
19 août 2022 · 6 min
Des axiomes à l’industrie : l’abstraction en podcast
Suivez Hilbert, Bourbaki et Lafforgue dans un parcours audio entre géométrie rigoureuse, structures mathématiques et applications industrielles possibles.
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Intervenant 1
Imagine un chercheur brillant, vraiment le spécialiste des concepts mathématiques les plus abstraits de l’univers, qui quitte soudainement son institut de recherche pour bosser chez un géant de la téléphonie mobile.
Intervenant 2
Oui, ça paraît complètement contre-intuitif.
Intervenant 1
Bonjour et bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Au programme aujourd'hui, on fait une plongée dans une série d'articles fascinants pour comprendre comment les mathématiques se sont détachées de notre intuition visuelle.
Intervenant 2
C'est ça, pour devenir une affaire de pure structure.
Intervenant 1
Et surtout, comment ces structures finissent par faire fonctionner nos smartphones ? Alors, pour comprendre ce basculement, il faut remonter à la fin du XIXe siècle, c'est bien ça ?
Intervenant 2
Tout à fait. Pendant des millénaires, en gros depuis les éléments d'Euclide, faire de la géométrie consistait à dessiner mentalement des figures. Mais le mathématicien allemand David Hilbert a réalisé que cette intuition visuelle cachait, disons, des failles logiques. Il a donc décidé de refondre complètement la discipline.
Intervenant 1
Ah, avec ses fameux 20 axiomes, en évacuant totalement l'aspect visuel.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Mais attends, de la géométrie sans rien visualiser. Je veux dire, comment on conçoit un point ou une droite si on n'a plus le droit de se les représenter dans l'espace ?
Intervenant 2
Eh bien, pour Hilbert, on s'en moque complètement. Il affirmait même qu'on devrait pouvoir remplacer les mots « point » et « droite » par, alors c'est très drôle, « chaise » et « verre à bière ».
Intervenant 1
Un verre à bière, vraiment.
Intervenant 2
Ouais, sans que cela ne change la justesse du raisonnement. En fait, la nature physique des objets n'a aucune importance, seuls compte les relations mathématiques qu'ils entretiennent entre eux.
Intervenant 1
Ah d'accord, je crois que je saisis. C'est exactement comme les échecs ou n'importe quel jeu de société quoi.
Intervenant 2
C'est-à-dire ?
Intervenant 1
Bah si je perds un cavalier et que je le remplace par un bouchon en liège, la partie continue normalement. Ce qui crée le jeu, c'est le règlement, c'est pas la sculpture de la pièce en elle-même.
Intervenant 2
C'est parfaitement résumé. Et en appliquant cette logique, un principe historique comme le postulat d'Euclide sur les droites parallèles n'est plus perçu comme une loi incontournable de la nature.
Intervenant 1
C'est juste une règle du jeu parmi d'autres.
Intervenant 2
Voilà. Si on change la règle, on crée une géométrie différente, mais tout aussi cohérente.
Intervenant 1
Donc, si cette approche par règle stricte fonctionne si bien pour la géométrie, j'imagine que l'étape suivante, c'était de l'appliquer partout.
Intervenant 2
Absolument, et c'est ce qui s'est passé en France dès 1934 avec la création du collectif Nicolas Bourbaki. Ce groupe a voulu étendre cette méthode axiomatique à l'intégralité des mathématiques pures.
Intervenant 1
C'est fou parce que nos sources décrivent ce groupe presque comme une société secrète.
Intervenant 2
C'est vrai, il y avait un côté très mystérieux, l'anonymat était préservé, il y avait même l'obligation de démissionner à 50 ans.
Intervenant 1
Et ils ont produit cette œuvre colossale, les éléments de mathématiques, avec un choix très provocateur, le mot mathématique est au singulier.
Intervenant 2
Et ce singulier est fondamental, il revendique l'idée qu'il n'y a plus l'algèbre d'un côté et la géométrie de l'autre.
Intervenant 1
Tout est lié en fait.
Intervenant 2
Exactement, il n'y a qu'une seule immense structure interconnectée. Cette volonté d'unification a vraiment dominé la recherche des années 60. Pourtant, Bourbaki a fini par buter sur un écueil.
Intervenant 1
En excluant de leur traité la théorie des catégories, c'est ça ?
Intervenant 2
Oui, des concepts qui étaient jugés à l'époque trop abstraits.
Intervenant 1
Ce qui nous amène à ces notions si poussées qu'elles ont gagné un surnom très ironique, le non-sens abstrait ou abstract nonsense. Et on pourrait croire que ces théories planent à des années-lumières de la réalité, mais ça nous ramène à notre chercheur du début, Laurent Laforge. La
Intervenant 2
médaille Fields
Intervenant 1
de 2002. Voilà. Et en 2021, il quitte la recherche académique pour rejoindre Weiwei, le géant des télécommunications.
Intervenant 2
Oui, la forge est célèbre pour ses travaux sur les conjectures de Langlands, qui créent des ponts vertigineux entre des domaines mathématiques apparemment
Intervenant 1
distincts.
Intervenant 2
Et chez Huawei, il explore des objets ultra-abstraits appelés les topos de grottes indiaques.
Intervenant 1
Hop, attends, pause ! Si nos auditeurs se demandent ce qu'est un topos, ou comment ce non-sens abstrait peut soudainement aider des ingénieurs à améliorer la 5G... Ouais ? Je les rassure, je me pose exactement la même question. Comment on passe du tableau noir au réseau téléphonique ?
Intervenant 2
C'est une question de saturation. Aujourd'hui, nos réseaux télécoms et le flux de données mondiales sont d'une complexité ahurissante. L'ingénierie classique, ça ne suffit plus du tout.
Intervenant 1
Pour optimiser le trajet de milliards d'informations, tu veux dire ?
Intervenant 2
C'est ça, à travers les antennes et les serveurs. Imagine qu'un topos est une sorte de traducteur universel, ou un pont suspendu entre différents paysages mathématiques.
Intervenant 1
Donc, si un problème de transmission de données est un cauchemar à résoudre dans un paysage, disons, algébrique...
Intervenant 2
Exactement. La théorie des topos permet de le traduire instantanément dans un paysage géométrique abstrait, où là, la solution devient évidente pour le réseau.
Intervenant 1
C'est incroyable ! Les télécoms utilisent aujourd'hui ces structures purement théoriques comme la nouvelle cartographie pour router nos données. C'est fascinant ! On invente des structures uniquement pour le frisson intellectuel, pour la beauté de l'abstraction
Intervenant 2
pure.
Intervenant 1
Et des décennies plus tard, elles deviennent le seul moyen de faire circuler l'information dans nos poches. Ce qui amène d'ailleurs une réflexion vertigineuse pour clore cette exploration.
Intervenant 2
Si
Intervenant 1
l’abstract nonsense, pensé initialement en dehors de toute réalité physique, finit systématiquement par trouver une application matérielle concrète, est-ce que cela signifie que l'esprit humain est fondamentalement incapable d'inventer une structure logique qui ne soit pas déjà, d'une manière ou d'une autre, inscrite dans le fonctionnement de
Intervenant 2
l'univers ?
Intervenant 1
De quoi laisser songeur ! Merci à tous de nous avoir suivis et à très bientôt pour une nouvelle plongée mathématique !
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