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16 déc. 2024 · 5 min

Julie de Lespinasse : le salon, « antichambre de l’incrédulité »

Dans ce podcast, suivez les rencontres de son salon parisien : d’Alembert, les encyclopédistes et Condorcet, jusqu’à sa fermeture en 1773.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue à toutes et à tous dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on va faire une petite plongée dans nos archives pour casser un peu un mythe tenace.

  2. Intervenant 2

    Ah oui, le fameux mythe du mathématicien solitaire enfermé avec son tableau noir, c'est ça ?

  3. Intervenant 1

    C'est exactement ça. Parce qu'en se plongeant dans les sources du jour, on réalise qu'en 1764, le vrai cœur de la science française, ce n'était pas du tout un laboratoire clinique.

  4. Intervenant 2

    Non, pas du tout. C'était un appartement parisien à l'angle des rues de Bellechasse et Saint-Dominique, pour être précis.

  5. Intervenant 1

    Un appartement tenu par Julie de Lespinasse, une femme avec une culture vraiment redoutable. Et notre mission aujourd'hui, c'est de comprendre comment ce lieu est devenu un véritable incubateur scientifique.

  6. Intervenant 2

    Oui, le moteur caché de l'encyclopédie en fait. Parce que ce salon, c'était bien plus qu'un simple espace mondain pour discuter de belles idées.

  7. Intervenant 1

    Mais attends, parce que des salons, il y en avait des dizaines à Paris à cette époque. Qu'est-ce qui a rendu celui de Julie de Lespinasse si stratégique ?

  8. Intervenant 2

    Eh bien, c'est lié à une histoire de survie tout simplement. Le grand mathématicien d'Alembert tombe très gravement malade et à ce moment-là, il vit dans une misère absolue.

  9. Intervenant 1

    Une vraie sous-peinte étouffante d'après les textes, c'est ça ?

  10. Intervenant 2

    C'est ça, oui. Et Julie de Lespinasse, par amitié viscérale, décide de le recueillir chez elle pour le soigner. Et Dallonbert, par gratitude absolue, finit par y installer ses quartiers intellectuels.

  11. Intervenant 1

    Et du coup, comme c'est une figure centrale, il ramène toute l'élite des encyclopédistes avec lui.

  12. Intervenant 2

    Exactement. Il attire tout son réseau dans son sillage.

  13. Intervenant 1

    C'est fou parce que ça ressemble presque à un espace de coworking rebelle avant l'heure. On y écoute de la musique, certes, mais on y critique aussi énormément le pouvoir royal.

  14. Intervenant 2

    Ah bah c'était très subversif, ouais. L'Église qualifiait même l'endroit de « l'antichambre de l’incrédulité », c'est-à-dire... «

  15. Intervenant 1

    L'antichambre de l’incrédulité », j'adore l'expression. On y mélangeait vraiment ouvertement la rébellion politique et la rigueur scientifique.

  16. Intervenant 2

    Voilà, les disciplines s'y percutent. Et c'est justement dans ce carrefour que se joue la trajectoire de figures majeures. Je pense notamment aux jeunes Condorcet.

  17. Intervenant 1

    Alors attends, je t'arrête sur Condorcet, parce que lui c'est un génie des maths, pur. Ses équations, ses travaux sur le calcul intégral, ça suffisait pas à soi-même pour percer à l'époque.

  18. Intervenant 2

    Ben on pourrait croire, mais la réalité c'est que le réseau changeait la donne, même pour un génie.

  19. Intervenant 1

    Ah d'accord, donc sans réseau, pas de salut, même en science.

  20. Intervenant 2

    C'est ça. Et c'est d'Alembert qui fait entrer Condorcet dans ce salon, un salon qu'on appelait d'ailleurs « l'antichambre de la coupole ».

  21. Intervenant 1

    Donc le passage presque obligé pour entrer à l'Académie des sciences.

  22. Intervenant 2

    Tout à fait. Et sur place, Condorcet ne vient pas juste pour faire des maths isolées. Il discute avec des philosophes, des économistes, des diplomates. Ce

  23. Intervenant 1

    qui crée une sorte de choc des cultures pour lui.

  24. Intervenant 2

    C'est le mot. C'est en débattant du pouvoir et de la tyrannie avec tout ce beau monde qu'il a l'idée d'appliquer la logique mathématique aux sciences sociales.

  25. Intervenant 1

    Oh, je vois, donc ces travaux sur la mathématisation du vote, ça vient de ces frictions-là.

  26. Intervenant 2

    Complètement. Sans cette émulation politique, ces équations seraient peut-être restées de l'abstraction pure. Ce réseau lui donne une envergure sociale qui propulse son élection très précoce à l'Académie.

  27. Intervenant 1

    Donc, la naissance même des sciences sociales mathématisées reposait sur la vitalité de ce réseau. C'est vertigineux quand on y pense, parce que ça veut dire que l'avenir des Lumières tenait à la survie d'un seul salon.

  28. Intervenant 2

    Et donc, à la santé d'une seule femme, oui. C'est là qu'on rattrape la réalité bretale du XVIIIe siècle.

  29. Intervenant 1

    Oui, le contraste terrible entre ces idées immortelles et la fragilité physique des corps à l'époque.

  30. Intervenant 2

    C'est sombre, oui. Dès 1764, l'année même de l'ouverture du salon, Julie de Lespinasse attrape la variole.

  31. Intervenant 1

    Ah oui, les archives mentionnent un portrait d'elle par Carmontel en 1760. C'est d'ailleurs la dernière image qu'on garde avant que la maladie ne la frappe.

  32. Intervenant 2

    Ouais, un témoignage précieux. La variole va la défigurer et peu de temps après, c'est la tuberculose qui s'ajoute.

  33. Intervenant 1

    C'est vraiment le coup de grâce.

  34. Intervenant 2

    Elle a résisté pendant des années pour maintenir à ce carrefour d'idées vivant, mais la maladie l'a rongée. Elle a dû fermer les portes du salon en 1773. Et

  35. Intervenant 1

    elle meurt trois ans plus tard, à seulement 44 ans. Ce qui met un arrêt d'une violence inouïe à tout ce creuset intellectuel.

  36. Intervenant 2

    C'est une fin abrupte, mais ça nous oblige à revoir l'histoire des sciences. La rigueur des lumières n'est pas tombée du ciel.

  37. Intervenant 1

    Non, elle a été accouchée par des dynamiques sociales intenses, par des amitiés fortes et par l'urgence politique qui vibrait dans cette pièce.

  38. Intervenant 2

    Ce qui prouve que le pouvoir d'influence, celui qui fait basculer les paradigmes, ne se trouve pas toujours dans les couloirs officiels.

  39. Intervenant 1

    Mais plutôt dans ces zones de friction, où les disciplines se rencontrent presque clandestinement. Et ça, c'est une réflexion fascinante à transposer à notre époque.

  40. Intervenant 2

    C'est clair. Si le moteur de la révolution scientifique d'hier était un appartement parisien insoupcionné, où sont les équivalents aujourd'hui ?

  41. Intervenant 1

    Exactement. Quels sont ces espaces marginaux, que ce soit des serveurs cryptés obscurs, des forums dissidents ou des tiers-lieux invisibles pour les institutions, qui couvrent dans l'ombre les théorèmes de demain ?

  42. Intervenant 2

    Ça donne vraiment envie de chercher au-delà des sentiers battus, c'est sûr.

  43. Intervenant 1

    Voilà de quoi scruter les marges de notre société avec beaucoup plus d'attention.

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