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28 nov. 2025 · 21 min

Chine, Japon, Corée : le voyage de leurs mathématiques

Cet épisode suit les sources et la circulation des savoirs pour découvrir trois traditions mathématiques, leurs liens et leur diversité.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on va faire un petit exercice mental. Imaginons ensemble des mathématiques d'une précision diabolique.

  2. Intervenant 2

    Oh oui, une précision vraiment redoutable.

  3. Intervenant 1

    Voilà. Des mathématiques capables de calculer des calendriers célestes super complexes ou bien de résoudre des systèmes d'équations à plusieurs inconnus.

  4. Intervenant 2

    C'est ça. Ou même d'évaluer le volume de structures architecturales complètement alambiquées.

  5. Intervenant 1

    Et le truc fou, c'est que tout ça se fait sans jamais utiliser la moindre équation algébrique moderne. Pas de X, pas de Y, même pas de signe égal tel qu'on le connaît aujourd'hui.

  6. Intervenant 2

    C'est assez vertigineux quand on y pense. C'est le défi qu'ont relevé pendant des siècles les plus brillants savants d'Extrême-Orient.

  7. Intervenant 1

    Mais qu'on se rassure tout de suite, on n'est pas du tout là pour faire l'inventaire poussiéreux de vieux théorèmes. Pas du tout.

  8. Intervenant 2

    Ah non, au contraire, c'est une véritable expédition ?

  9. Intervenant 1

    Exactement, une expédition spatio-temporelle. Le but de notre exploration d'aujourd'hui, c'est vraiment de comprendre comment des civilisations entières ont pensé le monde, mais avec un système d'exploitation mathématique radicalement différent du nôtre.

  10. Intervenant 2

    Complètement. C'est une plongée qui va exiger qu'on laisse nos réflexes d'occidentaux au vestiaire, pour le coup.

  11. Intervenant 1

    Ouais, il va falloir oublier nos vieux cours de collège.

  12. Intervenant 2

    C'est ça. On a tous grandi avec cette idée assez linéaire finalement que les mathématiques viennent des Grecs puis des Arabes pour finir avec l'Europe de la Renaissance.

  13. Intervenant 1

    Le fameux fil rouge intouchable.

  14. Intervenant 2

    Voilà. Mais ce que nous allons voir aujourd'hui prouve que l'esprit humain peut construire des édifices logiques tout aussi grandioses mais en empruntant des chemins radicalement différents.

  15. Intervenant 1

    Pour tous ceux qui nous suivent régulièrement, le hors-série numéro 93 de Tangente nous avait déjà fait vivre un sacré décentrement. On avait exploré les mathématiques en pays d'islam.

  16. Intervenant 2

    Une très belle analyse d'ailleurs. Ah

  17. Intervenant 1

    oui, fascinante. Mais là, aujourd'hui, notre boussole pointe beaucoup, beaucoup plus à l'est. On met le cap sur la Chine, donc l'empire du milieu, le Japon, l'empire du soleil levant, et la Corée, le pays du matin calme.

  18. Intervenant 2

    Et l'objectif de notre analyse, de cette exploration, c'est vraiment de comprendre ce qu'on appelle l'altérité.

  19. Intervenant 1

    L'altérité, c'est-à-dire ?

  20. Intervenant 2

    Eh bien, il s'agit d'étudier comment les mathématiques se sont développées dans cette zone géographique énorme, mais avec une exigence absolue. On doit leur appliquer la même rigueur, le même sérieux, que l'on réserve d'ordinaire à la géométrie d'Euclide ou au calcul de Newton.

  21. Intervenant 1

    Donc on ne les regarde pas de haut, quoi ?

  22. Intervenant 2

    Surtout pas ! Il faut briser les stéréotypes pour révéler une ingéniosité qui, sincèrement, laisse sans voix.

