
12 oct. 2021 · 29 min
Contre-exemple : un seul cas suffit à réfuter une règle
Dans ce podcast, suivez le cas qui réfute une règle, puis découvrez ce qu’il révèle sur les hypothèses d’un théorème et notre intuition.
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Intervenant 1
Il faut s'imaginer l'élaboration d'une loi scientifique qui a l'air vraiment parfaite.
Intervenant 2
Ouais, le genre de règle d'or incontestable.
Intervenant 1
Exactement. Une règle qui marche de façon impeccable pour le premier cas, puis pour le deuxième, le dixième et même de façon ininterrompue jusqu'au 4 milliardième cas étudiés.
Intervenant 2
Et là, forcément, face à une telle régularité, l'esprit humain s'emballe un peu.
Intervenant 1
Mais oui, on en déduit naturellement, et même avec un sentiment de triomphe, que cette loi est une vérité universelle et indéboulonnable. Eh bien, notre mission aujourd'hui, c'est d'isoler au microscope les minuscules grains de sable qui viennent faire dérailler ces vérités soi-disant absolues. Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente.
Intervenant 2
C'est un sacré programme ! Ah,
Intervenant 1
je suis prêt, moi. Le sujet central de notre exploration vise vraiment à réhabiliter un concept mathématique crucial, mais qui est souvent mal aimé, le contre-exemple.
Intervenant 2
C'est vrai que c'est un concept qui souffre souvent d'une image hyper réductrice. Enfin, dans la culture populaire ou même quand on est étudiant, le contre-exemple est souvent perçu comme, je sais pas, juste une fonction farfelue ou une devinette un peu sadique.
Intervenant 1
Ouais, le truc sorti du chapeau du prof de maths pour piéger tout le monde, quoi.
Intervenant 2
Voilà, juste pour illustrer les limites d'un théorème qu'on aurait mal appris. Mais la portée réelle de cet outil, elle est fondatrice. En fait, en logique formelle, la méthode pour abattre une loi dite absolue, elle est d'une économie de moyens redoutable.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
On n'a pas besoin de créer une théorie géante pour la remplacer. Bah non, pas du tout. Pour prouver qu'une propriété n'est pas vraie dans l'absolu, élaborer une théorie concurrente complexe, c'est complètement inutile. Il suffit d'isoler un unique scénario, genre une seule petite valeur de x, où les conditions initiales sont parfaitement remplies, mais où la conclusion s'effondre lamentablement.
Intervenant 1
Et bim, ça suffit à raser tout l'édifice intellectuel.
Intervenant 2
C'est ça, un seul cas et tout tombe à l'eau.
Intervenant 1
La capacité de destruction de cet outil, c'est fascinant. Cette plongée dépasse de très loin la simple manipulation d'équations froides sur un tableau noir. Il est vraiment question d'humiliation intellectuelle cuisante.
Intervenant 2
Ah bah, ça n'a pas épargné les plus
Intervenant 1
grands. Carrément. Le contre-exemple a fait trébucher les esprits les plus brillants de l'histoire humaine avant d'engendrer, par cette quête de rigueur absolue, des structures conceptuelles monstrueuses qui repoussent encore aujourd'hui les limites de notre compréhension.
Intervenant 2
Et plongé dans l'histoire des mathématiques, honnêtement, ça reste la méthode la plus efficace pour saisir la puissance du truc. Le contre-exemple y met en lumière un biais cognitif inhérent à notre cerveau, en fait.
Intervenant 1
L'illusion générée par les motifs répétitifs.
Intervenant 2
Exactement. L'esprit humain cherche des modèles partout. Et quand il en trouve un qui se répète, il anticipe sa continuité à l'infini. Le 4 pierres de Fermat au XVIIe siècle, c'est l'illustration spectaculaire de cette
Intervenant 1
faille. Le contexte de l'année 1658 est important pour ceux qui nous écoutent. Fermat, qui est déjà un géant incontesté de la discipline à l'époque, lance une affirmation publique avec une assurance inébranlable.
Intervenant 2
Ah, et douter de rien !
Intervenant 1
Vraiment pas. Il propose une formule mathématique très précise. Ça consiste à prendre le chiffre 2, à l'élever à la puissance d'une autre puissance de 2 et ajouter le chiffre 1.
Intervenant 2
La fameuse formule de Fermat.
Intervenant 1
Voilà. Et il affirme solennellement que, quel que soit le nombre entier de départ qu'on injecte dans cette formule, le résultat généré sera invariablement un nombre premier. Donc un nombre indivisible sauf par 1 et par lui-même.
Intervenant 2
Et faut voir que la genèse de cette conjecture, c'est pas le fruit du hasard. À l'époque, sans l'assistance du moindre outil informatique, Fermat procède à des vérifications manuelles pour les premières itérations. À
Intervenant 1
la main quoi.
Intervenant 2
Ouais, à la main, en utilisant la valeur initiale 2, la mécanique produit le résultat 5, qui s'avère bien être un nombre premier.
Intervenant 1
Jusque là, tu vas bien.
Intervenant 2
L'itération suivante, avec la valeur 3, ça génère 17, un autre nombre premier. Le calcul s'alourdit déjà considérablement avec la valeur 4, qui fait bondir le résultat à 65 537.
Intervenant 1
Ah ouais, c'est exponentiel, ça grimpe très vite.
Intervenant 2
Très vite. Et malgré la complexité du calcul manuel pour l'époque, Fermat s'acharne, il teste ce grand nombre et il confirme sa nature première.
