
24 août 2021 · 25 min
Poincaré et le cubisme : peindre plusieurs points de vue ?
Dans cet épisode, suivez les idées de Poincaré jusqu’aux tableaux de Gris et Metzinger, où plusieurs points de vue composent un autre espace.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Alors, pour commencer aujourd'hui, on va faire un petit exercice mental, si ça te
Intervenant 2
va. Oh, un exercice mental, carrément. Ouais, je t'écoute.
Intervenant 1
Ouais, carrément. Prenons une simple tasse de café là, juste posée sur une table. Tout le monde peut la visualiser.
Intervenant 2
D'accord, j'ai la tasse en tête, classique quoi.
Intervenant 1
Voilà. Bon, maintenant, le but c'est d'essayer de visualiser cette même tasse, mais vue d'en haut, vue d'en bas, de profil gauche et de profil droit. Ok. Mais attention, le tout exactement dans la même fraction de seconde, simultanément quoi.
Intervenant 2
Ah oui, ça, c'est presque physiquement douloureux d'essayer de s'imaginer ça, c'est impossible.
Intervenant 1
C'est clair. Visuellement, ça semble un bug, en fait, à une grosse erreur système de notre cerveau. Et pourtant, au début du 20e siècle, il y a un groupe de peintres qui a utilisé des mathématiques et des mathématiques de très haut niveau pour réaliser exactement ce prodige sur la toile.
Intervenant 2
Ouais, c'est une histoire assez incroyable d'ailleurs.
Intervenant 1
Totalement. Et c'est pour ça qu'aujourd'hui, notre plongée au cœur de la documentation s'appuie sur un article particulièrement dense qui s'intitule « L'aventure picturale Poincaré et le cubisme ».
Intervenant 2
Un article passionnant, vraiment.
Intervenant 1
Et la mission de notre exploration, c'est de comprendre comment un traité de géométrie, enfin de géométrie et d'épistémologie pure, a littéralement servi de plan d'architecte pour créer le mouvement artistique le plus révolutionnaire de l'ère moderne.
Intervenant 2
Parce qu'on a souvent l'habitude de séparer le monde en deux. D'un côté, on se dit qu'il y a la rigueur un peu froide des équations.
Intervenant 1
Ouais, les maths, le tableau noir, tout ça.
Intervenant 2
C'est ça. Et de l'autre, la liberté totale de la peinture, le pinceau, l'inspiration. Mais ce texte, il prouve que sans les mathématiques, l'art moderne tel qu'on le connaît, il n'aurait peut-être jamais vu le jour.
Intervenant 1
C'est fou de se dire ça. Bon, décortiquons un peu tout ça. Parce qu'avant même de parler de technique de peinture ou de pinceau, il y a un truc de contexte qui m'interpelle énormément dans les sources.
Intervenant 2
Ouais, vas-y, dis-moi.
Intervenant 1
Comment est-ce que des peintres se retrouvent du jour au lendemain le nez plongé dans des équations ? La documentation cite une lettre hyper précise, datée de 1916. C'est une lettre écrite par le grand peintre Henri Matisse à son pote, le peintre André Derain.
Intervenant 2
Ah oui, cette fameuse lettre, oui.
Intervenant 1
Et dans cette lettre, le mec, il ne lui parle pas du tout de l'achat de nos mini-toiles ou de pigments. Il lui demande très sérieusement s'il a lu le bouquin « La science et l'hypothèse » d'Henri Poincaré.
Intervenant 2
Ouais, un mathématicien et physicien brillant pour resituer.
Intervenant 1
Exactement. Et Matisse, il écrit un truc du genre, attends, je cite, hein. « Il y a dedans certaines hypothèses d'une audace vertigineuse, celles par exemple sur les destructions de la matière. Le mouvement existe seulement par le fait de la destruction et de la reconstruction de la matière.
Intervenant 2
C'est hyper profond comme réflexion pour un peintre.
Intervenant 1
Mais c'est dingue.
Intervenant 2
C'est dingue.
Intervenant 1
Je trouve ça fou de s'imaginer ces artistes en train de discuter de physique fondamentale autour d'un café. C'est un peu comme si aujourd'hui, je sais pas, un collectif d'artistes de rue décidait de faire des graffitis basés sur les équations de la mécanique quantique.
Intervenant 2
C'est une super analogie, ouais.
Intervenant 1
Mais du coup, je me demande, ils comprenaient vraiment ce qu'ils lisaient ou c'était juste pour picorer des mots savants et se donner un genre ?
Intervenant 2
Bah, pour comprendre ça, faut vraiment se replacer dans le contexte de l'époque. Au tout début du XXème siècle, faut s'imaginer que la science est en train de proposer un visage mais alors totalement nouveau du réel. Ouais,
Intervenant 1
c'est l'époque des grosses révolutions
Intervenant 2
scientifiques. Absolument. On découvre les rayons X, tu vois, donc on voit à travers les corps. On commence à théoriser l'atome, la radioactivité. Et bientôt, la relativité d'Einstein va débarquer. Le monde hyper solide, matériel, super prévisible de la physique classique, il est en train de s'effriter complètement.