  23. Intervenant 1

    J'aime beaucoup cette notion d'altérité. Pour donner une petite image visuelle à tous ceux qui nous écoutent, au lieu de voir l'algèbre européenne comme le seul système d'exploitation possible pour faire tourner les mathématiques, il faut réaliser que l'Extrême-Orient a développé son propre système d'exploitation.

  24. Intervenant 2

    C'est une très bonne métaphore, oui.

  25. Intervenant 1

    Un système qui est basé sur des algorithmes visuels, des manipulations physiques. C'est tout aussi puissant, mais c'est codé dans un tout autre langage, en fait. Et notre plongée d'aujourd'hui, c'est l'acte d'allumer l'écran sur ce système méconnu, comme si on éclairait une zone de la carte du monde qui était restée dans l'ombre.

  26. Intervenant 2

    Et dès que cet écran s'allume, on réalise que l'interface, la logique interne, ça ne ressemble en rien à ce qu'on nous a enseigné à l'école.

  27. Intervenant 1

    Bon, décortiquons tout ça, parce qu'il y a une erreur d'optique très tenace qui est abordée d'entrée de jeu dans nos sources.

  28. Intervenant 2

    Oui, le fameux mythe du bloc asiatique.

  29. Intervenant 1

    C'est ça. Quand on regarde l'Extrême-Orient depuis l'Europe, on a cette fâcheuse tendance à imaginer une sorte d'unité monolithique. On se dit très vite « ah oui, les mathématiques asiatiques », comme si un savant coréen du XVIIe siècle et un fonctionnaire chinois du IIIe siècle pensaient exactement de la même façon.

  30. Intervenant 2

    Ce qui est fascinant ici, c'est que la réalité historique pulvérise complètement ce mythe du bloc uniforme.

  31. Intervenant 1

    Vraiment ?

  32. Intervenant 2

    Ah oui, totalement. La recherche contemporaine s'efforce justement de cartographier l'extraordinaire diversité de cette immense région. D'accord. Et pour saisir cette diversité, il faut repartir de la base. Les textes fondateurs chinois. Il y a un ouvrage très célèbre qui s'appelle « Les neuf chapitres sur l'art mathématique » qui a été compilé vers le 1er siècle de notre ère.

  33. Intervenant 1

    Le premier siècle, c'est vieux.

  34. Intervenant 2

    Très vieux. Et c'est une véritable matrice conceptuelle qui a influencé toute la région.

  35. Intervenant 1

    Mais attendez, j'ai besoin de faire un peu l'avocat du diable une seconde.

  36. Intervenant 2

    Allez-y.

  37. Intervenant 1

    Vous parlez de comprendre ces textes sans projeter notre vision occidentale. Très bien. Mais au fond, le mathématique, c'est universel, non ?

  38. Intervenant 2

    Dans quel sens ?

  39. Intervenant 1

    Je veux dire, un triangle rectangle possède exactement les mêmes propriétés dans la Chine du XIIe siècle que dans la Grèce antique, non ?

  40. Intervenant 2

    Oui, bien sûr.

  41. Intervenant 1

    Alors, pourquoi a-t-on besoin d'une méthodologie si différente ? Ne risque-t-on pas de compliquer les choses pour rien alors qu'on cherche juste l'équivalent du théorème de Pythagore en chinois ?

  42. Intervenant 2

    Alors là, c'est une excellente objection et c'est vraiment le cœur du problème.

  43. Intervenant 1

    Ah, je vous écoute.

  44. Intervenant 2

    La vérité mathématique est universelle, oui on est d'accord, mais la démonstration, la façon de se convaincre que c'est vrai, ça c'est profondément culturel.

  45. Intervenant 1

    Ok, je vois la nuance.

  46. Intervenant 2

    Prenons l'exemple que vous venez de citer, le fameux triangle rectangle. En Europe, on s'appuie sur la tradition d'Euclide. Donc on pose des axiomes, des définitions, et on déduit logiquement le théorème de Pythagore par un raisonnement très abstrait.

