
19 mai 2022 · 6 min
Dernière lettre de Galois : quels trous ont été comblés ?
Suivez en audio la reconstitution menée par Gérard Cohen-Zardi, des calculs intermédiaires aux raisonnements laissés incomplets par Galois.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. C'est un immense plaisir de partager cette exploration aujourd'hui et je suis vraiment ravi de plonger dans ce sujet. Imagine-t-on un instant la scène. Un jeune homme de tout juste 20 ans, sachant qu'il va affronter la mort dans un duel à l'aube.
Intervenant 2
Oui, le contexte est glaçant, c'est clair. Je suis toujours fascinée par ce moment précis de l'histoire.
Intervenant 1
Et à ce moment-là, ils jettent frénétiquement sur le papier une série de brouillons. Des notes qui vont, disons-le, purement et simplement révolutionner les mathématiques mondiales.
Intervenant 2
C'est vraiment le mot. Révolutionner.
Intervenant 1
C'est sur cette véritable scène de crime intellectuel qu'on se penche pour notre exploration. Notre mission, c'est de décortiquer le testament scientifique d'Evariste Galois, écrit dans l'urgence la plus totale.
Intervenant 2
Tout à fait. Et pour mener cette analyse, on s'appuie sur deux documents exceptionnels. D'abord, le numéro 60 de Tangente SUP, qui a été publié pour le bicentenaire de sa naissance.
Intervenant 1
Ah oui, et bien sûr, le dossier d'accompagnement de Tangente 142.
Intervenant 2
Voilà, et ce qui frappe d'emblée quand on plonge dans ces documents, c'est le défi éditorial vertigineux de l'époque.
Intervenant 1
Vertigineux
Intervenant 2
comment ? La ligne directrice de ce numéro de Tangente Sup. Ce n'était pas seulement de vulgariser la théorie de Galois. L'idée, c'était de la décrire en s'interdisant la terminologie moderne.
Intervenant 1
Ah oui, donc un retour aux sources forcé.
Intervenant 2
Exactement. L'objectif, c'était de tout expliquer uniquement avec les outils conceptuels qui étaient disponibles au tout début du XIXe siècle.
Intervenant 1
C'est un effort de traduction dans le passé qui est très intriguant, enfin un peu comme si l'on essayait d'expliquer le fonctionnement d'un smartphone actuel en n'utilisant que le vocabulaire de la machine à vapeur. C'est
Intervenant 2
exactement ça, c'est une excellente image.
Intervenant 1
Mais concrètement, Galois tentait de comprendre à quelles conditions on pouvait résoudre certaines équations polynomial complexes. Sauf qu'à l'époque, il n'avait pas les mots comme groupe ou corps, c'est bien cela.
Intervenant 2
Oui, c'est le coeur du problème. Aujourd'hui, pour étudier les symétries dans ces équations, n'importe quel étudiant utilise la théorie des groupes.
Intervenant 1
Ouais, un langage hyper structuré.
Intervenant 2
Voilà. Mais lui, il devait jongler avec des concepts de permutation de racines. Il tentait d'expliquer des structures globales avec le seul langage arithmatique de son époque.
Intervenant 1
Ce qui devait être un casse-tête monumental.
Intervenant 2
D'accord.
Intervenant 1
Et cette contorsion mentale prend toute son ampleur quand on s'attaque aux documents d'origine, donc la fameuse dernière lettre rédigée la nuit précédant son duel mortel.
Intervenant 2
Cette lettre est incroyable. D'ailleurs, le mathématicien Gérard Cohen-Zardi a passé près d'une année entière, oui une année, à reconstituer la démarche de cette lettre.
Intervenant 1
Une année entière ? C'est fou ! Mais attendez, il y a une chose qui me chiffonne. On sait que ce document est plein de trous, avec des raisonnements incomplets.
Intervenant 2
Oui, de gros trous, c'est évident vu le manque de temps.
