
2 déc. 2020 · 24 min
Problèmes ouverts : pourquoi une réponse relance les maths ?
Dans ce podcast, suivez le parcours d’un problème ouvert : de la question sans réponse à la preuve ou au contre-exemple, puis aux recherches qu’il fait naître.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on embarque vraiment pour une exploration intellectuelle complètement vertigineuse.
Intervenant 2
Bonjour Ebel. Oui, le mot est faible. Préparez-vous.
Intervenant 1
Alors, pour ceux qui nous écoutent, il faut s'imaginer la scène. On observe des ingénieurs qui passent des décennies à construire un gratte-ciel philosophique gigantesque.
Intervenant 2
Un édifice immense, ouais.
Intervenant 1
Exactement. Il pose chaque brique, chaque équation avec une précision maniaque, étage par étage. L'édifice touche les nuages, tout le monde admire le travail. Et un jour, un type arrive.
Intervenant 2
Le fameux rabat-joie.
Intervenant 1
C'est ça. Il descend au cinquième sous-sol, il examine un mur dans un petit coin obscur et bam, il trouve une seule brique défectueuse, il la retire et là, l'intégralité du gratte-ciel s'effondre dans un immense nuage de poussière.
Intervenant 2
C'est une image tragique, mais tellement vraie.
Intervenant 1
Bah en mathématiques, cette brique défectueuse, c'est ce qu'on appelle un contre-exemple. Et c'est exactement ce qui est au cœur de notre sujet du jour, tiré de nos sourcières, un siècle de conjectures. L'objectif ici, c'est pas de faire un cours magistral ennuyeux.
Intervenant 2
Non, surtout pas !
Intervenant 1
Notre mission, c'est de comprendre le véritable moteur des mathématiques. Ce moteur, ce n'est pas du tout la certitude absolue, comme on le croit souvent. C'est l'inconnu.
Intervenant 2
C'est une excellente porte d'entrée. Parce que l'histoire de cette discipline, c'est tout sauf une autoroute tranquille. Ce n'est pas une ligne droite pavée de théorèmes définitifs.
Intervenant 1
On a souvent cette fausse image,
Intervenant 2
pourtant. Totalement. En réalité, c'est plutôt une épopée chaotique. C'est plein d'impasses monumentales, d'intuitions géniales qui se fracassent contre le réel.
Intervenant 1
Des ratages spectaculaires.
Intervenant 2
Des ratages magnifiques même. Et contre toute attente, c'est ça qui fait avancer la science. À chaque fois qu'une porte s'ouvre sur une réponse, il y a dix autres portes qui se déverrouillent sur de nouvelles interrogations.
Intervenant 1
Du coup, commençons par la base. Parce qu'il me semble qu'il y a un immense malentendu dans notre société sur le mot même de problème. Ah
Intervenant 2
oui, le fameux problème de
Intervenant 1
maths. Voilà. Quand on repense à l'école, un problème, c'est un exercice classique. Le prof demande de démontrer que telle chose est vraie, en utilisant la leçon de la veille. On sait très bien qu'il y a une solution toute faite qui nous attend à la fin du manuel.
Intervenant 2
C'est ce qu'on appelle un problème fermé.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Son but, en fait, il est purement pédagogique. C'est juste pour vérifier que l'élève est capable de suivre un raisonnement balisé.
Intervenant 1
Mais si on remonte aux racines mêmes de la discipline ?
Intervenant 2
Aux racines grecques, c'est ça ? Exactement. L'étymologie du mot « problème », « problema », a un sens beaucoup plus sauvage, on va dire.
Intervenant 1
Sauvage, ouais.
Intervenant 2
Oui. C'est composé du préfixe « pro », qui veut dire « devant », et de la racine baleine « jeter ». Donc c'est littéralement « ce qu'on jette devant soi ».
Intervenant 1
Ah ouais, un obstacle quoi.
Intervenant 2
Un obstacle inattendu sur la route, ouais. C'est un sujet de controverse, une question posée dont absolument personne sur la planète ne connaît la réponse. C'est la définition même du problème ouvert en recherche.
Intervenant 1
Non mais c'est fou de se dire ça. Ça donne vraiment l'impression que la scolarité classique, ça nous équipe d'un GPS ultra précis sur une route bien goudronnée. Alors que la véritable recherche mathématique, c'est d'être largué au beau milieu d'une jungle épaisse avec une machette rouillée.
Intervenant 2
C'est exactement ça.
Intervenant 1
On taille les lianes à l'aveugle et on ne sait même pas si la fameuse cité d'or qu'on cherche au bout du chemin existe vraiment. Mais concrètement, comment y font les chercheurs pour ne pas devenir fous ?
Intervenant 2
Pour pas tourner en rond dans la jungle.
Intervenant 1
Oui, pour survivre dans cet inconnu.
Intervenant 2
Eh bien, il s'appuie sur des balises très spécifiques. Et c'est là qu'intervient la notion cruciale de conjecture.