  47. Intervenant 1

    Le fameux a² plus b² égal c² qui a traumatisé des générations.

  48. Intervenant 2

    Voilà, exactement. Eh bien en Chine ancienne, ils utilisent le théorème de Gougou.

  49. Intervenant 1

    Gougou.

  50. Intervenant 2

    Oui, Google. Le résultat pratique est le même, mais la preuve est radicalement différente. Les mathématiciens chinois utilisaient ce qu'on appelle des preuves par découpage et recollement.

  51. Intervenant 1

    Un peu comme de l'origami ou un puzzle ?

  52. Intervenant 2

    C'est tout à fait ça. Ils prenaient des aires géométriques, ils les découpaient virtuellement en pièces de puzzle et ils montraient visuellement qu'en réarrangeant les carrés construits sur les petits côtés, on formait parfaitement le carré de l'hypoténuse.

  53. Intervenant 1

    C'est brillant et tellement plus visuel.

  54. Intervenant 2

    N'est-ce pas ? Il n'y a pas d'axiomes abstraits là-dedans. C'est une manipulation géométrique hyper dynamique. Le danger, c'est que si on cherche des axiomes à la grecque dans les textes chinois, on va se dire, à tort, qu'ils ne savaient pas prouver leurs résultats.

  55. Intervenant 1

    Alors que

  56. Intervenant 2

    si ! Bien sûr ! Si on étudie leur propre système de l'intérieur, on découvre une élégance visuelle complètement éblouissante.

  57. Intervenant 1

    Ah, je vois. En fait, si je cherche un tournevis pour planter un clou, je vais me plaindre que l'outil ne marche pas.

  58. Intervenant 2

    Exactement.

  59. Intervenant 1

    Il faut simplement comprendre l'outil pour ce qu'il est.

  60. Intervenant 2

    C'est une très belle façon de le formuler. Et un autre outil fondamental qu'il faut comprendre, c'est la pratique des bâtonnets à calculer.

  61. Intervenant 1

    Des bâtonnets ?

  62. Intervenant 2

    Comme des petits bouts de bois.

  63. Intervenant 1

    Oui, des petits bâtons de bambou.

  64. Intervenant 2

    Les savants chinois ne posaient pas leurs calculs sur du papier avec des chiffres arabes comme nous. Ils disposaient ces bâtonnets sur une surface quadrillée.

  65. Intervenant 1

    Un genre de boulier géant ?

  66. Intervenant 2

    Non, attention, ce n'est pas un simple boulier d'épicier. C'est un véritable espace matriciel physique.

  67. Intervenant 1

    D'accord.

  68. Intervenant 2

    Ils déplaçaient ces bâtonnets selon des algorithmes qui étaient extrêmement précis.

  69. Intervenant 1

    C'est là que ça devient vraiment intéressant. Parce que cette méthode des bâtonnets, c'est bien ce qui leur a permis de développer la fameuse méthode du Fang Cheng, et c'est bien ça.

  70. Intervenant 2

    Absolument. Le fengqing, c'est une méthode algorithmique pour résoudre des systèmes d'équations linéaires. Les savants manipulaient carrément les colonnes de bâtonnets en les additionnant ou en les soustrayant.

  71. Intervenant 1

    Un peu comme on manipule des lignes dans un tableau Excel.

  72. Intervenant 2

    Exactement. Et ce qui est stupéfiant, c'est que c'est exactement le principe de l'élimination de Gauss-Jordan.

  73. Intervenant 1

    Ah oui, la méthode d'algèbre linéaire.

  74. Intervenant 2

    Voilà. Une méthode fondamentale que le mathématicien allemand Carl Friedrich Gauss formalisera en Europe, au XIXe siècle seulement.

  75. Intervenant 1

    Attendez, et les Chinois, ils faisaient quand ? Près de 2000 ans plus tôt. 2000 ans, c'est fou !

