
2 févr. 2021 · 5 min
Hervé Le Tellier : du comptage au prix Goncourt
Dans cet épisode audio, suivez le portrait d’un écrivain formé aux mathématiques, de son goût du comptage et des contraintes aux maths de son roman primé.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on plonge dans une idée qui semble presque paradoxale. Et si la meilleure façon de libérer notre imaginaire, c'était de lui imposer la rigueur implacable des mathématiques ?
Intervenant 2
C'est vrai qu'on a souvent cette image de l'écrivain un peu bohème, porté par une inspiration totalement libre.
Intervenant 1
Exactement. Mais le prix Goncourt d'Hervé Le Tellier pour son roman L'Anomalie vient complètement renverser ça. Il fusionne vraiment la logique la plus stricte avec le mystère pur.
Intervenant 2
Oui, c'est une œuvre où la rigueur formelle percute vraiment le surnaturel. Et cette collision, ce n'est pas juste un accident littéraire. Ça s'explique par l'ADN même de l'auteur.
Intervenant 1
Parce qu'il a un profil plutôt atypique, non ?
Intervenant 2
Complètement atypique. Hervé Le Tellier est mathématicien de formation, mais écrivain par vocation. Et surtout, il est le président de Loulipo.
Intervenant 1
Ah, Loulipo, l'ouvroir de littérature potentielle. C'est ce fameux laboratoire expérimental fondé en 1960 par Raymond Queneau et le mathématicien François Lelionnet.
Intervenant 2
Tout à fait.
Intervenant 1
Mais concrètement, comment ça fonctionne, un groupe comme ça ?
Intervenant 2
En fait, leur méthode repose sur un concept fondamental, c'est l'écriture sous contrainte.
Intervenant 1
C'est-à-dire qu'il s'impose des règles avant même de commencer à écrire.
Intervenant 2
C'est exactement ça. Des règles structurelles ou mathématiques d'une sévérité absolue. Pour te donner un exemple marquant, on peut penser à Georges Perec, qui a rejoint le groupe en 1967. Avec
Intervenant 1
la disparition, je parie ?
Intervenant 2
Bah oui, son roman de 300 pages écrit entièrement, sans jamais utiliser la lettre E.
Intervenant 1
C'est dingue quand on y pense. En fait, on pourrait comparer ces contraintes à un algorithme informatique.
Intervenant 2
Ouais, c'est une bonne comparaison.
Intervenant 1
Instinctivement, on se dit qu'interdire une lettre aussi commune ou imposer un schéma géométrique, ça devrait totalement bloquer l'auteur.
Intervenant 2
Mais en fait, l'algorithme devient le moteur même de l'invention. Précisément parce que la contrainte, elle oblige le cerveau à contourner ses automatismes.
Intervenant 1
C'est vrai que la fameuse page blanche avec une absence totale de limites, ça peut être hyper paralysant.
Intervenant 2
Absolument. Alors que la règle mathématique, elle force l'esprit à inventer des détours linguistiques inédits. Et Le Tellier va même plus loin dans cette philosophie. Pour lui, à l'origine de toute littérature, il y a le comptage. Il fait vraiment le lien direct avec la versification.
Intervenant 1
Mais attends, je vais me faire l'avocat du diable deux secondes. Dire que la poésie se résume à du comptage, est-ce que ça détruit pas un peu la magie de l'art ?
Intervenant 2
C'est une question super courante et je suis bien d'accord que c'est un vrai débat.
Intervenant 1
Ben oui, si on réduit un poème émotionnel à une simple équation syllabique, où est l'âme là-dedans ?
Intervenant 2
Je vois ce que tu veux dire, mais la magie ne n'est pas du hasard. Le fait de compter, disons 12 syllabes pour un alexandrin, ça crée une symétrie.
Intervenant 1
Une fréquence que notre cerveau décode comme harmonieuse en fait.
Intervenant 2
Voilà. L'architecture numérique, quand elle est parfaitement maîtrisée, elle devient invisible. Elle agit presque comme une onde acoustique qui transporte l'émotion. En gros, la rigueur géométrique ne tue pas l'émerveillement, elle en est le squelette.
Intervenant 1
Donc la structure crée la résonance émotionnelle.
Intervenant 2
C'est ça. Et cette volonté d'incarner les mathématiques dans la chair et les émotions, Hervé Le Tellier l'a d'abord testé sur les planches, au début des années 2000.
Intervenant 1
Avec le recueil « les mathématiques en scène », c'est
Intervenant 2
ça. On calcule, mais pas par des équations abstraites. Vraiment par le théâtre, par le conflit humain.
Intervenant 1
Ça rappelle beaucoup la démarche du mathématicien Denis Guége, avec ses spectacles du style « one zero show » ou « du point à la ligne ».
Intervenant 2
Tout à fait. C'est la même démarche pédagogique, très forte. Et on retrouve cette même mécanique théâtrale à plus grande échelle dans la fiction avec l'anomalie.
Intervenant 1
Justement, dans l'anomalie, l'intrigue part d'un événement totalement irrationnel. Et parmi la foule de personnages, on croise Adrian Miller, un probabiliste, et Meredith Harper, une topologiste.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
J'imagine que ces choix de disciplines ne sont pas juste des étiquettes posées là pour faire savant, non ?
Intervenant 2
Un non, loin de là. L'intrigue repose sur une duplication, un phénomène qui défie complètement le bon sens. Donc la théorie des probabilités ici, elle ne sert pas à faire des statistiques, elle sert à explorer le concept des réalités multiples.
Intervenant 1
Elle sert à modéliser mathématiquement l'incalculable, en gros.
Intervenant 2
C'est exactement ça. Et quant à la topologie, c'est l'étude des propriétés spatiales qui sont préservées lors de déformations continues.
Intervenant 1
Donc comment on peut tordre ou plier un espace sans le déchirer ?
Intervenant 2
Voilà. Et dans l'histoire, la topologie permet de conceptualiser un pli dans l'espace-temps narratif pour que deux réalités impossibles puissent se superposer. Ces sciences structurent littéralement la folie de l'intrigue.
Intervenant 1
C'est fascinant. Les mathématiques offrent donc un vrai vocabulaire pour donner une forme à l'irrationnel.
Intervenant 2
Ouais, c'est une sacrée prouesse littéraire.
Intervenant 1
Ce qui laisse d'ailleurs une perspective vertigineuse pour clore ce décryptage. On a bien vu que la poésie classique s'est bâtie sur la simple arithmétique des syllabes.
Intervenant 2
Oui.
Intervenant 1
Mais quand on observe comment la topologie ou les probabilités façonnent des récits contemporains, on peut légitimement se poser une question.
Intervenant 2
Laquelle ?
Intervenant 1
Est-ce que les grands mouvements littéraires de demain naîtront de concepts mathématiques encore plus vertigineux, comme la géométrie fractale ou la théorie du chaos ? Ça
Intervenant 2
laisse songeur, c'est clair.
Intervenant 1
Une réflexion qui invite vraiment à repenser totalement notre rapport à la lecture. Merci à toutes et à tous d'avoir suivi cette exploration avec nous et à très bientôt pour de nouvelles découvertes.
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