Intervenant 1
Le sol se dérobe sous leurs pieds, en gros.
Intervenant 2
Exactement. Et les artistes y ressentent cette vibration, cette incertitude. Et le livre de Poincaré, donc publié en 1902, c'est pas juste un manuel scolaire rempli d'équations impénétrables.
Intervenant 1
C'est plus accessible que ça ?
Intervenant 2
Oui, c'est surtout un ouvrage d'épistémologie. C'est une vraie réflexion philosophique sur la nature même de la science et de la réalité. Du coup, ça a eu un retentissement, mais bien au-delà des cercles académiques, dans les salons parisiens, partout.
Intervenant 1
Donc les peintres le lisaient comme un essai philosophique, finalement ?
Intervenant 2
Voilà. Et pour des figures comme Jean Metzinger et Juan Gris, qui vont vraiment porter ce qu'on appelle le cubisme analytique, ce livre de Poincaré, ça leur offre littéralement une porte de sortie.
Intervenant 1
Une porte de sortie ! C'est-à-dire une porte de sortie par rapport à une impasse, genre ? La peinture se portait plutôt bien à l'époque, non ?
Intervenant 2
Eh bien, pas tant que ça, au fond. Cela soulève une question cruciale en fait. La peinture tournait un peu en rond autour d'un vieux débat très stérile. Tu sais, la fameuse opposition dialectique entre le fond et la forme.
Intervenant 1
Ah là, ça ressemble beaucoup à un sujet de dissertation de philo ça. Vous avez quatre heures. Mais concrètement, devant son chevalet, pour un peintre, ça veut dire quoi ça ?
Intervenant 2
Très concrètement, le fond c'est le sujet de ton tableau. Tu peins une pomme, un paysage, un visage, voilà.
Intervenant 1
Ok, le sujet.
Intervenant 2
Et la forme, c'est la technique que tu utilises, les couleurs, les coups de pinceau, la composition. Et pendant des siècles, la forme, elle n'était que le serviteur dévoué du fond. Le but ultime de toute ta technique picturale, c'était d'imiter la nature le plus fidèlement possible. Ah
Intervenant 1
ouais, l'art essayait d'être un miroir parfait de la réalité quoi.
Intervenant 2
Exactement. Sauf que, problème majeur au XIXe siècle...
Intervenant 1
L'arrivée de la photographie.
Intervenant 2
Tout à fait.
Intervenant 1
Avec la photo, imiter parfaitement la nature, ça n'avait plus aucun sens. La machine le fait mieux et plus vite. Donc la peinture devait absolument trouver une nouvelle raison d'exister.
Intervenant 2
Ah, je comprends mieux.
Intervenant 1
Et c'est là que Poincaré intervient. En lisant ça, ils se disent que l'art, ça ne doit plus juste illustrer la nature bêtement, mais que ça doit penser le monde, un peu comme la science le fait.
Intervenant 2
C'est exactement ça. Avec ses propres moyens, ses propres codes.
Intervenant 1
Ce qui nous amène du coup à cette fameuse règle de la fenêtre ouverte. Parce que depuis la Renaissance, on considérait qu'un tableau, c'était comme une fenêtre qu'on aurait découpée dans un mur.
Intervenant 2
Oui, la fameuse perspective albertienne.
Intervenant 1
Voilà, t'as une ligne d'horizon, t'as un point de suite et une perspective unique. Et le spectateur, il est censé être immobile, planté à une place bien définie, et il regarde la scène à travers cette fenêtre.
Intervenant 2
C'est ça. Mais le manifeste du cubisme, qui a été publié en 1912 par Albert Glaes et Jean Metzinger, il va venir complètement détruire cette notion de fenêtre ouverte. Et devine sur qui il s'appuie directement pour faire ça, Eve ?
Intervenant 1
Laisse-me deviner, notre cher Henri Poincaré.
Intervenant 2
Dans le mille. Ils reprennent ce qu'on pourrait appeler la trinité de Poincaré. C'est l'idée que l'espace, il n'est compréhensible que par l'intégration simultanée de trois choses, la vision, le toucher et le mouvement.
Intervenant 1
Vision, toucher, mouvement, ok.
Intervenant 2
Et en affirmant ça, ils disqualifient totalement tout ce qui s'est fait avant, qu'ils appellent de façon un peu péjorative la rétinien.
Intervenant 1
L'art rétinien. Ok, je vois. Donc un art qui se contenterait juste de flatter l'œil, de copier bêtement ce que la rétine capte à un instant T sans aller plus loin.
Intervenant 2
Voilà, c'est l'idée. Pour les cubistes, se fier uniquement à l'œil, c'est rester à la surface des choses. C'est super superficiel. La vraie vérité d'un objet, elle ne se résume pas du tout à son apparence visuelle figée sous un seul angle.
Intervenant 1
Ils veulent aller chercher l'essence de l'objet en fait.
Intervenant 2
Oui, leur ambition c'est d'atteindre une sorte d'hyper-réalité tu vois.
Intervenant 1
Et c'est là que ça devient vraiment fascinant. Parce qu'on passe de la théorie pure à la pratique sur la toile et visuellement ça devient super complexe.
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