
1 févr. 2024 · 6 min
Gilles, fondateur du CIJM : le pari devenu Salon annuel
Cet épisode audio suit l’idée lancée pour l’an 2000, son premier rendez-vous place Saint-Sulpice et le chemin qui l’a rendue annuelle.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. On peut imaginer un instant la Seine. On est sur une place parisienne super animée. À gauche, des badauds feuillettent des livres sur un stand de poésie. À droite, un antiquaire expose ses trouvailles. Et juste au milieu, une foule compacte s'enthousiasme pour un casse-tête de géométrie spatiale.
Intervenant 2
Ah ouais, c'est un contraste saisissant avec l'image qu'on a d'habitude de la salle de classe hyper silencieuse. C'est vrai que l'abstraction règne souvent en maître.
Intervenant 1
C'est clair. Et c'est précisément le cœur de notre exploration d'aujourd'hui. On se plonge dans une série d'archives et de témoignages qui retracent la genèse du salon culture et jeux mathématiques.
Intervenant 2
Tout à fait. L'idée, c'est vraiment de décortiquer comment la vision d'un seul homme a littéralement fait descendre cette science réputée austère directement dans la rue.
Intervenant 1
Pour en faire un vrai événement populaire, oui. Mais avant de voir ce que ce Salon est devenu aujourd'hui, le point de départ en 1993 est assez révélateur. L'ampleur du défi était énorme.
Intervenant 2
Complètement. La création du Comité international des jeux mathématiques pose les bases, sa devise c'était « ensemble nous sommes plus forts pour faire aimer les mathématiques ».
Intervenant 1
C'est super beau ça.
Intervenant 2
Oui, et ça montre qu'il avait compris un truc essentiel. On change pas la perception d'une discipline millénaire tout seul dans son courant.
Intervenant 1
Bah oui, logique.
Intervenant 2
Il fallait d'abord créer un écosystème, en fédérant des rallies et des tournois qui existaient déjà, avant de vraiment passer à l'échelle supérieure.
Intervenant 1
Et la grosse opportunité se présente avec l'an 2000, déclarée année mondiale des mathématiques. Les documents racontent un moment assez charnière à cette époque.
Intervenant 2
L'anecdote du train, non ? Ben
Intervenant 1
oui. Il saute dans le train Le Capitole, direction Limages, pour aller convaincre ses amis et collaborateurs de monter un salon géant en plein air. Franchement, ça fait sourire.
Intervenant 2
C'est vrai que c'est très cocasse.
Intervenant 1
On dirait vraiment un fondateur de start-up d'aujourd'hui qui tente de pitcher un concept complètement lunaire à des investisseurs extrêmement frileux. J'ai une super idée, on va installer des théorèmes et des équations sur les trottoirs.
Intervenant 2
Et le pire, c'est que le scepticisme de ses amis était parfaitement rationnel pour le coup. Les maths, ça exige du temps, du silence, de la concentration.
Intervenant 1
Et la rue, c'est tout l'inverse. C'est le bruit, c'est l'éphémère, c'est le mouvement permanent.
Intervenant 2
Exactement. Le vrai défi, c'était de trouver le moyen de faire s'arrêter des passants qui n'ont absolument rien demandé.
Intervenant 1
Ce qui soulève la question du choix du lieu. La fameuse place Saint-Sulpice, en plein cœur de Paris. Mais là, je me fais l'avocat du diable une seconde.
Intervenant 2
Je t'écoute.
Intervenant 1
En installant les mathématiques au beau milieu d'une foire qui accueille des céramistes, des poètes, est-ce qu'il n'y avait pas un risque énorme de noyer le propos scientifique, voire de perdre toute rigueur conceptuelle ?
Intervenant 2
C'est une crainte super légitime. Mais l'analyse des premières éditions prouve que c'est exactement l'inverse qui s'est produit en fait. Le secret, c'est la mécanique d'engagement.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
Eh bien, pour capter l'attention, on ne va pas bêtement afficher une formule au tableau, on utilise l'objet physique, le paradoxe logique, le jeu de plateau.
