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21 nov. 2024 · 25 min

Polygones : le voyage de formes simples aux propriétés riches

Dans cet épisode, traversez les siècles pour découvrir pourquoi les polygones, des champs du Nil aux recherches modernes, déjouent encore leur simplicité.

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Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. On a tous, un jour ou l'autre, dessiné un carré, un pentagone ou même un hexagone avec un petit bout de craie sur un tableau ou un bâton dans le sable.

  2. Intervenant 2

    Oui, c'est vrai. C'est vraiment le truc universel par excellence.

  3. Intervenant 1

    Exactement. Et ça a l'air de sortir tout droit d'un manuel d'école primaire, genre la base de la base. Et pourtant, cette action apparemment banale, elle cache un paradoxe hallucinant.

  4. Intervenant 2

    Complètement. C'est d'ailleurs le cœur de notre discussion aujourd'hui.

  5. Intervenant 1

    Parce qu'au final, une forme géométrique qu'un enfant de 5 ans peut tracer intuitivement, ça a nécessité plus de 2000 ans des formes mathématiques pour être véritablement comprises.

  6. Intervenant 2

    Les esprits parmi les plus brillants de l'histoire s'y sont littéralement cassés les dents. Ils ont dû contourner des règles et ils ont fini par révolutionner notre façon de concevoir l'espace.

  7. Intervenant 1

    Bon, décortiquons tout ça. Le grand sujet du jour pour notre auditoire, ce sont les polygones.

  8. Intervenant 2

    Voilà les

  9. Intervenant 1

    polygones. Ces fameuses figures fermées délimitées par des segments de droite.

  10. Intervenant 2

    C'est un sujet absolument magistral et précisément en raison de ce contraste dont on vient de parler. Et je pense qu'il est essentiel de poser le cadre d'emblée.

  11. Intervenant 1

    Oui, je t'en prie.

  12. Intervenant 2

    La géométrie des polygones illustre à la perfection un paradoxe fondamental en mathématiques. En fait, ce qui est visuellement simple n'est pas du tout synonyme de mathématiquement élémentaire.

  13. Intervenant 1

    Ah oui, c'est pas du tout la même chose.

  14. Intervenant 2

    Pas du tout, au contraire. Ce qui semble épuré repose bien souvent sur des fondations d'une nature profondément complexe. Et cette apparente simplicité des polygones a été au fond un véritable piège conceptuel.

  15. Intervenant 1

    Un piège qui a trompé tout le monde, en fait.

  16. Intervenant 2

    Exactement, ça a trompé et passionné des générations entières de chercheurs.

  17. Intervenant 1

    C'est vrai qu'on a un biais naturel par rapport à ça. On a tendance à associer la complexité à des équations interminables, plein de symboles grecs hyper obscurs.

  18. Intervenant 2

    Oui, le cliché du tableau noir rempli de formules indéchiffables.

  19. Intervenant 1

    C'est ça. Mais pour comprendre cette histoire, il faut abandonner cette idée tout de suite et remonter très, très loin en arrière, bien avant les universités modernes, bien avant les laboratoires.

  20. Intervenant 2

    On remonte aux origines de la civilisation, carrément.

  21. Intervenant 1

    Parce que les polygones, ils ne sont pas nés de l'abstraction pure dans un bureau propre, ils sont nés les pieds dans la boue.

  22. Intervenant 2

    Dans la boue, oui, au sens propre du terme. En fait, il faut s'imaginer l'aube de la sédentarisation humaine.

  23. Intervenant 1

    Quand on a arrêté de courir après les mammouths, quoi.

  24. Intervenant 2

    Voilà. Au moment où les groupes humains cessent d'être exclusivement nomades pour se mettre à cultiver la terre de façon sédentaire, une notion entièrement nouvelle fait son apparition. Et c'est la propriété foncière.

  25. Intervenant 1

    Le champ agricole. Le mien, le tien.

  26. Intervenant 2

    Exactement. Et un champ, par définition géométrique, c'est une portion d'espace plane délimitée par des frontières physiques. Donc ce sont des tronçons linéaires, des clôtures si on veut, qui se rejoignent pour encloir une surface.

  27. Intervenant 1

    Et ça, c'est l'acte de naissance empirique et physique du polygone, le tout premier.

  28. Intervenant 2

    C'est ça, le polygone avant le concept mathématique.