  76. Intervenant 2

    Ils la pratiquaient de manière physique, sur leur damier de calcul, et d'ailleurs, pour que ça fonctionne, pour soustraire ces colonnes, ils ont même dû conceptualiser les nombres négatifs.

  77. Intervenant 1

    Avant tout le monde !

  78. Intervenant 2

    Bien avant l'Occident, oui.

  79. Intervenant 1

    Mais c'est physiquement incroyable. Utiliser des bouts de bambou comme une sorte de mémoire vive d'ordinateur pour faire de l'algèbre linéaire, ça donne le vertige.

  80. Intervenant 2

    Et ce n'est que le début.

  81. Intervenant 1

    Justement, une fois que ces textes fondateurs et ces pratiques avec les bâtonnets ont été mis en place en Chine, comment tout cela a-t-il évolué ? On imagine bien que la science ne s'est pas figée pendant des siècles.

  82. Intervenant 2

    Bien sûr que non. Les sources nous montrent une évolution chronologique fascinante en Chine. On voit l'émergence de figures tutélaires, de véritables géants de la pensée.

  83. Intervenant 1

    Des noms en particulier ?

  84. Intervenant 2

    Prenons Liu Hui, par exemple, au IIIe siècle. Il a commenté le fameux livre « Les neuf chapitres » dont on parvait, mais il est allé beaucoup plus loin. Pour calculer la valeur de Pi, par exemple, il a inscrit un polygone à l'intérieur d'un cercle.

  85. Intervenant 1

    Une méthode que connaissait Archimède en Grèce, si je ne me trompe pas.

  86. Intervenant 2

    Tout à fait. Mais Liu Hui a poussé le vice algorithmique à un niveau juste stupéfiant. Il a multiplié les côtés du polygone pour se rapprocher au plus près de la courbe du cercle. Et tout ça en utilisant son système de bâtonnets pour gérer des racines carrées imbriquées.

  87. Intervenant 1

    Des racines carrées avec des bâtonnets en bambou ?

  88. Intervenant 2

    Oui, c'est ça. Et il est monté jusqu'à un polygone de 3072 côtés.

  89. Intervenant 1

    3072 côtés, mais c'est un travail de titan !

  90. Intervenant 2

    C'est monumental. Et il a ainsi obtenu une approximation de Pi d'une précision phénoménale pour l'époque. Plus tard, sous la dynastie Song, on a aussi des génies comme Yang Wei.

  91. Intervenant 1

    Qu'est-ce qu'il a fait de beau lui ?

  92. Intervenant 2

    Eh bien, il a publié ce que nous appelons aujourd'hui le triangle de Pascal. Sauf qu'il l'a fait quatre siècles avant que Blaise Pascal ne naisse.

  93. Intervenant 1

    Ah ouais, on a échappé belle. On aurait très bien pu parler du triangle de Yangui pendant nos cours de maths au lycée.

  94. Intervenant 2

    Ça n'aurait pas été volé, c'est sûr. Mais blague à part, comment ce savoir phénoménal a-t-il franchi les frontières ? Parce qu'on a aussi parlé du Japon et de la Corée. J'imagine que le savoir mathématique, tout comme la soie ou les épices, ça voyage au gré des routes commerciales et des bouleversements politiques. Si on relie ça à une vision plus globale, c'est là que l'étude des mécanismes de transmission devient vraiment passionnante. Ce n'est jamais un simple copier-coller.

  95. Intervenant 1

    Il y a une adaptation locale, j'imagine ?

  96. Intervenant 2

    C'est ça. Quand ces algorithmes chinois, avec ces fameux bâtonnets et ces textes classiques, traversent la mer de l'Est pour arriver au Japon ou en Corée, ils rencontrent de nouvelles cultures. Des cultures qui vont s'en emparer et les transformer. C'est un processus d'appropriation et de réinvention.

  97. Intervenant 1

    Prenons le Japon, l'empire du soleil levant. Les sources évoquent une pratique qui m'a, littéralement, laissé pantois. Les Sangakus.

