
29 juin 2018 · 7 min
Exit : quand l’art fait voir les données autrement
Dans cet épisode audio, suivez les cartes animées d’Exit et découvrez comment elles donnent à voir des phénomènes habituellement décrits par des données.
Collections de cet épisode (1)
Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Pour commencer, imaginez-vous un instant au centre d'une pièce, une pièce qui est plongée dans l'obscurité.
Intervenant 2
D'accord.
Intervenant 1
Et soudain, tout autour de vous, à 360 degrés, il y a le grondement d'une eau qui monte et qui se met à résonner.
Intervenant 2
Ça doit être assez oppressant.
Intervenant 1
Ah oui, complètement. Et sur les murs, vous avez les noms de villes qui seront bientôt englouties par les océans. Des noms qui défilent inlassablement. Ouais. Et bien vous n'êtes pas dans un film catastrophe. Vous êtes littéralement à l'intérieur d'une base de données mathématiques.
Intervenant 2
C'est fou quand on y pense.
Intervenant 1
Ouais, donc aujourd'hui, notre mission pour cette exploration, c'est de comprendre comment l'art parvient à extraire des chiffres, des chiffres froids et abstraits de leur tableur, pour les transformer en une véritable expérience physique.
Intervenant 2
Une expérience sensorielle, même.
Intervenant 1
Mondiale.
Intervenant 2
Et ce qui est vraiment singulier avec Exit, c'est cette volonté de spatialiser la statistique, en fait. Le projet a été conceptualisé fin 2008 par l'urbaniste Paul Virio.
Intervenant 1
Ah, suite à une commande, c'est ça ?
Intervenant 2
Ouais, une commande de la Fondation Cartier pour l'Art Contemporain. Et l'œuvre, elle vit avec son temps puisqu'elle a été réactualisée avec de nouvelles données en 2015.
Intervenant 1
C'était pour la COP21
Intervenant 2
à Paris. Exactement, pour la COP21. Mais le vrai défi technique ici, c'est de réussir à matérialiser des millions de coordonnées GPS.
Intervenant 1
Des trucs totalement abstraits.
Intervenant 2
Voilà, et des transactions invisibles. Pour projeter toutes ces informations tout autour du spectateur, il a fallu dépasser le simple graphique à deux dimensions qu'on connaît tous. Et surtout, réunir des expertises très disparates.
Intervenant 1
Bah oui, parce qu'on transforme pas des bases de données mondiales en art immersif tout seul dans son garage.
Intervenant 2
Non, ça c'est sûr.
Intervenant 1
Il a fallu l'intervention du cabinet d'architecte Diller-Scoffidio plus Renfro, de l'artiste Laura Kurgan et du statisticien Marc Ansen.
Intervenant 2
Ouais, une sacrée
Intervenant 1
équipe. C'est ça. Au fond, c'est un peu comme une partition de musique extrêmement complexe. Le statisticien s'assure de la justesse mathématique de chaque note.
Intervenant 2
De chaque virgule dans la base de données ?
Intervenant 1
Exactement. Mais sans l'architecture de la pièce ou la vision des artistes pour construire l'instrument physique, cette musique, donc le sens caché de ces milliards de chiffres, elle resterait juste inaudible pour le grand public.
Intervenant 2
Oui, c'est une très belle analogie. Et d'ailleurs, Mark Hansen ne se concentre pas de juste fournir des feuilles de calcul.
Intervenant 1
Il fait quoi d'autre ?
Intervenant 2
En tant que statisticien, il écrit vraiment les algorithmes de cartographie. Ceux qui vont traduire une valeur numérique brute en un vecteur visuel.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Il prend trois variables, donc un point de départ, un point d'arrivée et une temporalité. Et à partir de là, il programme l'algorithme pour qu'il calcule une trajectoire dynamique sur la carte. C'est vraiment cette mécanique-là qui permet à l'œuvre d'exister.
Intervenant 1
Concrètement, cette mécanique algorithmique, elle se traduit comment, visuellement, quand on est debout au centre de la pièce ? Si on prend l'exemple des flux migratoires politiques ou des réfugiés de conflit, ça ressemble à quoi ?
Intervenant 2
Alors au lieu de lire une simple ligne qui vous dit que des centaines de milliers de personnes ont franchi une frontière, l'algorithme génère des flots de pixels lumineux.
Intervenant 1
Ah oui, on voit le mouvement.
Intervenant 2
C'est ça, le spectateur voit une nuée très dense converger physiquement vers un point précis de la projection.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
En plaçant le public au centre, l'architecture à 360 degrés, elle exploite notre perception spatiale humaine.