  29. Intervenant 1

    Et le véritable accélérateur de cette histoire, l'étincelle qui va transformer cette boue agricole en véritable mathématique, ça se trouve sur les rives du Nil, en Égypte antique.

  30. Intervenant 2

    Ah, les fameuses crues du Nil.

  31. Intervenant 1

    Oui, parce que la géographie même imposait un défi colossal avec ces crues régulières. Le fleuve débordait tout le temps,

  32. Intervenant 2

    Ce qui est fascinant ici, c'est la pression, la nécessité absolue dictée par l'environnement.

  33. Intervenant 1

    C'était une question de vie ou demeure économique, non ?

  34. Intervenant 2

    Ah mais totalement ! Le Nil débordait de façon cyclique chaque année et c'était une bénédiction agricole, évidemment, car l'eau déposait un limon extrêmement fertile.

  35. Intervenant 1

    Indispensable pour que ça pousse ?

  36. Intervenant 2

    Indispensable aux récoltes, mais l'eau emportait aussi tout sur son passage. Elle effaçait les clôtures, elle recouvrait les bornes en pierre, elle noyait toutes les limites physiques des propriétés.

  37. Intervenant 1

    C'est un truc de fou. On peut facilement visualiser le désastre. C'est comme si de nos jours, un quartier entier voyait son plan cadastral totalement effacé chaque année par une inondation géante.

  38. Intervenant 2

    Plus aucune démarcation.

  39. Intervenant 1

    Plus de murs, plus de clôtures, rien. Et si on n'a pas d'outil de mesure rigoureux pour dire, eh bien, ce champ commençait ici avec tel angle et s'arrêtait à cette distance précise, c'est le chaos social garanti.

  40. Intervenant 2

    Surtout pour l'administration. Comment est-ce qu'on calcule les impôts basés sur la taille de la récolte si on ne connaît même plus la surface du champ de la personne ?

  41. Intervenant 1

    Ah oui, les impôts. Déjà à l'époque, ça motivait l'innovation.

  42. Intervenant 2

    L'administration ne perd jamais le nord. L'invention de la géométrie, ou littéralement la mesure de la Terre, c'était d'abord et avant tout une question de survie administrative.

  43. Intervenant 1

    C'est génial de se dire ça. On utilisait d'ailleurs, si je me souviens bien, des cordes avec des nuls à intervalles réguliers pour reformer des angles droits et retrouver les proportions sur le terrain, c'est ça ?

  44. Intervenant 2

    C'est tout à fait ça, les fameux arpenteurs égyptiens. Si l'on relie ça au contexte global de l'histoire des sciences, c'est le schéma classique de l'émergence d'une discipline. Un besoin matériel urgent pousse l'humanité à forger des outils empiriques.

  45. Intervenant 1

    Mais l'histoire ne s'arrête évidemment pas là. Ces connaissances super pratiques, ces recettes de cuisine pour calculer les surfaces, elles finissent par voyager.

  46. Intervenant 2

    Elles s'exportent, oui.

  47. Intervenant 1

    Elles traversent la mer Méditerranée et elles arrivent en Grèce antique. Et alors là, le changement de paradigme, il est total.

  48. Intervenant 2

    Ah oui, c'est le jour et la nuit.

  49. Intervenant 1

    La discipline passe d'un vulgaire outil de gestion agricole à un exercice philosophique et mental d'une pureté absolue. On entre dans le fameux idéal grec.

  50. Intervenant 2

    Les Grecs ont vraiment pris ces outils et en ont fait un art de la pensée.

  51. Intervenant 1

    Et d'ailleurs, petite parenthèse, on leur doit la nomenclature qu'on utilise toujours aujourd'hui. Hexagone pour six côtés, octogone pour huit, décagone pour dix. Tout ça, c'est du grec ancien.

  52. Intervenant 2

    Absolument, le vocabulaire nous vient directement d'eux.

  53. Intervenant 1

    Mais ils ne se sont vraiment pas arrêtés au vocabulaire. Ils ont transformé la géométrie en un jeu intellectuel, mais avec des règles d'une sévérité inouïe. ils se sont mis au défi de construire toutes ces figures régulières en n'utilisant que deux outils précis.

  54. Intervenant 2

    Une règle non graduée et un compas.

  55. Intervenant 1

    Voilà. Et ça, c'est le truc qui rend fou.