  98. Intervenant 2

    Ah, les Sangakus, une merveille.

  99. Intervenant 1

    Pour ceux qui nous écoutent, il faut vraiment visualiser la scène. On est à l'époque d'Edo, grosso modo entre le XVIIe et le XIXe siècle. Le Japon est en grande partie fermé au reste du monde.

  100. Intervenant 2

    Une période d'isolement, oui. Les fameux Sangakus, qui se traduit littéralement par « tablette mathématique ». Et vous savez, c'est un phénomène culturel absolument unique dans l'histoire des sciences mondiales.

  101. Intervenant 1

    C'est clair.

  102. Intervenant 2

    En Europe, à la même époque, les mathématiques étaient confinées dans les universités prestigieuses. C'était débattu par des gens comme Leibniz ou Newton, entre aristocrates ou académiciens.

  103. Intervenant 1

    Entre personnes de la haute société, quoi.

  104. Intervenant 2

    Voilà. Alors qu'au Japon, les mathématiques descendent dans la rue. Ou plutôt, elles montent dans les temples.

  105. Intervenant 1

    Et attention, ce ne sont pas des petits calculs de marchands pour rendre la monnaie. Ce sont des problèmes diaboliques, n'est-ce pas ? On voit des figures géométriques magnifiques sur ces tablettes de bois, des cercles tangents à l'intérieur d'ellipses, des sphères imbriquées dans des polyèdres.

  106. Intervenant 2

    C'est de la géométrie de très haut vol. Et le plus fou, c'est de voir qui résolvait ces problèmes.

  107. Intervenant 1

    Pas que des mathématiciens professionnels, j'imagine ?

  108. Intervenant 2

    Pas du tout. On a retrouvé des Sengaku signés par des samouraïs, bien sûr, mais aussi par des marchands, des fermiers et même des femmes et des enfants.

  109. Intervenant 1

    Des fermiers et des enfants qui font de la géométrie complexe ?

  110. Intervenant 2

    Oui. Les mathématiques étaient devenues une sorte de mélange d'offrandes religieuses aux dieux, pour les regarcer d'une découverte, d'art visuel très esthétique et de défis publics.

  111. Intervenant 1

    Un défi ? Comment ça ?

  112. Intervenant 2

    Eh bien, on affichait le problème, souvent avec la figure très joliment peinte, et la réponse finale, mais attention, sans la démonstration.

  113. Intervenant 1

    Ah, le suspense !

  114. Intervenant 2

    C'était une invitation ouverte pour les autres pèlerins. Le message implicite, c'était « voici ce que j'ai trouvé ». Serez-vous assez astucieux pour retrouver le chemin algorithmique qui mène à cette réponse ?

  115. Intervenant 1

    Mais c'est génial ! C'est le tout premier forum de discussion mathématique à ciel ouvert. C'est brillant.

  116. Intervenant 2

    C'est très communautaire, oui.

  117. Intervenant 1

    Et on comprend que cette culture populaire ultra riche a servi de terreau lorsque le Japon s'est finalement ouvert à l'Occident, à l'hermégie. Il y a des figures comme Kikuchi d'Airoku qui ont fait le pont entre ces mathématiques traditionnelles japonaises, qu'on appelle wasan, et les mathématiques occidentales.

  118. Intervenant 2

    Perfectement ! Kikuchi Dairoku a d'ailleurs fait ses études à Cambridge. Rien

  119. Intervenant 1

    que ça !

  120. Intervenant 2

    Oui, il a très vite compris les deux systèmes d'exploitation, pour reprendre votre image de tout à l'heure, et il a joué un rôle clé pour intégrer le Japon dans la modernité scientifique internationale, mais tout en préservant l'histoire de leur propre discipline traditionnelle.

  121. Intervenant 1

    Une belle transition. Mais le voyage ne s'arrête pas au Japon. La Corée, le pays du matin calme, a aussi été un immense creuset de réinventions.