Intervenant 1
Parce qu'on est plongé dedans.
Intervenant 2
Exactement. On évalue instinctivement des volumes, des proximités et des densités de pixels qui nous échapperaient totalement si on regardait juste un écran plat.
Intervenant 1
C'est fascinant.
Intervenant 2
Et c'est la même logique pour les mouvements économiques. La vitesse et l'épaisseur des lignes lumineuses qui traversent la pièce, ça traduit instantanément le volume des devises échangées entre les pays.
Intervenant 1
Donc la donnée prend presque vie en fait, comme un organisme qui respire tout autour de nous.
Intervenant 2
Oui, c'est très organique.
Intervenant 1
Et pour le volet écologique, on voit les ravages de la déforestation en temps réel, ou ces fameuses villes englouties accompagnées des soins aquatiques dont je parlais au début. Oui. Mais ça me soulève quand même une vraie interrogation.
Intervenant 2
Je vous écoute.
Intervenant 1
Quand on transforme des tragédies humaines comme des guerres qui jettent des populations sur les routes, ou des catastrophes climatiques, et qu'on en fait des flots de pixels lumineux qui sont magnifiquement chorégraphiés avec un fond sonore super travaillé.
Intervenant 2
Ouais, je vois où vous voulez en venir. Central de la visualisation de données sensibles. L'esthétisation, c'est un risque, bien sûr.
Intervenant 1
Ouais.
Intervenant 2
Mais il faut comprendre que face à des chiffres qui se comptent en millions, notre cerveau développe une forme d'anesthésie psychologique. Une anesthésie,
Intervenant 1
c'est-à-dire ?
Intervenant 2
Les chercheurs appellent ça l'engourdissement psychique.
Intervenant 1
Ah d'accord.
Intervenant 2
En gros, une tragédie à l'échelle de l'humanité, ça devient tellement grand, tellement abstrait, que ça génère plus d'empathie. Ce n'est plus qu'une ligne de statistiques dans un tableau.
Intervenant 1
On n'arrive plus à se représenter ce que ça veut dire.
Intervenant 2
C'est ça. Le but de ce traitement visuel et sonore, ce n'est pas du tout de minimiser le drame en faisant un spectacle. C'est de court-circuiter cette anesthésie cognitive, justement en mobilisant nos sens le plus primitifs.
Intervenant 1
Donc si je pousse un peu le raisonnement, on est obligé de transformer des crises mortelles en espèces de sons et lumières immersives juste pour forcer notre cerveau à s'en soucier.
Intervenant 2
Dit comme ça, oui.
Intervenant 1
C'est quand même une vision assez cynique de notre capacité d'attention, non ?
Intervenant 2
Je dirais pas cynique, plutôt pragmatique par rapport à l'évolution de notre cerveau.
Intervenant 1
Comment
Intervenant 2
ça ? Biologiquement parlant, nous ne sommes pas programmés pour ressentir la gravité du nombre 2 millions. Ouais, c'est juste un concept. Voilà. En revanche, on est parfaitement programmés pour réagir à notre environnement physique immédiat. Le son de l'eau qui monte, ça crée une oppression physique réelle. Ça prend aux tripes. Exactement. La masse de pixels qui fonce vers un pays, ça crée une sensation d'écrasement visuel. Et donc, la traduction artistique, elle sert de pont neurologique en quelque sorte.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Elle rend l'immensité invisible d'un phénomène de masse soudainement tangible pour notre cerveau humain.
Intervenant 1
L'art devient donc vraiment l'interface indispensable pour décoder la mathématique du monde réel et nous la faire ressentir.
Intervenant 2
C'est exactement l'objectif d'Exit.
Intervenant 1
Ce qui m'amène à une dernière réflexion pour vous qui nous écoutez aujourd'hui. Si nos migrations mondiales, nos effondrements écologiques ou même nos transferts financiers peuvent se matérialiser sous forme de pixels qui envahissent l'espace autour de
Intervenant 2
nous,
Intervenant 1
quelles autres réalités invisibles nous sauteraient soudainement à la gorge si on appliquait cette même lentille artistique immersive à nos propres données ? Je veux dire, celle de notre quotidien le plus banal.
Intervenant 2
C'est une excellente question à se poser.
Intervenant 1
C'est là-dessus qu'on va se quitter. Merci pour cet éclairage Sam et à très bientôt pour une nouvelle plongée dans les pages de Tangente.
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