  56. Intervenant 2

    C'est la contrainte suprême qui va définir la géométrie pendant plus de deux millénaires en fait.

  57. Intervenant 1

    Deux lénères avec juste deux outils de base.

  58. Intervenant 2

    Oui. La règle ne sert qu'à tracer une ligne droite entre deux points existants. Interdiction totale de s'en servir pour mesurer une distance.

  59. Intervenant 1

    Donc pas de petits traits pour les centimètres.

  60. Intervenant 2

    Surtout pas. Et le compas, lui, il sert uniquement à tracer des cercles ou à reporter une longueur d'un point à un autre. C'est tout. Aucun autre instrument de mesure n'était toléré dans le jeu.

  61. Intervenant 1

    Mais attends, il y a un truc qui cloche dans cette logique. Je veux dire, c'est un peu comme si on organisait le plus grand concours de haute gastronomie au monde, qu'on donnait juste de la farine et de l'eau aux candidats et qu'on leur interdisait d'utiliser un four.

  62. Intervenant 2

    C'est une très bonne métaphore.

  63. Intervenant 1

    Mais pourquoi s'infliger une contrainte pareille ? S'ils avaient simplement utilisé une règle avec des petites graduations, tout le processus de tracé aurait été infiniment plus facile et rapide, non ?

  64. Intervenant 2

    C'est une excellente objection. Et pour y répondre, en fait, il faut plonger dans la philosophie platonicienne et la vision du monde des Grecs de l'Antiquité.

  65. Intervenant 1

    D'accord. Donc c'est plus profond que de la simple géométrie.

  66. Intervenant 2

    Beaucoup plus. Pour eux, les mathématiques ne servaient pas à résoudre des problèmes d'ingénierie aux étudiants. Pas du tout. C'était une quête d'harmonie divine.

  67. Intervenant 1

    Ah oui, on est loin du cadastre égyptien, là.

  68. Intervenant 2

    Les nombres et les figures géométriques parfaites n'existaient pas dans notre monde matériel. Ce monde-là, il était vu comme imparfait et corrompu. Ils existaient dans ce qu'ils appelaient le monde des idées.

  69. Intervenant 1

    Le monde des idées, avec un grand I.

  70. Intervenant 2

    Exactement. Utiliser un instrument gradué était perçu comme complètement vulgaire, comme une corruption de la pensée pure par la matière.

  71. Intervenant 1

    Ok, donc l'idée, c'est que toute règle fabriquée par un artisan, que ce soit en bois ou en métal, elle aura forcément des micro-défauts. Ces millimètres ne seront jamais, disons, exactement des millimètres à l'atome près.

  72. Intervenant 2

    C'est exactement ça.

  73. Intervenant 1

    Mais du coup, si la règle physique est imparfaite, le compas physique l'est tout autant, non ? La pointe qui dérape un peu, la charnière qui bouge, le trait de craie qui est trop épais.

  74. Intervenant 2

    Absolument. Mais c'est là qu'est la grande subtilité de leur approche. Pour eux, l'outil physique qu'on tient dans la main n'était qu'un simple support temporel pour l'esprit.

  75. Intervenant 1

    Une béquille mentale en quelque sorte.

  76. Intervenant 2

    Oui. L'acte conceptuel de dire « je relie le point A au point B qui est symbolisé par la ligne droite de la règle » ou alors « je définis l'ensemble des points à égale distance d'un centre symbolisé par le compas », ça, ce sont des axiomes purs.

  77. Intervenant 1

    D'accord, l'idée de l'action est parfaite, même si l'outil ne l'est pas.

  78. Intervenant 2

    Voilà, ce sont des vérités absolues de l'esprit, complètement indépendantes de la matière. La règle graduée, en revanche, elle dépend d'une unité de mesure arbitraire humaine, genre le pied, la coudée.

  79. Intervenant 1

    Ah, je vois la différence. Une coudée n'a rien de mathématiquement universel.

  80. Intervenant 2

    Tout juste. Alors que l'intersection de deux cercles génère des points de repère naturels d'une justesse mathématique incontestable.

  81. Intervenant 1

    C'est un idéalisme intellectuel poussé à son paroxysme absolu. Et le plus fascinant dans tout ça, c'est que ce jeu de l'esprit, ces règles hyper strictes, ça a fini par construire des murs totalement inenfranchissables pour eux.

