
4 déc. 2020 · 5 min
Du Bauhaus à Malevitch : le carré change de rôle
Suivez le carré du Bauhaus à Albers, Nemours et Malevitch : cet épisode audio éclaire comment une forme minimale sert la couleur et l’abstraction.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. C'est quand même fascinant de se dire qu'un simple carré noir peint sur une toile a pu, un siècle plus tard, déclencher une fraude de près de 80 millions d'euros dans un grand musée d'art contemporain.
Intervenant 2
Oui, c'est une histoire de fou. Et en fait, c'est vraiment toute la contradiction de cette figure. Parce qu'en géométrie élémentaire, un polygone régulier à quatre côtés égaux et quatre angles droits, c'est binaire et c'est totalement figé. Mais quand cette même rigueur mathématique entre dans le monde de la création, elle devient paradoxalement le centre de passion complètement insoupçonné.
Intervenant 1
Exactement. Et notre plongée au cœur des archives d'aujourd'hui explore justement ce paradoxe. L'objectif, c'est de comprendre comment une forme mathématique aussi stricte a pu engendrer de telles révolutions perceptives et surtout pourquoi elle continue de fasciner autant. Une
Intervenant 2
école d'art qui va tout bouleverser.
Intervenant 1
Le fameux Bauhaus.
Intervenant 2
Voilà, le Bauhaus. L'idée fondatrice était vraiment de ramener la création à sa fonction utilitaire pure. Donc on ne garde que le minimum géométrique absolu, à savoir le triangle, le cercle et bien sûr le carré.
Intervenant 1
J'imagine que cette simplification extrême a dû pas mal choquer à l'époque, non ?
Intervenant 2
Ça a provoqué de violentes réactions, c'est clair. Les critiques dénonçaient carrément une, je cite, « dictature du carré ». Il y a même la fameuse boutade du critique d'art Paul Westheim. Il disait qu'après trois jours à Weimar, on ne pouvait plus voir un carré et que… Et
Intervenant 1
que Malevitch, l'ayant inventé en 1913, heureusement qu'il n'avait pas déposé de brevets. Je l'avais noté celle-là.
Intervenant 2
Exactement.
Intervenant 1
Déballons un peu tout ça, parce que cette omniprésence obéit quand même à une logique scientifique hyper rigoureuse. Utiliser le carré de manière exclusive, c'est un peu comme isoler une variable dans une équation complexe en fait.
Intervenant 2
C'est une très bonne analogie.
Intervenant 1
Je pense à Joseph Albers et sa série Hommage au carré. Dès 1949, il a peint plus de 1000 toiles composées uniquement de carrés emboîtés les uns dans les autres. Mais quel est l'intérêt scientifique de peindre mille fois exactement la même figure ?
Intervenant 2
Ce qui est fascinant ici, c'est que le carré agit vraiment comme un contour neutre. En fait, Albers voulait étudier les interactions chromatiques.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
En utilisant une forme géométrique prévisible et toujours identique, il empêche le cerveau d'être distrait. L'œil n'a plus d'autre choix que de se concentrer purement sur le comportement de la couleur.
Intervenant 1
Donc la forme s'efface au profit du phénomène optique ? C'est
Intervenant 2
ça.
Intervenant 1
C'est là que ça devient vraiment intéressant. Parce que chez d'autres artistes, le carré fait exactement l'inverse. Il devient un bâtisseur d'espace. Je repense au travail d'abstraction de la peintre Aurélie Némor.
Intervenant 2
Ah oui, avec ses grilles géométriques.
Intervenant 1
Oui, par exemple sa toile « Le long chemin » où vient la stèle. C'est une juste apposition stricte de carrés et de rectangles et son ambition mathématique, c'était d'utiliser les verticales et les horizontales pour, selon ses mots, installer le vide.
Intervenant 2
C'est puissant comme concept. En s'en tenant strictement à cette géométrie, elle supprime tout point d'accroche centrale. Du coup, le regard ne peut plus se reposer sur un sujet principal, ce qui force l'œil à expérimenter l'espace entre les formes.
Intervenant 1
Ce qui génère cette sensation de vie de structuré. C'est fascinant de voir la géométrie agir comme ça sur notre cerveau.
Intervenant 2
Tout à fait. Et si l'on relie cela au contexte plus large, il faut remonter à la genèse évoquée par la boutade de Westheim tout à l'heure, avec le pionnier Casimir Malevitch.
Intervenant 1
En 1913, avec le mouvement suprématiste.
Intervenant 2
Oui, le concept même du suprématisme, c'était de supprimer toute référence au monde réel. Fini les paysages ou les objets. Il fallait se concentrer uniquement sur...
Intervenant 1
Sur la pure sensation.
Intervenant 2
Voilà, le ressenti brut. Et son fameux carré blanc sur fond blanc de 1918 en est vraiment l'aboutissement absolu.
Intervenant 1
Mais attends, il y a un truc qui me chiffonne dans tout ça, par rapport à la rigueur mathématique. Quand on mesure physiquement l'étoile de Malevitch, les côtés ne sont pas toujours parfaitement égaux, si ? Et les angles ne sont pas tout à fait droits. L'artiste lui-même préférait le terme de « quadrangle ».
Intervenant 2
Ah, bien vu ! Le terme de pseudo-carré est effectivement beaucoup plus exact d'un point de vue géométrique. Le monde de l'art s'est passionné pour des figures imparfaites.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Et le rebondissement de l'intrigue, c'est que non seulement ce sont des pseudo-carrés, mais cette subtilité a carrément inspiré des faussaires. C'est l'anecdote de notre introduction.
Intervenant 1
Ah, la fraude de Düsseldorf !
Intervenant 2
C'est ça ! En 1915, Malevitch peint carré noir, carré rouge. Et exactement un siècle plus tard, en 2015, le musée reçoit en donation une version de cette toile, évaluée à près de 80 millions d'euros.
Intervenant 1
C'est vertigineux !
Intervenant 2
Il aura fallu deux ans d'analyse technique pour prouver que cette œuvre n'était en fait qu'un faux.
Intervenant 1
Alors qu'est-ce que tout cela signifie au final ? Derrière son aspect austère, le carré s'est révélé être un terrain d'expérimentation hyper radical. Il a effacé la forme, installé le vide et même rendu fou le marché de l'art.
Intervenant 2
Ça prouve surtout qu'imposer une contrainte mathématique aussi basique ne bride pas du tout la création. Au contraire, ça force l'esprit humain à innover et à chercher la complexité ailleurs.
Intervenant 1
C'est clair. Ce qui m'amène à une dernière réflexion, pour clôturer notre analyse. Si quatre simples angles droits ont suffi à bouleverser la perception visuelle de toute une époque, quelles autres révolutions perceptives se cachent en ce moment même dans les objets géométriques les plus banals de notre quotidien, attendant juste d'être remarqués ?
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