Intervenant 2

    Ah la fameuse année !

  5. Intervenant 1

    Exactement. Le roi d'Angleterre essaie d'aligner son armée sur un champ de bataille pour former un carré parfait. Mais d'un coup il réalise qu'il a besoin de très exactement 13 119 882 982 862 644 soldats pour le compte soit mathématiquement bon. C'est...

  6. Intervenant 2

    Ouais, c'est plus de 13 trillions d'hommes en armure, quoi.

  7. Intervenant 1

    C'est absurde. C'est un gouffre total à l'échelle humaine. Et le pire, c'est que c'est pas du tout une erreur de copie dans un vieux grimoire. En fait, c'est juste la conséquence d'un petit chiffre flottant en l'air. L'élévation à la puissance.

  8. Intervenant 2

    Voilà, c'est là que notre sujet révèle un peu sa vraie nature, tu vois. À l'école primaire, on apprend les quatre opérations de base. L'addition, la soustraction, la multiplication et la division.

  9. Intervenant 1

    Les classiques,

  10. Intervenant 2

    quoi. C'est ça. Mais cette cinquième opération, les fameux exposants, ce n'est pas juste un outil de calcul en plus pour faire joli. C'est vraiment une bascule conceptuelle avec une architecture d'une complexité phénoménale derrière.

  11. Intervenant 1

    Et c'est exactement notre mission pour cette exploration. On veut comprendre comment ce simple concept a complètement chamboué l'histoire des mathématiques et même notre vision du monde.

  12. Intervenant 2

    Carrément. On va décortiquer les marges d'un livre du XVIIe siècle. On va voir comment la théorie de l'information a récupéré les puissances de deux. Et on finira même par une méthode indienne millénaire qui fonctionne comme un vrai système d'engrenage.

  13. Intervenant 1

    Un programme chargé, donc. Mais avant d'envoyer nos 13 milliards de milliards de soldats dans la campagne anglaise, il faut qu'on s'attarde sur l'outil en lui-même.

  14. Intervenant 2

    Oui, parce que ça ne s'est pas fait en un jour.

  15. Intervenant 1

    Bah non, c'est ça. On a tendance à croire que l'idée d'écrire X puissance N s'est apparue spontanément. Genre, une évidence universelle pour tous les savants.

  16. Intervenant 2

    Ah bah c'est tout l'inverse. La naissance de cette notation, c'est un accouchement hyper laborieux. Ça s'étale sur des siècles en fait.

  17. Intervenant 1

    C'est fou de se dire

  18. Intervenant 2

    ça. Dès le quatorzième siècle, t'as le mathématicien Nicole Auresme qui manipule le concept avec une audace vraiment remarquable. Il va super loin, il utilise des exposants fractionnaires, il établit des règles.

  19. Intervenant 1

    D'accord, donc l'idée mentale est là.

  20. Intervenant 2

    L'idée est forte, oui. Mais le vêtement symbolique, la syntaxe visuelle sur le papier, elle n'est pas encore fixée.

  21. Intervenant 1

    Tu sais à quoi ça ne fut pensé ?

  22. Intervenant 2

    Vas-y.

  23. Intervenant 1

    Ça me fait irrémédiablement penser à la naissance du langage SMS ou à l'invention des émojis, tu vois. Ah oui, je vois très bien. L'intention existait, les humains voulaient exprimer la multiplication répétée d'un facteur, mais il fallait s'accorder sur le raccourci clavier idéal, pour éviter de noircir des pages entières de calcul.

  24. Intervenant 2

    C'est une excellente métaphore. Horace m'avait l'idée de l'émoji, mais il cherchait encore la bonne touche sur son clavier.

  25. Intervenant 1

    Exactement. Et du coup, qui a trouvé la bonne touche ?

  26. Intervenant 2

    Eh bien, le besoin de concision, c'est le moteur de l'algèbre. L'étape décisive vers notre clavier moderne, elle arrive au 15e siècle, en 1484 précisément.

  27. Intervenant 1

    Avec

  28. Intervenant 2

    qui ? Avec Nicolas Chuket, qui publie son fameux « Tripartie en la science des nombres ». C'est lui qui introduit une notation formelle, mais surtout, il repousse les frontières.

  29. Intervenant 1

    C'est-à-dire ?

  30. Intervenant 2

    Il définit les puissances d'exposants zéro et il manipule même les puissances d'exposants négatifs.

  31. Intervenant 1

    Ah ouais, donc il étend vraiment les règles du jeu.

  32. Intervenant 2

    Complètement.

  33. Intervenant 1

    Mais si on y réfléchit, étendre la règle aux exposants négatifs, ça ouvre la porte à des abstractions assez folles. D'ailleurs, les sources qu'on a consultées soulignent que Schucke s'arrête net devant une porte très précise.

  34. Intervenant 2

    Le fameux cas particulier.

  35. Intervenant 1

    Voilà. Il accepte le concept d'un nombre à la puissance zéro, pas de souci. Sauf dans un cas. Il refuse totalement d'évaluer zéro puissance zéro. Pourquoi faire une exception aussi chirurgicale ?

  36. Intervenant 2

    En fait, il fait face à un vrai mur logique. 0 à la puissance 0, c'est l'incarnation parfaite d'une forme indéterminée.

  37. Intervenant 1

    D'accord, un crash-système en quelque sorte.

  38. Intervenant 2

    C'est ça. Le problème, c'est qu'il y a deux lois fondamentales de l'arithmétique qui entrent en collision frontale à ce moment-là. D'un côté, on te dit que tout nombre élevé à la puissance 0 doit valoir

  39. Intervenant 1

    1. Logique.

  40. Intervenant 2

    Mais de l'autre, la règle veut que 0 élevé à n'importe quelle puissance strictement positive

  41. Intervenant 1

    donne toujours 0. Ah oui, je vois le problème. La base tire vers 0 et l'exposant tire vers 1.

  42. Intervenant 2

    Exactement. Donc, face à ce paradoxe, la prudence de Chuket prend le dessus. Il exclut simplement ce cas pour préserver tout le reste de son édifice mathématique.

  43. Intervenant 1

    C'est brillant en fait. Il sécurise la fondation en isolant l'anomalie. Mais du coup, même avec Chuket, on n'a toujours pas le nom officiel, si ?

  44. Intervenant 2

    Non, toujours pas. Il fallait quelqu'un pour unifier cette grammaire avec une étiquette claire. Et ça, c'est le rôle du mathématicien allemand Michael Stiefel.

  45. Intervenant 1

    D'accord.

  46. Intervenant 2

    Dans son ouvrage Arrhythmetica Integra, c'est lui qui invente officiellement le terme d'exposant.

  47. Intervenant 1

    Ah, enfin !

  48. Intervenant 2

    Ouais, il consolide la syntaxe pour inclure formellement les nombres négatifs. Donc avec OREM pour la base, SHUKE pour l'extension et STIFEL pour la rigueur.

  49. Intervenant 1

    L'outil est forgé et nommé.

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