Intervenant 1
On active le circuit de la curiosité, en fait.
Intervenant 2
Voilà, c'est ça. En proposant une énigme tangible, on invite le public à faire des mathématiques sans même s'en rendre compte. Et le fait d'être à côté de la poésie, ça ne dilue pas du tout la science.
Intervenant 1
Ça la recontextualise.
Intervenant 2
Exactement. Ça la place comme une production culturelle à part entière.
Intervenant 1
Ah, ça éclaire vraiment la programmation atypique de la première édition. Parce que dans les archives, on mentionne un one-man show de Donny Gage sur le chiffre zéro.
Intervenant 2
Oui, prendre un concept mathématique aussi fondamental que l'absence de quantité et le transformer en personnage de théâtre, c'est brillant.
Intervenant 1
On note aussi la présence de la patineuse Audrey Candeloro, ce qui semble absurde au premier abord.
Intervenant 2
Jusqu'à ce qu'on comprenne que c'est pour démontrer la géométrie et la physique des rotations sur la glace.
Intervenant 1
C'est fou ! Cette approche pluridisciplinaire est redoutable. Mais j'imagine que maintenir un événement de cette envergure, gratuit en plus, et qui repose sur des bénévoles, ça n'a pas dû être simple tous les jours.
Intervenant 2
Oh que non ! C'est même devenu un véritable parcours du combattant logistique au fil des années. Les sources parlent de plusieurs exils forcés.
Intervenant 1
Oui, il a même fallu l'intervention de figures majeures pour sauver le Salon. Je pense à Cédric Villani, qui permet l'installation sur le campus de Jussieu en 2011.
Intervenant 2
Et Claudie Agnéré, qui offre le parvis de la Cité des sciences en 2013. Et leur implication, c'était pas juste prêter un bout de
Intervenant 1
terrain. C'était une vraie caution institutionnelle.
Intervenant 2
Un bouclier politique même. Surtout dans des moments où les autorisations municipales ou les subventions menaçaient de s'effondrer.
Intervenant 1
C'est cette résilience qui a permis au Salon de survivre, y compris face à des défis inédits comme le confinement. D'ailleurs, comment on fait pour transposer un festival de rue quand la rue est littéralement interdite d'accès ?
Intervenant 2
Là, c'est l'association Animate qui a pris le relais en concevant une version dématérialisée.
Intervenant 1
Joli jeu de
Intervenant 2
mots. N'est-ce pas ? Et plutôt que de diffuser des simples conférences vidéo un peu ennuyeuses, ils ont vraiment recréé la mécanique du jeu de rue via des espaces virtuels interactifs.
Intervenant 1
Donc le public pouvait manipuler des objets géométriques numériques en direct,
Intervenant 2
C'est ça, tout en dialoguant avec des chercheurs. Ça a permis de préserver l'interaction qui est vraiment l'ADN du Salon.
Intervenant 1
Une capacité d'adaptation impressionnante qui prépare aujourd'hui le terrain pour une 25e édition au mois de mai. L'auteur Michael Launay résume parfaitement cette trajectoire.
Intervenant 2
Ah oui, quand il écrit que les mathématiques ont un formidable potentiel pour devenir une discipline festive et populaire.
Intervenant 1
Ce parcours prouve que la difficulté d'une science, ce n'est pas un obstacle à sa popularité, pour peu qu'on trouve le bon levier d'interaction humaine.
Intervenant 2
Absolument. Il suffit de créer le contact.
Intervenant 1
Ce qui nous amène à une réflexion finale fascinante. Si le simple fait de changer le décor d'une science, de passer des bandes l'école à une place publique animée, a suffi à éveiller la curiosité de milliers de personnes, on peut se poser la question ?
Intervenant 2
Quelles autres disciplines redoutées pourraient suivre le même chemin ?
Intervenant 1
Exactement. Que ce soit la macroéconomie ou la physique quantique, peut-être qu'elles n'attendent finalement que leur propre festival de rue pour être totalement réinventé.
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