  122. Intervenant 2

    Oh que oui !

  123. Intervenant 1

    Les sources citent le mathématicien et philosophe coréen Choi Seok Jang, qui a vécu au tournant du 18e siècle. Et là, on bascule dans un autre domaine fascinant, la combinatoire.

  124. Intervenant 2

    C'est un de mes exemples préférés. Ça illustre parfaitement cette fusion entre les mathématiques pures et la culture locale. Choi Seok-Jung s'est passionné pour les carrés magiques.

  125. Intervenant 1

    Les carrés magiques ? Vous voulez dire ces grilles où la somme des nombres est identique sur chaque ligne, chaque colonne et chaque diagonale ?

  126. Intervenant 2

    C'est exactement ça.

  127. Intervenant 1

    Un peu comme dans les grilles de sudoku actuelles, mais avec des propriétés mathématiques beaucoup plus poussées.

  128. Intervenant 2

    Oui, c'est la version extrême du sudoku. Shui-Seok Jang a développé ce qu'on appelle en mathématiques modernes des carrés latins orthogonaux.

  129. Intervenant 1

    Oula, ça sonne compliqué.

  130. Intervenant 2

    C'est un concept combinatoire très complexe. D'ailleurs, en Europe, on attribue généralement l'étude systématique de ces carrés au génial mathématicien suisse Leonard Euler.

  131. Intervenant 1

    Encore un grand nom.

  132. Intervenant 2

    Oui, mais Euler a fait ça des décennies plus tard. Le savant coréen les avait déjà construits et publiés bien avant lui.

  133. Intervenant 1

    Et le plus impressionnant avec lui, je trouve, c'est le pourquoi de ses recherches. Il ne faisait pas ça juste pour la beauté de l'algèbre ou le plaisir du casse-tête.

  134. Intervenant 2

    Non, pas du tout. Ses travaux mathématiques étaient profondément liés au Yijing.

  135. Intervenant 1

    Le fameux livre des mutations.

  136. Intervenant 2

    Celui-là même, le grand texte philosophique classique, pour Shui-Seuk Jong, arranger ses nombres selon des grises orthogonales d'ordre 9, c'était une façon de modéliser les principes cosmiques.

  137. Intervenant 1

    Carrément l'univers ?

  138. Intervenant 2

    Oui, il cherchait à représenter les forces du Yin et du Yang et les cinq éléments. C'est une démarche où la pureté de la recherche combinatoire est totalement indissociable d'une cosmologie spirituelle.

  139. Intervenant 1

    C'est d'une richesse conceptuelle inouïe.

  140. Intervenant 2

    C'est magnifique, en effet.

  141. Intervenant 1

    Alors qu'est-ce que tout cela signifie au fond et comment arrive-t-on aujourd'hui à reconstituer avec une telle précision ces algorithmes sur bambou, ces tablettes dans les temples et ces grilles cosmiques ?

  142. Intervenant 2

    C'est un travail de fourmis.

  143. Intervenant 1

    J'imagine. Parce qu'il faut une maîtrise du chinois classique ancien, du japonais de l'époque d'Edo, du coréen classique. Et tout ça en ayant un niveau en mathématiques pour rivaliser avec Euler ou Gauss.

  144. Intervenant 2

    C'est vrai que le profil requis est assez rare.

  145. Intervenant 1

    Qui sont ces détectives de l'histoire moderne qui décryptent tout ça pour nous ?

  146. Intervenant 2

    C'est vraiment le socle invisible de toute cette exploration. Les recherches sur lesquelles nous nous appuyons pour cette analyse sont menées par des savants d'une envergure exceptionnelle.

  147. Intervenant 1

    On ne les salue jamais assez.