Intervenant 1
Du coup ? Comment Cohen-Zardy peut-il être sûr de ne pas avoir surinterprété ou même inventé des éléments que Galois n'avait pas réellement en tête ? Je veux dire, en utilisant inconsciemment son regard de mathématicien du XXIe siècle.
Intervenant 2
La question est hyper légitime. Le risque d'anachronisme guette toujours dans ce genre d'exercice. Mais le travail de Cohen-Zardy relève de la stricte déduction logique, très encadrée par les brouillcons antérieurs de Galois.
Intervenant 1
Donc il n'y a pas vraiment de place pour l'imagination ?
Intervenant 2
Non, pas du tout. Face à un trou dans la démonstration, il ne s'agissait pas d'imaginer ce que Galois aurait pu dire avec nos mots. Il prenait un point A et un point B rédigés par l'auteur et il cherchait l'unique cheminement logique qui pouvait les relier.
Intervenant 1
D'accord. Un cheminement propre aux mathématiques de 1832, bien sûr.
Intervenant 2
C'est ça. C'est comme un puzzle où chaque chaînon manquant devait s'emboîter sans jamais faire appel à des théorèmes postérieurs.
Intervenant 1
On comprend beaucoup mieux la difficulté. Et face à un document aussi elliptique, ce n'est donc pas qu'une question de manque de temps lié à la panique de la mort imminente. C'est aussi le cerveau de Galois qui allait beaucoup trop vite, non ?
Intervenant 2
Absolument. Il sautait des étapes tout simplement parce qu'elles lui paraissaient d'une évidence limpide.
Intervenant 1
Donc on a là un mélange complètement indissociable entre le génie pur et le chronomètre d'une vie qui s'achève.
Intervenant 2
Exactement. Et ce qui rend cette nuit de travail si vertigineuse, c'est que ces brouillons ne se contentaient pas de résoudre un petit problème d'algèbre de l'époque.
Intervenant 1
Non, c'était bien plus vaste.
Intervenant 2
Non, ces quelques pages griffonnées ont tout simplement posé le fondation de l'algèbre moderne.
Intervenant 1
C'est-à-dire que ce fameux concept de groupe, qui est né des permutations que Galois utilisait pour dompter ses équations, il a fini pour dépasser largement son cadre initial.
Intervenant 2
Oh mais très largement ! Ces structures abstraites de symétrie, on les retrouve aujourd'hui absolument partout.
Intervenant 1
Partout comment ? Dans quel domaine ?
Intervenant 2
De la cristallographie en chimie jusqu'à la cryptographie qui sécurise nos données informatiques ou même la physique quantique.
Intervenant 1
C'est fascinant de se dire que les fulgurances de ce jeune homme portaient en elle les germes d'un nouveau langage universel. Sa pensée a vraiment transcendé l'urgence de la situation.
Intervenant 2
Oui, quelle alliance improbable au final. On retrouve d'un côté l'émotion brute, presque romantique, d'un destin brisé en pleine
Intervenant 1
jeunesse. Et de l'autre, l'exigence absolue d'une reconstitution mathématique qui ne pardonne aucune approximation. C'est vraiment une scène de crime intellectuel qui a livré l'un des plus beaux héritages de la science.
Intervenant 2
Un héritage qui prouve qu'une abstraction radicale, même formulée dans la plus grande fébrilité, peut traverser les siècles complètement intacte.
Intervenant 1
C'est une belle conclusion, mais ça laisse planer une dernière interrogation fascinante pour clore cette réflexion. Si l'imminence de ce duel n'avait pas forcé Galois à synthétiser, à cristalliser ses idées dans une urgence aussi absolue cette nuit-là, est-ce que sa théorie aurait eu la même puissance percutante ?
Intervenant 2
C'est une excellente question, ça fait réfléchir.
Intervenant 1
Ou bien se seraient-elles finalement diluées dans le confort du temps ? C'est ce qu'on laisse à la réflexion de chacun.
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