  82. Intervenant 2

    C'est le paradoxe. En cherchant la liberté de la pensée pure, ils se sont bloqués.

  83. Intervenant 1

    En voulant atteindre la perfection, les Grecs se sont enfermés dans un labyrinthe sans sortie.

  84. Intervenant 2

    Un labyrinthe dans lequel les mathématiciens ont erré pendant un temps vertigineux, oui. Des générations entières de savants ont passé leur vie à chercher comment construire des polygones réguliers complexes avec seulement cette règle et ce compas. Et au début, ça marchait bien. Ils ont réussi pour le triangle équilatéral, le carré, le pentagone régulier.

  85. Intervenant 1

    La routine, quoi.

  86. Intervenant 2

    La routine. Mais ensuite, le blocage total. Plus rien ne fonctionnait.

  87. Intervenant 1

    Et il a fallu attendre très longtemps pour comprendre pourquoi, non ?

  88. Intervenant 2

    Il a fallu attendre le XIXe siècle avec des travaux qui découlent des recherches de Carl Friedrich Gauss et de Pierre-Laurent Wanzel, soit plus de 2000 ans plus tard. 2000 ans ? Oui, deux millénaires pour démontrer mathématiquement pourquoi ils bloquaient. Et la démonstration, elle est sans appel. Une grande partie des polygones réguliers est tout simplement et fondamentalement impossible à construire avec ses seules contraintes de la règle et du compas.

  89. Intervenant 1

    Alors, 2000 ans pour admettre qu'on cherchait la solution d'un problème qui n'en avait tout simplement pas, c'est génial et tragique en même temps. Et la première bête noire sur cette longue route de la perfection, le premier monstre géométrique indomptable de l'histoire, c'est l'heptagone régulier.

  90. Intervenant 2

    L'heptagone, oui, le fameux polygone à sept côtés.

  91. Intervenant 1

    C'est ça ! Mathématiquement, construire ces sept angles égaux à la règle non graduée et au compas, c'est de l'ordre de l'impossible pur et simple. Et pourtant, on a des traces montrant qu'Archimède, l'un des plus grands génies de toute l'Antiquité, a proposé une méthode pour obtenir cet heptagone de façon exacte. Comment est-ce possible ?

  92. Intervenant 2

    L'histoire d'Archimède et de l'Heptagone est légendaire dans notre milieu. Mais le mot clé ici, c'est la méthode qu'il a employée. Pour réussir là où la théorie pure interdisait de passer, Archimède a fait preuve d'une audace folle. Il a utilisé une technique appelée la construction par noesis.

  93. Intervenant 1

    La noesis, qu'on peut traduire par inclinaison ou intertion, c'est ça ?

  94. Intervenant 2

    Exactement. Et en termes modernes, on pourrait dire qu'il a triché.

  95. Intervenant 1

    Autrement dit, il a grugé les règles. C'est quand même extraordinaire. Le puriste absolu se retrouve face à l'heptagone, il voit bien que ça ne passe pas avec les règles sacrées de Platon, alors il les contourne. En pratique, comment ça fonctionne cette triche de la neusisse ?

  96. Intervenant 2

    En fait, au lieu d'utiliser la règle uniquement pour relier deux points déjà existants sur le dessin, on marque deux points sur la règle elle-même.

  97. Intervenant 1

    Ah, blasphème. On gradue la règle.

  98. Intervenant 2

    C'est ça. On crée une longueur précise sur l'outil. Ensuite, on fait glisser physiquement cette règle bricolée sur le dessin. On la fait pivoter, glisser, jusqu'à ce que ces deux marques coïncident parfaitement avec deux lignes spécifiques de la figure géométrique.

  99. Intervenant 1

    Donc on tâtonne, en fait.

  100. Intervenant 2

    C'est un mouvement mécanique, oui. Un ajustement manuel empirique pour forcer la géométrie à donner la réponse. Et ça, c'est une hérésie totale du point de vue de la géométrie pure de la règle et du compas.

  101. Intervenant 1

    C'est génial. On glisse l'outil, on ajuste à l'œil jusqu'à ce que ça clique en place, quoi. C'est vraiment l'esprit du bricolage élevé au rang de génie mathématique. Et cette fameuse tricherie d'Archimède, elle annonce finalement un grand basculement dans l'histoire des sciences.

  102. Intervenant 2

    Une vraie rupture, oui.