Intervenant 1
La conjecture,
Intervenant 2
ok. Une conjecture, en gros, c'est une affirmation mathématique. Ça naît souvent d'une intuition profonde ou alors de l'observation répétée d'un phénomène. On presse très fort que c'est vrai.
Intervenant 1
Mais on n'a pas la preuve.
Intervenant 2
Voilà le piège. Ça manque cruellement d'une démonstration formelle. Donc, c'est un test binaire implacable. La communauté doit répondre par un oui catégorique ou par un non absolu.
Intervenant 1
Mais c'est qui tout double ?
Intervenant 2
Prenons la célèbre conjecture de Syracuse, par exemple.
Intervenant 1
Ah, celle-là, elle hante encore beaucoup de monde aujourd'hui, non ?
Intervenant 2
Et comment ? Elle avance une règle toute simple. Vous prenez n'importe quel nombre entier de départ. Si vous lui appliquez une série d'opérations basiques.
Intervenant 1
Genre le diviser par 2 s'il est pair ?
Intervenant 2
C'est ça. Le diviser par 2 s'il est pair ou le multiplier par 3 et ajouter 1 s'il est impair. Et bien la conjecture dit qu'on finira inévitablement par retomber sur le chiffre 1.
Intervenant 1
Quel que soit le chiffre de départ, même s'il a des millions de zéros,
Intervenant 2
Même avec des millions de zéros.
Intervenant 1
Et le pire, c'est qu'on n'arrive pas à prouver que c'est une règle universelle.
Intervenant 2
Toujours pas non.
Intervenant 1
Même si, enfin, nos ordinateurs l'ont vérifiée pour des quantités faramineuses de nombres quoi.
Intervenant 2
Bien sûr. Mais vérifier des milliards de cas particuliers, ça constituera jamais une démonstration universelle en maths.
Intervenant 1
C'est jamais suffisant.
Intervenant 2
Jamais. Face à une conjecture, l'humanité a que deux options. Soit un chercheur arrive à élaborer une preuve logique incontestable, et là bingo, l'affirmation est gravée dans le marbre sous le nom de théorème.
Intervenant 1
La consécration.
Intervenant 2
Soit un autre chercheur déniche un seul cas de figure où la règle ne s'applique pas. Un seul.
Intervenant 1
Le fameux contre-exemple. La brique défectueuse.
Intervenant 2
Exactement. Et la conjecture entière s'effondre.
Intervenant 1
Mais alors, est-ce que ces conjectures, ça se solde parfois par des succès retentissants ou est-ce que c'est juste une machine à broyer les intuitions ? J'aimerais bien qu'on parle de ces moments de grâce, quand on trouve enfin la sortie de la jungle.
Intervenant 2
Il y a de très beaux moments de triomphe, heureusement. L'histoire du postulat de Bertrand illustre ça à merveille. Et surtout, ça montre comment une idée s'affine vers l'élégance absolue.
Intervenant 1
Racontez-nous
Intervenant 2
ça. On est en 1845. Le mathématicien français Joseph Bertrand observe une régularité frappante dans la distribution des nombres premiers.
Intervenant 1
Un nombre premier, on rappelle vite fait, c'est un nombre divisible uniquement par 1 et par lui-même. Genre 3, 5, 13, tout ça.
Intervenant 2
Tout à fait. Et Bertrand, il avance l'idée qu'entre n'importe quel nombre entier supérieur à 2 et le double de ce nombre, on trouvera obligatoirement au moins un nombre premier caché au milieu.
Intervenant 1
Donc si je prends le nombre 50 par exemple, entre 50 et 100, la règle de Bertrand me garantit mathématiquement qu'il y a un nombre premier quelque part.
Intervenant 2
Et ça marche même si je prends entre 10 milliards et 20 milliards.
Intervenant 1
C'est ça.
Intervenant 2
C'est une sacrée certitude sur laquelle s'appuyer quand même. Une certitude intuitive au départ, oui. Mais 5 ans plus tard, le russe Pafnouti Tchébyshev réussit l'exploit de la démontrer rigoureusement. La conjecture devient officiellement le théorème de Tchébyshev.
Intervenant 1
Incroyable.
Intervenant 2
Et la beauté de la discipline, c'est que l'effort s'est pas arrêté là. En 1919, le prodige indien Srinivasa Ramanujan reprend cette démonstration, qui est un peu lourde, et il la simplifie avec un génie fulgurant.
Intervenant 1
Ah, Ramanujan, quel esprit
Intervenant 2
fascinant. Absolument. Puis en 1932, le Hongrois Paul Erdős en propose une version encore plus épurée. Donc le problème a été résolu, puis sculpté année après année jusqu'à atteindre la perfection.
Intervenant 1
Là, c'est la belle histoire. C'est une victoire collective. Mais je repense à notre gratte-ciel du tout début. Ah,
Intervenant 2
la catastrophe ?
Intervenant 1
Ouais.
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