Intervenant 1
Et c'est exactement là que le piège de l'extrapolation se referme sur lui. Vérifier qu'une règle s'applique parfaitement à trois ou quatre situations complexes, ça crée une confiance aveugle.
Intervenant 2
Une forme d'arrogance, presque.
Intervenant 1
C'est le principe d'une équipe d'ingénieurs qui validerait la résistance d'un pont en y faisant passer, je ne sais pas, 10 vélos, puis un cortage de petites voitures pour finalement déclarer l'ouvrage indestructible pour l'éternité.
Intervenant 2
Et là, le drame.
Intervenant 1
Jusqu'à la seconde précise où un énorme camion de 50 tonnes s'engage sur la structure et la fait s'effondrer d'un coup. Fermat a considéré que son pont numérique tiendrait à l'infini, mais il aura fallu attendre presque un siècle pour que la structure cède.
Intervenant 2
L'effondrement survient en 1732 sous l'impulsion de Léonard Euler. Et avec une virtuosité algorithmique vraiment sidérante pour le XVIIIe siècle, Euler s'attaque au fameux camion de 50
Intervenant 1
tonnes.
Intervenant 2
L'étape suivante de la formule de Fermat en utilisant la valeur 5. La croissance exponentielle de la formule génère cette fois-ci une valeur colossale qui dépasse les 4 milliards. Très précisément 4 294 967 297. Et Euler arrive à faire quoi avec ce nombre
Intervenant 1
gigantesque ?
Intervenant 2
Euler parvient à prouver de manière irréfutable que ce titan numérique n'est aucunement un nombre premier. Il identifie une faille super précise. Le nombre est parfaitement divisible par 641.
Intervenant 1
Et bam ! La conjecture s'évapore instantanément. Une seule division réussie sur un nombre de plusieurs milliards a suffi à détruire un siècle de certitudes mathématiques.
Intervenant 2
C'est la magie du contre-exemple.
Intervenant 1
L'ironie spectaculaire de ce retournement historique, c'est la position de l'air lui-même. Il vient de prouver par l'exemple que la généralisation rapide est un poison mortel pour la vérité scientifique.
Intervenant 2
On pourrait croire qu'il aurait retenu la leçon.
Intervenant 1
Bah oui, on pourrait supposer qu'après une telle démonstration, il développerait une sorte de paranoïa salvatrice concernant ses propres hypothèses. Mais les sources qu'on a épluchées indiquent pourtant que le sauveur est devenu la victime de son propre biais. Comment Euler a-t-il pu reproduire exactement la même erreur d'orgueil intellectuel ?
Intervenant 2
Bah, la capacité humaine à faire confiance à son intuition, ça occulte parfois la prudence la plus élémentaire. Euler élabore sa propre théorie globale, qu'on connaît sous le nom de conjecture sur la somme des puissances. Son postulat avance qu'il est impossible d'obtenir un nombre élevé à une certaine puissance simplement en additionnant un nombre inférieur de termes élevés à cette même puissance.
Intervenant 1
Attends, pour rendre ça bien limpide, si on s'intéresse à la puissance 4 par exemple, Euler soutient qu'on ne peut pas générer un résultat à la puissance 4 en additionnant seulement trois nombres élevés à la puissance 4, c'est ça ?
Intervenant 2
C'est exactement ça. Selon sa logique structurelle, il faudrait un minimum de quatre termes pour que l'équation puisse s'équilibrer. La rigueur imposerait d'avoir au moins autant de termes additionnés que la valeur de la puissance visée.
Intervenant 1
Et ça a tenu longtemps cette idée ?
Intervenant 2
Oh oui, le postulat résiste à l'épreuve du temps, principalement parce que les limites physiques du calcul humain protègent la théorie. Le mur de la complexité empêchait tout le monde de trouver la faille.
Intervenant 1
Trop long à calculer à l'amant.
Intervenant 2
Voilà. Mais des décennies plus tard, la conjecture de l'air se fracasse à son tour sur un contre-exemple d'une échelle vertigineuse. Les chercheurs identifiaient trois nombres spécifiques. 95 800, élevé à la puissance 4, additionné à 217 519, à la puissance 4, puis additionné à 414 560, à la puissance 4,
Intervenant 1
Attends, l'échelle de ces valeurs explique parfaitement pourquoi Euler ne pouvait pas repérer l'erreur avec un parchemin et une plume.
Intervenant 2
C'était humainement impossible à son époque.
Intervenant 1
Il a fallu s'enfoncer dans des valeurs dépassant les centaines de milliers, les élever à la puissance 4, pour voir apparaître la toute première microfissure dans sa théorie. Mais la réalité brutale des mathématiques, elle, se moque des limites de calcul de l'époque.
Intervenant 2
C'est clair. Et l'addition de ces trois puissances gigantesques, ça donne un résultat parfait. 422 481 à la puissance 4.
Intervenant 1
Donc trois éléments en suffit là où Euler en exigeait quatre.
Intervenant 2
Et c'est le contre-exemple fatal. Mais ces erreurs monumentales, elles ont vraiment servi de leçon. L'intuition, ça demeure la force motrice de la création scientifique. C'est indispensable pour oser des hypothèses nouvelles.
Intervenant 1
Il faut bien de l'imagination.
Intervenant 2
Oui, mais sa nature profondément trompeuse a provoqué une véritable révolution méthodologique au cours du 19e siècle.
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