  103. Intervenant 1

    Elle révèle que quand la théorie pure se heurte à un mur indestructible, la réalité pratique force l'esprit humain à trouver d'autres chemins, même si c'est moins élégant sur le papier. Ce qui nous amène inévitablement à un autre tournant majeur de notre histoire, la Renaissance.

  104. Intervenant 2

    À la Renaissance, à partir du XVIe siècle.

  105. Intervenant 1

    Oui, parce que là, le contexte géopolitique et culturel change drastiquement en Europe.

  106. Intervenant 2

    Absolument. La géométrie quitte les monastères et les petits cercles philosophiques isolés pour s'inviter sur les champs de bataille et dans les grands ateliers d'art.

  107. Intervenant 1

    De nouveaux acteurs entrent en scène, avec des préoccupations radicalement différentes de celles des Grecs de l'Antiquité. D'un côté, on a les maîtres de la Renaissance, comme Léonard de Vinci ou Albrecht Dürer, qui sont complètement obsédés par la perspective et les proportions pour leurs œuvres.

  108. Intervenant 2

    Ils veulent représenter le monde réel tel qu'il est.

  109. Intervenant 1

    Exact. Et de l'autre côté, on a les ingénieurs militaires. Et eux, ils font face à une révolution destructrice. L'artillerie est lourde, l'Europe est à feu et à sang, et les gros boulets de canon en métal commencent à pulvériser les châteaux forts médiévaux.

  110. Intervenant 2

    Ce qui était construit avec des murs bien droits et de simples angles carrés. Très vulnérables impacts directs.

  111. Intervenant 1

    Voilà, si l'on relie ça au contexte global de l'époque, la survie d'une ville dépendait de sa capacité à encaisser ces nouveaux impacts d'artillerie.

  112. Intervenant 2

    Et c'est là que les ingénieurs entrent en jeu. Ils ont développé ce qu'on appelle la trace à l'italienne. Ce sont ces fameuses fortifications bastionnées en forme d'étoiles ou de polygones hyper complexes, des heptagones à sept côtés, des nonagones à neuf côtés,

  113. Intervenant 1

    Des formes qu'on voit encore aujourd'hui, vues du ciel, comme les citadelles de Vauban un peu plus tard.

  114. Intervenant 2

    Exactement. Et le but géométrique était très clair. Il fallait supprimer totalement les angles morts pour les tirs défensifs, tout en présentant des murs inclinés pour faire ricocher les boulets ennemis.

  115. Intervenant 1

    C'est brillant stratégiquement. Mais alors, on imagine bien l'urgence de la situation. Un ingénieur militaire au beau milieu du XVIe siècle, en pleine guerre, qui doit tracer les plans d'une énorme citadelle à sept ou neuf côtés sur le terrain de boue.

  116. Intervenant 2

    Il y a des vies en

  117. Intervenant 1

    jeu. Grave ! Il ne va pas s'asseoir sur un rocher et pleurer parce que la construction parfaite à la règle non graduée et au compas était planiquement impossible. Le roi veut sa forteresse, l'armée approche, la muraille doit être tracée, point barre.

  118. Intervenant 2

    Et c'est là que le pragmatisme architectural prend le relais de la philosophie. L'objectif n'était plus du tout la justesse dogmatique, mais la robustesse de la pierre et du mortier. Ces ingénieurs, tout comme le peintre Durer dans ses traités pour les artisans d'ailleurs, ils ont dû développer des méthodes de construction alternatives.

  119. Intervenant 1

    Des méthodes de contournement ! Et il faut bien insister sur ce point pour rendre justice à ces bâtisseurs, parce qu'ils ne faisaient pas n'importe quoi. Ils n'agissaient pas par ignorance des mathématiques, genre « Oh, on va faire un rond à peu près droit ».

  120. Intervenant 2

    Loin de là, c'était des esprits très affûtés.

  121. Intervenant 1

    Ils maîtrisaient à fond l'art de l'approximation assumée. Ils créaient des algorithmes de tracés, des méthodes pratiques avec des cordes et des piquets dans le sol, qui généraient des erreurs d'angle, de l'ordre, d'une infime fraction de degré.

  122. Intervenant 2

    Une marge d'erreur microscopique ?

