
14 avr. 2025 · 5 min
Géométrie antique : les manuscrits d’Apollonius retrouvés ?
Suivez en audio la piste d’une annonce relayée par plusieurs médias, jusqu’au livre académique qui ne parlait d’aucune redécouverte.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment ravie qu'on se retrouve pour décortiquer une histoire assez folle aujourd'hui. Imaginez un peu la presse mondiale qui annonce là soudainement avoir découvert le théorème des Pythagores dans un vieux manuel du 19e siècle.
Intervenant 2
Ouais, ça paraîtrait complètement absurde.
Intervenant 1
C'est exactement le niveau de non-sens qu'on a vu se déployer récemment autour du géomètre antique Apollonius. Notre mission aujourd'hui, c'est de comprendre comment une énorme fake news scientifique a pu contaminer les rédactions du monde entier en quelques jours. C'est un peu, tu sais, le jeu du téléphone sans fil, mais à l'échelle internationale.
Intervenant 2
C'est clair. Et ce qui rend ce cas d'école fascinant, c'est que ça frappe un domaine qu'on croit toujours, à tort, complètement immunisé contre les rumeurs. L'histoire des mathématiques.
Intervenant 1
Ah bah oui, une discipline réputée super austère et ultra rigoureuse.
Intervenant 2
Voilà, on se dit que les fake news, ça touche pas les maths quoi.
Intervenant 1
Et pourtant ! Alors, on va reprendre le fil. Début février, on a des médias très servieux, on parle quand même de Géo, du Jerusalem Post ou de Turquie Etoudée, qui sortent tous la même nouvelle sensationnelle, en chœur. Ils affirment que les livres 5 et 7 des coniques d'Apollonius, qu'on pensait perdus à jamais, viennent d'être miraculeusement retrouvés grâce à une traduction arabe.
Intervenant 2
Ce qui est une belle histoire en soi.
Intervenant 1
Moi, quand j'ai lu ça, j'ai tout de suite eu l'image du manuscrit millénaire caché dans un vieux coffre-fort, tu vois. Mais la réalité est un peu différente, non ?
Intervenant 2
Bah oui, le grand rebondissement, c'est qu'il n'y a aucune découverte récente. Ces manuscrits n'ont en fait jamais été perdus. Jamais ? Enfin, pas depuis plusieurs siècles en tout cas. Les éditions des fameuses coniques intègrent ces livres 5 et 7 depuis très longtemps. Et ça, c'est précisément parce que l'Occident a fini par avoir accès aux préservations arabes de ces textes grecs.
Intervenant 1
Ce qui nous ramène direct à Edmond Hallé, si je ne dis pas de bêtises. On le connaît surtout pour sa comète, mais il a fait un travail de titan sur la traduction des maths depuis l'arabe.
Intervenant 2
Exactement. Au tout début du XVIIIe siècle, Hallé a publié une édition complètement exhaustive de ses ouvrages. Il est même allé plus loin. Il a proposé une reconstitution du livre VIII.
Intervenant 1
Attends, le livre 8 ?
Intervenant 2
Oui, parce que la vraie subtilité historique est là. De toute l'œuvre des coniques, c'est uniquement ce livre 8 qui a bel et bien disparu. Donc l'ironie est totale, on annonce la résurrection de textes qui patientent sagement dans les bibliothèques universitaires depuis l'époque des Lumières.
Intervenant 1
C'est hallucinant. Du coup, ça m'amène à la mécanique de cette histoire. Comment une telle distorsion peut se créer aujourd'hui ? J'y vois une sorte de… un peu comme les hallucinations des intelligences artificielles. Elles génèrent une fausse donnée et ensuite c'est aspiré par des centaines de robots jusqu'à devenir une vérité absolue. D'où est partie la toute première étincelle ici ?
Intervenant 2
Le pire, c'est que l'étincelle, elle vient d'une source irréprochable. C'est un ouvrage académique récent de l'université de Leïde qui s'appelle « Prophets, Poets and Scholars ».
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Le mathématicien Jan-Peter Haugendijk y a rédigé un chapitre super pointu sur des manuscrits arabes acquis au XVIIe siècle par le savant Jacobus Golius. Parce qu'à l'époque, ramener ces textes d'Orient, c'était vraiment la clé pour que l'Europe puisse enfin étudier Apollonius.
Intervenant 3
Le glissement s'est opéré à la lecture de ce livre. Un premier journaliste a probablement lu le chapitre et a complètement confondu l'acquisition d'un manuscrit au XVIIe siècle avec une découverte archéologique d'aujourd'hui.
Intervenant 2
C'est exactement ça. Le contresens vient de là. Le texte parle d'une acquisition ancienne et le premier maillon de la chaîne médiatique le perçoit comme une actu brûlante. Ensuite, la dynamique numérique prend le relais aveuglement. La profession recopie en faux, la traduit, la reformule sans jamais remonter à la source de l'aide.
Intervenant 3
C'est assez effarant, franchement. Au fond, ce qui me choque le plus, ce n'est même pas l'erreur de départ, parce que l'erreur humaine, c'est inévitable, mais c'est l'absence totale de validation derrière.
Intervenant 2
Ouais, la vérification de base a disparu.
Intervenant 3
C'est ça. Le mythe du savoir antique retrouvé, c'était tellement séduisant que ça a court-circuité la rigueur. Une simple recherche de 30 secondes sur internet pour Apollonius, livres 5 et 7, ça aurait suffi à stopper la machine.
Intervenant 2
C'est ce qui rend cette histoire super instructive en fait. Ça révèle la vulnérabilité extrême de la connaissance ultra spécialisée face aux champs d'écho numérique.
Intervenant 3
Quand un sujet est très pointu, les filtres critiques habituels semblent s'étendre. On fait confiance aux médias de vulgarisation, qui se font confiance entre eux, donc l'exigence mathématique ne protège pas contre la paresse éditoriale. C'est une excellente conclusion. Si la presse moderne peut ressusciter avec autant de facilité un livre déjà publié par Allais il y a trois siècles, ça laisse songeur. Combien d'anecdotes légendaires sur des figures fondatrices comme Pythagore, Euclide ou Archimède, qu'on accepte aujourd'hui comme des vérités historiques absolues, ne sont finalement que de très anciennes erreurs de traduction sanctifiées par des siècles de copier-coller sans aucune vérification.
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