  148. Intervenant 2

    C'est vrai. Les sources soulignent d'ailleurs qu'il s'agit d'une collaboration internationale rare et précieuse. On retrouve des institutions majeures comme l'Institut pour l'histoire des sciences naturelles de l'Académie des sciences chinoises, mais aussi l'Université nationale Tsinghua et l'Université nationale de Yangming Xiaotong à Caïwan, et même des chercheurs basés à l'Université d'Édimbourg en Écosse.

  149. Intervenant 1

    C'est une véritable toile mondiale qui est tendue pour capturer un pan entier de l'histoire humaine. J'ai aussi noté, dans nos sources, l'immense respect qui est accordé à Karine Chemla dans ce dossier.

  150. Intervenant 2

    Ah, Karine Chemla, absolument, et c'est amplement mérité. Karine Chemla est membre de l'Académie des sciences et c'est tout simplement l'une des plus grandes spécialistes mondiales de l'histoire des mathématiques en Chine.

  151. Intervenant 1

    Une pointure.

  152. Intervenant 2

    Plus qu'une pointure. C'est en grande partie grâce à son travail titanesque de traduction et d'analyse critique des fameux neuf chapitres que nous comprenons aujourd'hui que ces algorithmes chinois n'étaient pas de simples recettes de cuisine empirique.

  153. Intervenant 1

    Ce qu'on a souvent cru en Occident malheureusement.

  154. Intervenant 2

    Oui, pendant longtemps. Elle a prouvé que c'était de véritables démonstrations d'une rigueur absolue. Elle offre d'ailleurs un entretien passionnant dans les sauces qu'on analyse où elle se confie sur tout son cheminement intellectuel.

  155. Intervenant 1

    Et cela soulève une question cruciale, le pont vers le public.

  156. Intervenant 2

    Oui, cela soulève une question importante, c'est vrai, l'accès à ces découvertes.

  157. Intervenant 1

    C'est ça.

  158. Intervenant 2

    Parce que la recherche de haut vol, elle a souvent le défaut de rester enfermée dans des revues académiques lues par une poignée d'initiés. Ce qui est vraiment magistral dans la publication que nous analysons aujourd'hui, c'est l'effort colossal de traduction.

  159. Intervenant 1

    C'est un dossier très riche.

  160. Intervenant 2

    On parle de 13 articles au total, dont des recherches qui sont totalement inédites, qui ont été pensées en anglais par des spécialistes taïwanais ou britanniques et qui ont été traduites et adaptées spécifiquement pour le grand public francophone.

  161. Intervenant 1

    C'est une véritable passerelle. Et d'ailleurs, puisqu'on parle de passerelle, il est tout naturel pour nous de relayer le remerciement très appuyé que le texte adresse à Charlotte Pollet.

  162. Intervenant 2

    Un travail fondamental,

  163. Intervenant 1

    oui. On ne se rend pas compte de la quantité de travail qu'exige la coordination d'un tel dossier. Traduire des concepts mathématiques anciens issus de langue asiatique vers l'anglais puis vers le français, le tout sans jamais trahir l'exigence mathématique, c'est de leur fèvrerie.

  164. Intervenant 2

    C'est le mot juste.

  165. Intervenant 1

    La passion viscérale qu'a animée cette coordination éditoriale, c'est vraiment le moteur qui permet à ce savoir d'arriver jusqu'à nos oreilles aujourd'hui.

  166. Intervenant 2

    C'est un véritable travail d'équilibriste. Il faut maintenir la plus haute rigueur scientifique tout en rendant le propos fascinant et accessible. Et de toute évidence, la mission est accomplie.

  167. Intervenant 1

    Et comment ? Bon, si on fait un petit pas de recul, regardez le chemin que nous venons de parcourir.

  168. Intervenant 2

    C'est vrai qu'on a vu du pot.

  169. Intervenant 1

    Nous avons commencé par démonter cette illusion d'un Extrême-Orient monolithique pour comprendre qu'il fallait accepter de lire leurs mathématiques avec leurs propres codes. On a vu le théorème de Pythagore se transformer en un splendide puzzle géométrique appelé Gougou.