  123. Intervenant 1

    Mathématiquement impure sur le papier, certes, mais à l'échelle d'un mur de rempart de 10 mètres d'épaisseur ou d'une toile de peinture, l'erreur était totalement imperceptible à l'œil nu. C'est l'intelligence humaine qui compense l'impossible théorique par l'efficience pratique.

  124. Intervenant 2

    C'est une dualité remarquable qui traverse vraiment les siècles. Car pendant que les praticiens faisaient des miracles d'approximation sur le terrain et sur les chantiers, dans le secret des cabinets d'études, les théoriciens continuaient de s'acharner sur les polygones avec leurs équations.

  125. Intervenant 1

    Chacun son combat.

  126. Intervenant 2

    C'est ça. Et ces figures sont vraiment devenues le champ d'expérimentation favori de presque tous les géants des mathématiques. L'obsession n'a jamais faibli.

  127. Intervenant 1

    Ah mais la liste des génies qui ont bossé dessus donne le vertige. On traverse toutes les époques et tous les continents. Dans l'Antiquité, on l'a dit, il y a Héron d'Alexandrie et Ptolémée qui posent les bases.

  128. Intervenant 2

    En Inde, au 7e siècle, il y a Brahmagupta qui formule des théorèmes ahurissants sur les quadrilatères.

  129. Intervenant 1

    Puis on arrive en Europe, avec François Viette, ensuite l'astronome Johannes Kepler qui essaie d'emboîter des polygones réguliers les uns dans les autres pour modéliser les orbites planétaires.

  130. Intervenant 2

    Une idée poétique, mais fausse physiquement.

  131. Intervenant 1

    Oui, mais mathématiquement fascinante. Il y a aussi le Hollandais Albert Girard, le prodigieux Suisse Léonard de Huller avec sa théorie des graphes. Pour finir par les vrais titans du 19e siècle, Carl Friedrich Gauss et le Suisse Jacob Steiner.

  132. Intervenant 2

    C'est un véritable panthéon scientifique qu'on vient de citer. Et que des esprits d'une telle envergure, séparés par des époques et des paradigmes culturels si différents, aient tous convergé vers l'étude des polygones, ça prouve bien une chose essentielle.

  133. Intervenant 1

    Laquelle ?

  134. Intervenant 2

    Sous le vernis de l'élémentaire, sous cette figure qu'on trace à l'école primaire, se cachent des abysses de complexité. Ce double héritage, l'obsession de la perfection théorique d'un côté et la nécessité de l'approximation du monde réel de l'autre, ça devait inévitablement s'entrecroiser un jour.

  135. Intervenant 1

    Laissez là que ça devient vraiment intéressant. On fait un bond jusqu'à l'ère moderne, au cœur du XXe siècle.

  136. Intervenant 2

    Une nouvelle révolution.

  137. Intervenant 1

    Oui, parce qu'on a souvent tendance à imaginer qu'après des millénaires d'études par des génies pareils, un concept aussi basique que le polygone était totalement verrouillé, rangé dans une boîte et gravé dans le marbre. Mais non, la définition même de ce qu'un polygone a continué de muter pour atteindre des niveaux d'abstraction incroyables à notre époque.

  138. Intervenant 2

    Tout à fait. Le XXe siècle a vu l'avènement de ce qu'on appelle la géométrie discrète moderne. Au lieu de regarder des surfaces continues de manière globale, on se met à analyser les propriétés de points, de lignes et de leurs interconnexions comme des objets discrets, séparés.

  139. Intervenant 1

    Ça change tout le point de

  140. Intervenant 2

    vue. Et dans ce domaine spécifique, les travaux du mathématicien Branco Grumamboum ont été absolument fondamentaux. Il a totalement refondu la définition du polygone tel qu'on l'enseignait.

  141. Intervenant 1

    Et pourquoi faire ça après tant de siècles ?

  142. Intervenant 2

    Pour réussir à intégrer mathématiquement tous les cas pathologiques que l'histoire avait poliment laissés de côté jusque là.

  143. Intervenant 1

    Les cas pathologiques, j'adore cette expression. On dirait que la géométrie cache des monstres dans le placard de son laboratoire. De quoi on parle concrètement ? Qu'est-ce qui rend un polygone malade aux yeux des anciens géomètres ?

  144. Intervenant 2

    C'est une belle image. Pensez aux formes qui ne respectent tout simplement pas le bon sens visuel. Les polygones étoilés par exemple.

