
18 déc. 2024 · 6 min
Jacques Roubaud : entre groupes, poésie et Oulipo
Dans ce podcast, suivez le portrait de Jacques Roubaud, de son entrée à l’Oulipo à une œuvre où formes poétiques et mathématiques restent étroitement liées.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Bonjour à toutes et à tous. Aujourd'hui, on se penche sur un homme assez fascinant dans le décès, survenu un 5 décembre pour ses 92 ans, a été annoncé d'une manière disons assez singulière.
Intervenant 2
C'est le moins qu'on puisse dire,
Intervenant 1
oui. Le groupe littéraire de l'Oulipo a simplement déclaré qu'il était désormais, je cite, « excusé à ses réunions pour cause de décès ».
Intervenant 2
C'est vraiment de l'humour noir tout à fait caractéristique de ce groupe. Et ce qui rend Jacques Roubaud si captivant, c'est justement son parcours en fait. On a tellement l'habitude d'opposer la froideur de la logique à la liberté de la création.
Intervenant 1
Bien sûr, le cliché très classique.
Intervenant 2
Voilà. Mais lui a passé toute sa vie à prouver que cette ligne de démarcation n'existe pas du tout.
Intervenant 1
Ce qui m'amène à une question très pratique du coup. L'Oulipo, c'est ce fameux mouvement littéraire fondé par Raymond Queneau. Mais comment un universitaire en sciences exactes, enfin un agrégé spécialiste de trucs super abstraits comme la théorie des groupes et des graphes, se retrouve coopté dans un cercle poétique en 1966 ?
Intervenant 2
Parce que pour un esprit comme le sien, les mathématiques, ce n'est pas juste faire des calculs, c'est le langage fondamental des structures. Si on prend la théorie des groupes, par exemple, ça étudie quoi ? Ça étudie les symétries, les transformations qui laissent un objet intact. Et Queneau a très vite capté ça.
Intervenant 1
Comme mathématiciens pouvaient les aider.
Intervenant 2
Exactement. Qu'un cerveau habitué à manipuler ces abstractions spatiales et logiques pouvait vraiment offrir une ingénierie complètement nouvelle à la littérature.
Intervenant 1
Ah oui, c'est logique. Si je visualise ça avec la théorie des graphes, vous savez, ces nœuds reliés par des lignes, c'est un peu comme si ces arêtes mathématiques devenaient le squelette caché du poème. C'est une
Intervenant 2
excellente image,
Intervenant 1
oui. Mais du coup, est-ce qu'on parle juste de faire des maths appliquées ? Mais avec des mots au lieu de variables ?
Intervenant 2
Alors, l'image du squelette est parlante, mais l'intention va bien plus loin qu'une simple application mécanique.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
La règle mathématique, ce qu'on appelle la contrainte oulipienne, elle ne sert pas à transformer le texte en écaution. C'est un levier, en fait. Ça devient le moteur qui va déclencher la création littéraire.
Intervenant 1
Donc s'il utilise ça comme levier, j'imagine qu'il ne se contente pas d'écrire des sonnettes classiques. Concrètement, ça ressemble à quoi un texte, pensé par ce chercheur oulipien ?
Intervenant 2
C'est là qu'il devient un véritable inventeur de formes. Il reprend des structures traditionnelles, comme le haïku ou le renga japonais. Mais surtout, il théorise la sextine. Et là, le mécanisme est purement mathématique.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
Une sextine, c'est un poème de six strophes où les mots de fin de vers ne sont pas choisis au hasard. Ils tournent et se décalent selon une permutation hyper précise. Une
Intervenant 1
sorte de spirale mathématique ?
Intervenant 2
C'est ça. Et il ne s'arrête pas là. Il invente ses propres architectures avec des noms complètement improbables. Le hog, le baobab, le trident.
Intervenant 1
Le baobab, c'est génial.
Intervenant 2
Il a même traduit Louise Carole, d'ailleurs. On oublie souvent que Carole était lui-même logicien.
Intervenant 1
C'est vrai, on l'oublie souvent. Mais attendez, modeler un texte selon une permutation en spirale ou les règles d'un baobab, ça me paraît hyper rigide quand même.
Intervenant 2
Ça peut en avoir l'air, oui.
Intervenant 1
Imposer des règles aussi strictes, est-ce que ça finit pas par tuer l'imagination au bout d'un moment ?
Intervenant 2
Eh ben, c'est tout le paradoxe magnifique de la contrainte. Face à une page blanche, le cerveau va toujours vers la facilité.
Intervenant 1
Vers les clichés en gros.
Intervenant 2
Voilà. La règle stricte, comme cette fameuse permutation de la sextine par exemple, elle bloque ce chemin facile. Pour que la phrase garde du sens tout en respectant la règle, l'écrivain est obligé de forcer son imagination.
Intervenant 1
Il doit inventer des associations inattendues ?
Intervenant 2
Absolument. En fait, la contrainte détruit la banalité.
Intervenant 1
C'est fascinant ça. Et si ça marche si bien en poésie, est-ce qu'il a appliqué cette logique ailleurs ?
Intervenant 2
Totalement. C'est une vraie vision du monde chez lui. Les sources soulignent d'ailleurs son amour pour la culture japonaise et son excellent niveau au jeu de Go.
Intervenant 1
Ah, le jeu de Go. Ça illustre parfaitement ça. Des règles de base super simples qui engendrent une complexité stratégique infinie.
Intervenant 2
C'est exactement le même principe. Et avec ce même esprit de réseau, il a écrit des romans, des pièces de théâtre, de la littérature jeunesse.
Intervenant 1
Il ne s'arrêtait jamais ?
Intervenant 2
Non. Il a même participé à une nouvelle traduction de la Bible, pour vous dire l'éclectisme. Ce
Intervenant 1
qui m'étonne quand même, c'est la réception. Le milieu littéraire traditionnel, qui adore sacraliser l'inspiration libre, il a vraiment accepté cette intrusion de l'algèbre dans les lettres ?
Intervenant 2
Ils ont fini par coroner cette approche, oui. Parce que le résultat final n'a rien d'un algorithme froid. Le travail formel s'efface totalement pour laisser place à une vraie grâce.
Intervenant 1
Et il a été récompensé pour ça, j'imagine ?
Intervenant 2
Très largement. Il a eu le Grand Prix National de la Poésie en 1990, le Prix Paul Morand en 2008 et même le Goncourt de la Poésie en 2021. Ah oui,
Intervenant 1
la consécration !
Intervenant 2
Le monde littéraire a bien compris que cette rigueur créait de la beauté. Et en parallèle, son ancrage scientifique est resté intact.
Intervenant 1
Oui, d'ailleurs, on a pu le lire dans les colonnes de Tangente de 2006 à 2023. En somme, il a vraiment abattu la cloison entre esprit scientifique et âme poétique.
Intervenant 2
Il a démontré avec brio que la poésie est une science très exigeante de la langue et que la structure mathématique porte en elle une puissance poétique insoupçonnée.
Intervenant 1
Une idée qui soulève une toute dernière interrogation pour conclure cette discussion. Si les théorèmes et les permutations ont permis d'inventer de toutes nouvelles formes littéraires, est-ce que la pensée poétique pourrait en retour devenir la clé pour imaginer des concepts inédits en mathématiques pures ? Ça, c'est une
Intervenant 2
excellente question.
Intervenant 1
Une perspective fascinante à laisser mûrir. Merci d'avoir partagé ce moment avec nous et à très bientôt.
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