  170. Intervenant 2

    Et ces fameux bâtonnets de bambou.

  171. Intervenant 1

    Oui. On a imaginé des fonctionnaires chinois résolvant des systèmes d'équations géants en déplaçant des bâtons de bambou sur un damier. On s'est arrêté sous le toit d'un sanctuaire japonais pour admirer une tablette sans gagoût, fruit de la réflexion d'un simple fermier amoureux de la géométrie.

  172. Intervenant 2

    Jusqu'à la Corée.

  173. Intervenant 1

    C'est ça. On a croisé un philosophe coréen, de Vincent Euler, dans la création de carrés magiques orthogonaux pour modéliser l'univers. Le pari des sources était ambitieux, nous faire voyager et nous régaler.

  174. Intervenant 2

    Je dirais que c'est une véritable épopée.

  175. Intervenant 1

    Je crois que quiconque se plonge dans ces articles en ressortira intellectuellement transformé. Et nous espérons que vous allez vous régaler avec ces lectures. Mais avant de nous quitter, j'aimerais qu'on tire un dernier fil. Avec tout ce que l'on vient de dire, quelle est la leçon ultime de cette exploration des mathématiques asiatiques ?

  176. Intervenant 2

    Eh bien, je crois que cela nous invite à une expérience de pensée un peu vertigineuse. Nous avons établi que la vérité mathématique, dans son aboutissement, elle est universelle. Pi reste Pi, qu'on le calcule à Athènes ou à Pékin.

  177. Intervenant 1

    On est d'accord.

  178. Intervenant 2

    En revanche, le chemin conceptuel, la langue utilisée pour formuler cette vérité, ça, c'est profondément culturel. L'Extrême-Orient a développé une mathématique qui est intrinsèquement algorithmique, tabulaire et très pragmatique.

  179. Intervenant 1

    Alors que l'Europe, c'est l'inverse.

  180. Intervenant 2

    Oui, l'Europe s'est orientée vers la déduction axiomatique et vers une algèbre symbolique très abstraite.

  181. Intervenant 1

    C'est le fameux combat des systèmes d'exploitation dont on parlait au début.

  182. Intervenant 2

    Exactement. Alors posons-nous la question une seconde. Et si l'histoire avait basculé différemment ?

  183. Intervenant 1

    C'est-à-dire ?

  184. Intervenant 2

    Imaginons une ligne temporelle où ce ne sont pas les symboles européens de Descartes et de Newton qui sont devenus le standard mondial dominant. Mais au contraire, la pensée matricielle des bâtonnets à calculer chinois et la géométrie visuelle des sangyakus.

  185. Intervenant 1

    Oula, ça changerait tout.

  186. Intervenant 2

    Mais vraiment tout ? Comment ferions-nous de la physique quantique aujourd'hui avec ces outils ? Et plus fascinant encore, à l'ère du numérique, comment penserions-nous et coderions-nous l'intelligence artificielle avec ce paradigme alternatif ?

  187. Intervenant 1

    Ah oui, l'informatique serait basée sur une toute autre logique.

  188. Intervenant 2

    Voilà. Est-ce que notre cerveau, notre façon même d'organiser nos pensées face à l'univers physique serait littéralement câblé différemment ? C'est une perspective qui donne le vertige, non ?

  189. Intervenant 1

    Ouah ! Le langage mathématique avec lequel on décrit le monde façonne la façon dont on le comprend.

  190. Intervenant 2

    C'est ça.

  191. Intervenant 1

    Réaliser que notre lunette occidentale, ce n'est finalement qu'une lunette parmi d'autres pour observer l'absolu, c'est une pensée incroyable sur laquelle méditer. Merci à tous d'avoir suivi cette plongée vertigineuse avec nous. Gardez l'esprit grand ouvert, continuez à chercher d'autres systèmes d'exploitation pour comprendre le monde et à très vite pour notre prochaine exploration.

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