  145. Intervenant 1

    Comme l'étoile à cinq branches qu'on dessine sans lever le stylo, le pentagramme.

  146. Intervenant 2

    Voilà, le pentagramme. Dans ses figures, les lignes, les arêtes de la forme se croisent et s'entrecoupent elles-mêmes en plein milieu avant de se fermer. C'est très désordonné pour un grec classique. Et pensez aussi à des figures dont les sommets ne sont pas sagement répartis sur un cercle, mais s'enroulent de manière complètement erratique sur eux-mêmes.

  147. Intervenant 1

    Genre des gribouillis structurés.

  148. Intervenant 2

    Presque. Pendant très longtemps, ces figures bizarres étaient considérées comme des anomalies capricieuses qui ne rentraient pas du tout dans les théorèmes bien propres et bien lisses d'Euclide.

  149. Intervenant 1

    C'était les moutons noirs de la géométrie, quoi.

  150. Intervenant 2

    C'est ça. Et ce que Grünbaum a fait, c'est construire un cadre théorique neuf. Un système de règles suffisamment vaste et solide pour que toutes ces anomalies, ces monstres, deviennent des objets mathématiques légitimes et logiques avec leurs propres règles.

  151. Intervenant 1

    C'est incroyable cette volonté de tout englober. D'ailleurs, une petite clarification s'impose en passage pour nos auditeurs. Le public très attentif aura sûrement remarqué qu'on parle de carrés, de pentagones, d'heptagones depuis tout à l'heure, mais que le grand absent de cette discussion, la star silencieuse, c'est la forme la plus fondamentale, le triangle.

  152. Intervenant 2

    C'est vrai qu'on n'en a pas beaucoup parlé.

  153. Intervenant 1

    Et ce n'est évidemment pas par mépris, ni parce que c'est trop basique. Au contraire, Le Triangle cache une richesse algébrique d'une telle densité que le magazine lui a déjà dédié un numéro entier dans le passé.

  154. Intervenant 2

    Ah oui, c'était un numéro spécial !

  155. Intervenant 1

    Absolument. Il s'agit du hors-série Le Triangle, Bibliothèque Tangente numéro 24, qui a été publié en 2005. Le Triangle, c'est un univers à lui tout seul. Il fallait vraiment le laisser de côté aujourd'hui pour donner de l'oxygène au reste de la famille des polygones.

  156. Intervenant 2

    Et c'est un très bon choix, car le fait de mettre les triangles entre parenthèses permet de braquer enfin les projecteurs sur les quadrilatères et tous ceux qui viennent au-delà. Oui, ils sont le terrain de jeu par excellence pour observer la naissance de la complexité. Dès qu'on dépasse trois côtés, des propriétés inattendues surgissent soudainement de ces formes que l'on croyait pourtant parfaitement maîtrisées.

  157. Intervenant 1

    Exactement. Et ça prouve bien que l'étude des polygones n'est pas un musée poussiéreux où l'on se contente d'admirer de vieux théorèmes figés. C'est une matière brûlante d'actualité. Et la preuve absolue de ça, c'est le travail très récent d'un mathématicien américain, David Peter Robbins. Un

  158. Intervenant 2

    mathématicien exceptionnel, Robbins.

  159. Intervenant 1

    Ce qu'il a accompli, c'est vraiment l'illustration parfaite du pont vertigineux qui relie l'Antiquité aux mathématiques contemporaines.

  160. Intervenant 2

    Et ses travaux sont fascinants parce qu'il s'est attaqué à un problème qui remonte directement à Héron d'Alexandrie, dont on a parlé tout à l'heure.

  161. Intervenant 1

    Oui, le grec de l'Antiquité ?

  162. Intervenant 2

    Héron avait trouvé une formule presque magique. Elle permettait de calculer la surface d'un triangle en connaissant uniquement la longueur de ses trois côtés.

  163. Intervenant 1

    Sans mesurer la hauteur à l'intérieur.

  164. Intervenant 2

    Sans avoir besoin de mesurer sa hauteur, oui, c'est très pratique. Et bien plus tard, au 7ème siècle, l'indien Brahmagupta a étendu cette idée géniale aux quadrilatères. Mais pas n'importe lesquels. Aux quadrilatères dits « inscriptibles ».

  165. Intervenant 1

    C'est-à-dire ?

