
20 mai 2021 · 6 min
Jacques Dominioni : des formes géométriques aux corps
Dans cet épisode audio, suivez le parcours du peintre, de son apprentissage parisien à ses formes géométriques, puis à l’apparition des corps.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Bonjour à toutes et à tous. Je suis vraiment ravie de vous retrouver. Alors aujourd'hui, on va se pencher sur une œuvre assez troublante.
Intervenant 2
Bonjour.
Intervenant 1
Oui, une œuvre qui fait d'ailleurs la couverture de notre hors-série.
Intervenant 2
Exactement. On a sous les yeux une huile sur toile de 1990 qui fait 100 par 80 centimètres et elle est signée Jacques Dominioni.
Intervenant 1
Tout à fait. Et au premier abord, on voit des blocs vraiment purs.
Intervenant 2
Oui, très géométriques.
Intervenant 1
Presque cliniques en fait.
Intervenant 2
C'est ça. On jugerait vraiment l'œuvre d'un esprit purement mathématique.
Intervenant 1
Sauf que, et c'est la mission de notre exploration aujourd'hui, on va décortiquer comment ce peintre, qui a pourtant été formé au dessin le plus classique, a fini par déconstruire la réalité.
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est vraiment ce grand écart, le décalage entre ce résultat super géométrique et les fondations même de l'artiste.
Intervenant 1
D'accord, mais il vient d'où exactement ?
Intervenant 2
Dominioni, il est né à Paris, de parents italiens, et il a commencé son apprentissage super tôt, à 14 ans, par une vraie discipline de fer.
Intervenant 1
Ah oui, 14 ans, c'est jeune et il faisait quoi, des croquis ?
Intervenant 2
Mieux que ça. Il copiait inlassablement les maîtres au musée du Louvre.
Intervenant 1
Ah waouh, le Louvre quoi Raymond.
Intervenant 2
Ouais, mais le vrai déclencheur technique, ça arrive un peu plus tard, en 1950, avec le peintre Raymond Dauphin.
Intervenant 1
Qu'est-ce qu'il lui apporte de plus par rapport au Louvre ?
Intervenant 2
Eh bien, Dauphin ne se contente pas de lui montrer comment mélanger les pigments sur une palette. Il lui apprend la mécanique des classiques.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
Il lui montre comment observer la lumière naturelle d'un paysage pour ensuite la traduire en valeur chromatique d'une précision absolue.
Intervenant 1
Je vois. C'est un peu comme l'apprentissage des axiomes mathématiques fondamentaux, au fond.
Intervenant 2
Ah, c'est une très bonne analogie, ça.
Intervenant 1
Bah oui, on va d'abord assimuler une grammaire stricte, prouver qu'on maîtrise les règles de la perspective, avant d'inventer ses propres théorèmes. Mais du coup, comment on passe d'un paysage classique bien sage à ça ?
Intervenant 2
À ces blocs anguleux.
Intervenant 1
Ouais, exactement.
Intervenant 2
En fait, le basculement se produit par un changement radical de dimension. Il quitte Paris pour le sud de la France, vers Valoris et Vence.
Intervenant 1
D'accord, la lumière du Sud.
Intervenant 2
Pas seulement. Là-bas, il lâche carrément les pinceaux pour toucher à la matière. Il va étudier la céramique et la menuiserie.
Intervenant 1
Attendez, là je ne vois pas bien le lien. En quoi le fait de tailler du bois ou de faire de l'argile pousse un peintre vers le cubisme ?
Intervenant 2
Quand vous manipulez un volume en trois dimensions, votre cerveau est obligé d'analyser comment les plans s'intersectent.
Intervenant 1
Ah oui, d'accord.
Intervenant 2
Comment la lumière accroche une arête saillante, par exemple. Et donc, en revenant ensuite à la surface plane de sa toile, en deux dimensions, Dominioni ne voit plus un paysage plat.
