
26 août 2021 · 18 min
Poincaré, mathématicien : l’expédition géodésique disputée
Dans cet épisode audio, suivez la polémique entre savants et militaires, les arguments du mathématicien puis le compromis de 1901.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. On est vraiment ravis d'accueillir tous ceux qui nous écoutent aujourd'hui pour une plongée assez incroyable.
Intervenant 2
Salut Evelyne. Oui, préparez-vous parce que l'histoire qu'on aborde aujourd'hui, elle est vraiment fascinante.
Intervenant 1
Absolument. Il faut imaginer un instant une scène complètement surréaliste. On est en 1898, en pleine jungle équatorienne.
Intervenant 2
Ouais, le genre de décor bien hostile quoi.
Intervenant 1
C'est ça. Et là, on a des soldats, mais ils ne sont pas du tout là pour explorer de nouveaux territoires ou faire la guerre. En fait, ils sont là pour régler un incident diplomatique international majeur.
Intervenant 2
Et le plus fou, c'est qu'ils le font avec de la géométrie.
Intervenant 1
Exactement. C'est vraiment l'histoire d'une simple question de mathématiques, mais à l'échelle planétaire, qui s'est transformée en une saga vertigineuse.
Intervenant 2
Avec carrément des enjeux géopolitiques majeurs.
Intervenant 1
Oui, au point de forcer le plus grand génie théorique de l'époque à descendre de sa tour d'ivoire pour plonger les mains dans la boue politique.
Intervenant 2
C'est un résumé parfait. Et les sources qu'on explore aujourd'hui, notamment cet article passionnant qui s'appelle « Des polémiques sur une expédition géodésique », elles nous révèlent précisément les coulisses de toute cette épopée.
Intervenant 1
Et pour bien comprendre, il faut remonter un tout petit peu en arrière, non ? À cette fameuse réunion...
Intervenant 2
Ouais, en fait tout commence, ou disons tout s'accélère, en 1898. L'Association Internationale de Géodésie décide qu'il est absolument impératif de reprendre les mesures d'un arc de méridien.
Intervenant 1
Et sous des latitudes vraiment extrêmes en plus.
Intervenant 2
C'est ça. Mais l'enjeu scientifique de base, il remonte en fait à 1667. Ah oui,
Intervenant 1
l'époque d'Isaac Newton.
Intervenant 2
Exactement. À l'époque, Newton postule, grâce à sa théorie de la gravitation, que la Terre n'est pas une sphère parfaite.
Intervenant 1
À cause de la rotation de la planète, c'est ça ?
Intervenant 2
Ouais, c'est la force centrifuge. En tournant, la Terre doit logiquement s'aplatir un peu au pôle et gonfler à l'équateur.
Intervenant 1
Donc deux siècles plus tard, les scientifiques savent que cet ellipsoïde existe, mais il leur manque un truc.
Intervenant 2
Il leur manque la donnée cruciale, la valeur exacte de cet aplatissement.
Intervenant 1
Du coup, pour que notre audience visualise bien le défi, imaginez qu'on doive prouver qu'une boule de billard géante n'est pas parfaitement ronde.
Intervenant 2
C'est une bonne image, ouais.
Intervenant 1
Sauf qu'on ne peut pas la regarder de loin. On est forcé de ramper à sa surface, complètement à l'aveugle, et de la mesurer avec une minuscule règle des colliers.
Intervenant 2
Et appliquer à la Terre, ça veut dire utiliser des instruments de visée optique hypersensibles à travers des continents entiers.
Intervenant 1
Par-dessus la cordillère des Andes, carrément.
Intervenant 2
Ouais, avec des variations de températures extrêmes qui déforment littéralement les métaux des instruments de mesure.
Intervenant 1
C'est un cauchemar logistique. Donc, l'association prévoit de mesurer un arc près du pôle L'Or et un autre vers l'équateur.
Intervenant 2
Voilà, et c'est sur cet arc équatorial que tout s'embrase. La géopolitique percute la science de plein fouet pendant une réunion internationale hyper tendue.
Intervenant 1
Le fameux duel diplomatique. Raconte-nous un peu l'ambiance.
Intervenant 2
En gros, le délégué américain, un certain Isaac Winston, pose un véritable ultimatum sur la table. Il dit « Les États-Unis exigent l'exclusivité totale et absolue de cette expédition équatoriale ».
Intervenant 1
Boum ! Et face à lui, il y a la délégation française ?
Intervenant 2
C'est ça. Dirigé par le général Basso, qui est le directeur du service géographique de l'armée. Et il est accompagné de l'astronome Hervé Fey.
Intervenant 1
Et Basso, j'adore sa réaction, parce qu'il ne répond pas en sortant le carnet de chèques ou en vantant une supériorité technique française.
Intervenant 2
Non, il sort une carte totalement différente. Il abat l'argument de la priorité morale.
Intervenant 1
C'est un coup de bluff monumental, non ? Il dit que la France a une priorité morale sur l'Amérique du
Intervenant 2
Sud. C'est habile, parce que ça repose sur un fait historique incontestable. En fait, 150 ans plus tôt, en 1735, une première expédition française s'était déjà rendue au Pérou.
Intervenant 1
Ah oui, l'expédition de Gaudin, Bouguet et la Condamine.
Intervenant 2
Exactement. Ces gars-là avaient bravé des conditions dantesques pendant près d'une décennie. C'était une expédition de survie, presque.
Intervenant 1
Et leurs relevés avaient prouvé l'aplatissement de la Terre de Newton.
Intervenant 2
Ouais, mais pas seulement. Leurs mesures avaient aussi fourni la base fondamentale qui a servi, pendant la Révolution française, à définir le maître.
Intervenant 1
Ah ouais, le fameux maître-étalon.
Intervenant 2
Littéralement. Le maître a été défini comme la dix-millionième partie du quart du méridien terrestre.
Intervenant 1
Donc, Basso utilise ça. Il rappelle à tout le monde que les scientifiques français ont déjà laissé leur santé, voire leur vie dans ces montagnes, juste pour donner au monde l'étalon universel de mesure.
Intervenant 2
Et le plus fou, c'est que ça marche. Face à ce poids historique, l'incroyable se produit. Winston said.
Intervenant 1
Les Américains lâchent l'affaire. La France remporte l'exclusivité. Mais bon, ça soulève une question évidente.
Intervenant 2
Laquelle ?
Intervenant 1
Bah pourquoi déployer autant d'efforts ? Pourquoi envoyer des généraux de l'armée se battre pour tracer une ligne imaginaire en Amérique du Sud ? Cet argument de la priorité morale, ça ressemble quand même vachement à un magnifique prétexte.
Intervenant 2
Ah mais totalement. Ben Savoilet savait très bien ce qu'il faisait. L'enjeu réel était bien plus grand qu'une ligne géométrique.
Intervenant 1
Et la réponse, elle se trouve dans la méthode qu'on utilise en géodésie, la triangulation, c'est ça ?
Intervenant 2
Exactement. Pour mesurer un méridien, on ne peut pas juste dérouler un câble sur 3000 km, tu t'en doutes.
Intervenant 1
Ce serait un peu compliqué,
Intervenant 2
ouais. Du coup, on utilise la triangulation.
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