  166. Intervenant 2

    C'est-à-dire ceux dont les quatre sommets touchent exactement un même cercle, qui sont inscrits dedans.

  167. Intervenant 1

    Ok. Déjà, ça c'est ultra puissant, savoir calculer une aire, une surface totale, juste avec le périmètre extérieur. Mais comment on généralise ça aujourd'hui ? Que se passe-t-il si on ajoute encore d'autres côtés ? Un pentagone inscriptible ? Un hexagone ?

  168. Intervenant 2

    Eh bien, c'est là tout le génie de Robbins au XXe siècle. Il a cherché les polynômes, c'est-à-dire les formules algébriques complexes, qui permettent de calculer la surface pour n'importe quel polygone, ininscriptible à cinq côtés, puis à six côtés.

  169. Intervenant 1

    Et j'imagine que c'est pas juste une petite multiplication sur un coin de table.

  170. Intervenant 2

    Ah non, on ne parle plus de petites formules d'une ligne comme celle de Pythagore. Les calculs deviennent colossaux. Les équations que Robbins a trouvées s'étendent sur des pages et des pages entières de papier. Ça nécessite des voies d'exploration algébriques extrêmement ardues portées par des ordinateurs.

  171. Intervenant 1

    C'est fascinant. Donc, à l'ère de la puissance informatique, Robbins reprend le flambeau qui avait été allumé il y a des millénaires par Héron sur de simples parchemins à Alexandrie ? La boucle est bouclée

  172. Intervenant 2

    d'une certaine façon.

  173. Intervenant 1

    C'est beau, les outils changent, on passe du bout de bois tracé dans le sable et de la règlement gradué des Grecs à l'algèbre lourde et aux algorithmes surpuissants d'aujourd'hui, mais l'objet d'étude conserve toujours ses secrets. Alors, qu'est-ce que tout cela signifie au fond ? Après avoir navigué des inondations boudeuses du Nil au défi impossible des Grecs, puis des forteresses en étoiles de la Renaissance jusqu'aux monstres de la géométrie discrète de Grünbaum, quelle grande vérité est-ce qu'on tire de cette épopée géométrique ?

  174. Intervenant 2

    Je dirais que la véritable leçon, c'est une invitation puissante à la modestie mathématique et à la modestie scientifique en général.

  175. Intervenant 1

    La modestie face à un carré ou un octogone ? Oui.

  176. Intervenant 2

    Les polygones sont vraiment le paragon, le modèle ultime de ces sujets que l'on aurait profondément tort de juger triviaux sous prétexte qu'ils nous sont visuellement familiers depuis l'enfance.

  177. Intervenant 1

    C'est vrai qu'on s'y habitue trop vite.

  178. Intervenant 2

    Le contraste est gigantesque entre la facilité avec laquelle on trace un octogone sur une feuille et la profondeur structurelle inépuisable qui régit ses formes dans l'univers abstrait. C'est une leçon d'humilité qui s'applique à toute démarche fondiante. Ne jamais, au grand jamais, sous-estimer la complexité de l'évidence.

  179. Intervenant 1

    Nos évidences sont tellement souvent des simples illusions de confort. C'est une réflexion captivante qui nous pousse tous à reconsidérer notre environnement immédiat.

  180. Intervenant 2

    Le monde regorge de cette complexité cachée.

  181. Intervenant 1

    Exactement. Je me dis, si une simple forme délimitée par quelques traits droits, une forme que l'on croise des dizaines de fois par jour sur des panneaux de signalisation stop ou sur le carrelage de notre salle de bain, A pu tenir en échec les esprits les plus affûtés de l'Antiquité jusqu'à l'ère de nos supercalculateurs modernes ? Combien d'autres concepts de notre quotidien cachent une densité similaire ?

  182. Intervenant 2

    Beaucoup assurément.

  183. Intervenant 1

    Combien de phénomènes, que l'on qualifie de trop évidents pour s'y attarder, abritent en réalité des siècles de controverses, d'ingéniosité et de révolutions intellectuelles qui n'attendent qu'un regard neuf pour être révélés. L'ordinaire est sans aucun doute le berceau le plus fertile de l'extraordinaire. Merci à tout le monde d'avoir suivi cette expédition vertigineuse au cœur des formes qui structurent notre monde. Gardons tous un œil interrogateur sur ce qui nous semble évident et à très bientôt pour une nouvelle immersion passionnante.

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