Intervenant 1
Il perçoit les facettes.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Il perçoit les arêtes géométriques qui charpentent le réel.
Intervenant 2
Et si vous ajoutez à ça ces rencontres marquantes avec Matisse et Picasso dans le Sud ?
Intervenant 1
Ah bah forcément, ça laisse des traces.
Intervenant 2
C'est clair. Et la mutation opère. Dès 1980, il s'installe en Vendée et se lance dans une recherche cubiste très assumée.
Intervenant 1
Avec des formes géométriques rigides et des couleurs pures.
Intervenant 2
Tout à fait. Très contrastées.
Intervenant 1
C'est là que ça devient vraiment intéressant, mais j'ai un petit blocage face à ces toiles des années 80.
Intervenant 2
Ah oui ?
Intervenant 1
Pourquoi ? La géométrie pure, avec des angles nets et sans nuances, ça peut vite devenir très froid. Je peine à voir comment on y met de la vie.
Intervenant 2
Et c'est une excellente remarque. La réponse se trouve dans une rupture spectaculaire vers 1995. C'est vraiment son point d'inflexion lyrique.
Intervenant 1
Qu'est-ce qui change en 1995 ?
Intervenant 2
L'équation purement structurelle se brise. Si on relie ça à une vision plus large, on observe soudain l'irruption de corps nus dans ses œuvres.
Intervenant 1
Vraiment ? Au milieu des formes géométriques ?
Intervenant 2
Oui, la grille explose et les lignes sévères se transforment en courbes dynamiques. Le corps humain vient imposer son propre rythme.
Intervenant 1
Donc la forme s'assouplit pour s'adapter au côté un peu charnel du sujet ?
Intervenant 2
La forme s'assouplit, oui, mais le traitement chromatique fait exactement l'inverse. C'est ça, le vrai tour de force. Alors que le sujet devient lyrique et complexe, sa palette de couleurs tend paradoxalement vers la monochromie.
Intervenant 1
Oui, vraiment, il va se limiter au niveau des couleurs.
Intervenant 2
Il va volontairement n'utiliser que deux couleurs complémentaires pour bâtir toute sa composition.
Intervenant 1
Réduire ses variables pour maximiser l'impact, ça me surprend. D'habitude, on multiplie les couleurs pour exprimer la vie.
Intervenant 2
C'est parce qu'une profusion de couleurs, ça distrait l'œil.
Intervenant 1
Ah, je vois.
Intervenant 2
En se limitant à deux tons qui s'entrechoquent, il force le regard à se concentrer sur l'essentiel, à savoir l'architecture de la toile et le questionnement existentiel.
Intervenant 1
D'accord. Le message sur le sens de la vie devient plus profond, parce qu'il n'est pas noyé sous les artifices.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Alors qu'est-ce que tout cela signifie au fond ?
Intervenant 2
En épurant ses moyens, il va droit au but. Oui, il s'extrait des modes éphémères.
Intervenant 1
C'est ça. On découvre un peintre intemporel qui fusionne construction post-cubiste et réalisme limpide.
Intervenant 2
Ça soulève d'ailleurs une dernière piste de réflexion assez fascinante.
Intervenant 1
Je suis toutoui.
Intervenant 2
Sachant que la menuiserie et la céramique ont façonné sa compréhension de la géométrie, on peut se poser la question devant n'importe quelle heure abstraite. Laquelle ? Dans quelle mesure la manipulation très concrète des volumes en 3D a-t-elle secrètement dicté la géométrie plane en 2D qu'il nous présente ?
Intervenant 1
Oh, c'est une excellente réflexion. Une vraie pensée à garder en tête lors d'une prochaine visite au musée.
Intervenant 2
Absolument.
Intervenant 1
Eh bien, merci beaucoup pour cette analyse. J'invite tout le monde à garder cet œil analytique et curieux. À très bientôt pour de nouvelles explorations mathématiques et artistiques.
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