
7 oct. 2016 · 18 min
Des cailloux aux complexes : comment construit-on les nombres ?
Suivez les étapes qui mènent des premiers cailloux de comptage aux entiers, aux rationnels, aux réels puis aux nombres complexes.
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Intervenant 1
Salut tout le monde et bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis ravie de vous retrouver pour une nouvelle plongée au cœur de nos sources. Alors aujourd'hui, on s'attaque à un sujet qui donne un peu le vertige.
Intervenant 2
Bonjour à tous et oui, ravi d'être là. Vertigineux, c'est vraiment le mot juste pour le thème du jour.
Intervenant 1
Oui, parce que d'habitude, quand on évoque les mathématiques, on a tous un peu cette image en tête, vous savez, d'une espèce de cathédrale majestueuse, une perfection absolue qui aurait toujours été là.
Intervenant 2
C'est ça, la belle structure intemporelle où chaque théorème s'emboîte parfaitement.
Intervenant 1
Exactement, un peu comme si tout cet édifice nous était tombé du ciel, clé en main
Intervenant 2
quoi. C'est une image qui est super séduisante en fait, c'est très rassurant. La pensée humaine aime bien quand les concepts sont purs, idéaux et surtout quand ils sont achevés. On préfère s'imaginer que les lois mathématiques ce sont des vérités universelles gravées dans le marbre depuis la nuit des temps.
Intervenant 1
Sauf qu'en lisant le dossier de Tangente et en se penchant sur l'histoire même des fondations de cette fameuse cathédrale, le tableau change du tout au tout.
Intervenant 2
Ah oui, on est loin du marbre lisse.
Intervenant 1
Totalement. Quand on examine comment les nombres, qui sont quand même les briques de base de cet édifice, quand on regarde comment ils ont été créés, l'illusion du bâtiment tombé du ciel s'efface complètement. On découvre plutôt un chantier de construction perpétuelle, parfois hyper boueux, rempli de rafistolages, de murs abattus, bref des remises en question assez profondes.
Intervenant 2
Et c'est ça qui est beau je trouve. Ce chantier, il illustre parfaitement la nature de, on pourrait dire, d'une technologie intellectuelle humaine. L'idée même de ce qu'est un nombre, c'est pas un truc qui flotte spontanément dans la nature comme une pomme sur un arbre. C'est un outil, et cet outil a été forgé, modifié, mis à jour étape par étape, sur des millénaires.
Intervenant 1
Et souvent pour répondre à des nécessités drettes et rataires, bien avant d'atteindre le niveau des équations abstraites. Du coup, notre objectif pour cette discussion aujourd'hui, c'est justement de retracer cette évolution. On va voir que les ensembles de nombres qu'on manipule tous machinalement à l'école, ce sont les fruits de mises à jour successives pour corriger des gros bugs du système.
Intervenant 2
Des gros patchs logiciels, en quelque sorte.
Intervenant 1
C'est exactement ça. Et pour bien comprendre, il faut retourner au tout début, littéralement dans la boue. On se transporte en Mésopotamie.
Intervenant 2
Quatrième millénaire avant notre ère.
Intervenant 1
Chez les Sumériens, ouais. Et là, on parle pas de symboles tracés au tableau noir, on parle de petits cailloux et d'argile, ce qu'on appelle les calculi.
Intervenant 2
Ouais, le terme calculi, ça vient du latin pour « petite pierre », ce qui rappelle direct que l'acte de calculer, à la base, c'est une action purement physique, manuelle.
Intervenant 1
Les Sumériens façonnaient ces petits jetons en argile pour symboliser des quantités de biens.
Intervenant 2
Et pour garantir l'intégrité des transactions, genre commerciales ou agricoles, ils avaient un système de sécurité assez dingue.
Intervenant 1
Ils enfermaient les jetons dans une sphère creuve en argile. Qu'ils appelaient une bulle et lacez-les. En lisant cette partie des sourds, j'ai tout de suite pensé à l'équivalent antique du reçu en falsifié. Imaginez, un propriétaire confie un troupeau de 40 moutons à un berger pour la saison. Il enferme 40 jetons dans la bulle d'argile et il met son seau dessus.
Intervenant 2
Le contrat est scellé littéralement.
Intervenant 1
Voilà. Et quelques mois plus tard, le berger revient, s'il manque des bêtes et qu'il y a litige, hop, on brise la tirelière d'argile. On compare physiquement le troupeau avec le nombre de cailloux enfermés à l'intérieur. Le compte est indéniable.
Intervenant 2
C'est un mécanisme de vérification redoutable parce que ça instaure une correspondance stricte, unité par unité. Par contre, d'un point de vue technologique et pratique, c'est pas tenable.
Intervenant 1
Bah non, devoir détruire son propre registre de comptabilité à chaque vérification, c'est l'enfer.
Intervenant 2
C'est ni pratique, ni pérenne. Donc cette contrainte matérielle va déclencher une évolution majeure, vers 3300 avant notre ère.
Intervenant 1
Le pragmatisme pur. Pour gagner du temps et arrêter de casser ses bulles, les administrateurs ont commencé à imprimer un résumé du contenu directement sur la surface extérieure de l'argile. Un petit bordereau gravé en fait. Et c'est ça qui m'a frappé dans l'article. C'est la conséquence inattendue de cette petite astuce.
Intervenant 2
Ah oui, le fameux
Intervenant 1
saut conceptuel. Bah oui, à l'instant où on se met à faire confiance aux symboles gravés à l'extérieur, le contenu physique à l'intérieur sert strictement à rien. Les cailloux deviennent obsolètes.
Intervenant 2
Pour devenir des tablettes plates. Exactement, de simples tablettes. La nécessité ultra-basique de compter des moutons donne naissance indirectement à l'écriture et à la toute première abstraction symbolique du nombre.
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