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17 janv. 2019 · 21 min

Dents d’engrenage : qui avait pensé à la cycloïde ?

Dans cet épisode audio, remontez de la pompe attribuée à Desargues au traité de La Hire, puis aux lettres critiques de Leibniz.

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  1. Intervenant 1

    Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. On est vraiment ravis d'accueillir l'auditoire pour cette nouvelle plongée au cœur de nos sources. On a souvent tendance à imaginer l'histoire des sciences comme un long fleuve tranquille, avec une succession de brillants esprits qui se passent poliment le relais, dans une espèce d'harmonie intellectuelle absolue.

  2. Intervenant 2

    Oui, c'est l'image d'Epinal classique. C'est une vision très romancée et honnêtement bien trop épurée de la réalité scientifique de l'époque.

  3. Intervenant 1

    Ouais, parce que la réalité, elle est nettement plus piquante. La science, c'est aussi des luttes d'égo, des coups bas et même des drames d'une intensité folle.

  4. Intervenant 2

    Ah totalement !

  5. Intervenant 1

    Un article fascinant sur une polémique scientifique du XVIIe siècle, il nous le prouve bien. La mission de notre exploration aujourd'hui, c'est de découvrir comment un problème mécanique d'apparence très banal, à savoir la forme des dents d'un engrenage, a pu déclencher une querelle historique majeure.

  6. Intervenant 2

    Une querelle qui a quand même impliqué des génies comme Leibniz.

  7. Intervenant 1

    C'est ça. Et qui dissimulait en fait la naissance complètement chaotique des mathématiques modernes.

  8. Intervenant 2

    Ok, décortiquons tout ça. Le décor, c'est la fin du XVIIe siècle. La technologie de pointe à ce moment-là, ce sont les machines en engrenage. Sauf que ces engrenages souffrent d'un vice de conception majeur.

  9. Intervenant 1

    Exactement. Et pour bien saisir l'ampleur du problème, il faut vraiment se projeter en 1694.

  10. Intervenant 2

    D'accord. Cette année-là, le savant Philippe Delahir publie son traité des épicycloïdes. Et dès l'introduction, son constat est sans appel. La conception des engrenages de son temps est catastrophique.

  11. Intervenant 1

    Catastrophique à quel point ?

  12. Intervenant 2

    Disons que la forme donnée aux dents n'obéit à aucune règle mathématique. En fait, tout est laissé à la pure intuition de l'artisan qui lime le métal ou sculpte le bois.

  13. Intervenant 1

    Ce qui génère inévitablement des machines qui grincent, qui coincent.

  14. Intervenant 2

    Voilà. Et qui s'usent prématurément. Sans rigueur géométrique, les frottements finissent par détruire le mécanisme. L'aïr note d'ailleurs que la plupart de ces mécanismes ne marchent tout bonnement pas.

  15. Intervenant 1

    Donc il y avait urgence, quoi.

  16. Intervenant 2

    C'est ça. Donc il avance une solution qui est censée sauver la mécanique. L'idée, c'est d'imposer au profil de ses dents une courbure géométrique extrêmement précise qu'on appelle la cycloïde.

  17. Intervenant 1

    Mais c'est là que l'aïr fait face à un petit écueil narratif dans son propre traité, non ?

  18. Intervenant 2

    Un bel écueil, oui. Il essaie de se poser en sauveur providentiel, mais il est obligé d'admettre qu'une ponte qui utilise déjà ce profil cycloïdal, elle existe depuis des décennies.

  19. Intervenant 1

    Ah, le petit détail embarrassant qui vient un peu ternir l'histoire du héros solitaire, en fait.

  20. Intervenant 2

    Totalement. Dans son livre, il relate avoir restauré la roue d'une pompe à eau au château de Beaulieu, en région parisienne.

  21. Intervenant 1

    D'accord.

  22. Intervenant 2

    Et il concède que la conception initiale de cette pompe revient à Girard des Sargues, qu'il qualifie d'ailleurs d'excellent géomètre. C'était une pompe construite bien avant 1626 en fait, et elle était tellement performante qu'elle avait suscité l'admiration du physicien Christian Huygens en 1671.

  23. Intervenant 1

    Donc si je résume, Lahir affirme avoir trouvé la solution géométrique ultime pour les engrenages. Mais il vient tout juste de réparer une machine qui utilisait déjà exactement cette même solution.

  24. Intervenant 2

    C'est un peu ça oui.

  25. Intervenant 1

    La ficelle semble quand même un peu grosse pour ne pas dire très suspecte. Comment est-ce qu'il se justifiait pour écarter l'idée d'un simple... d'un bête copiage lors du démontage ?

  26. Intervenant 2

    Eh bien, sa ligne de défense est assez audacieuse. Il affirme avoir restauvé cette pompe à la demande d'Adrien Oso et de l'abbé Ed Mariotte, sans jamais avoir vu la moindre note de Dessargues.

  27. Intervenant 1

    Pratique.

  28. Intervenant 2

    Très pratique. Selon Lahir, vu que Dessargues n'avait laissé aucun écrit, il avait forcément dû trouver cette forme par de purs tâtonnements empiriques. Un coup de chance en gros.

  29. Intervenant 1

    Bien

  30. Intervenant 2

    sûr. En revanche, Lahir prétend, lui, avoir eu l'idée de la cycloïde de manière purement théorique, et ce, vingt ans plus tôt. Et pour le prouver, il assure en avoir discuté à l'époque avec Ozu, Marriott et le célèbre astronome Jean-Félix Picard.

  31. Intervenant 1

    Franchement, c'est une ligne de défense qui est fascinante par son cynisme. Pour donner une image un peu plus moderne à l'auditoire, c'est comme si un géant de la tech d'aujourd'hui prenait un code open source brillant, il le brevette sous son propre nom, et ensuite il prétend que l'absence de documentation du développeur initial prouve qu'il n'avait pas vraiment compris ce qu'il codait.

  32. Intervenant 2

    C'est une excellente comparaison.

  33. Intervenant 1

    Et pour couronner le tout, ce géant de la tech jure avoir inventé l'algorithme tout seul il y a 20 ans, avec pour seul témoin de son exploit, 3 de ses copains.

  34. Intervenant 2

    Sauf que le calendrier vient ajouter une dimension, on va dire, tragiquement commode à cette défense.

  35. Intervenant 1

    Ah bon ?

  36. Intervenant 2

    Oui, parce qu'en 1694, au moment de la publication du traité de l'Aïr, Auzout, Mariotte et Picard sont tous les 3 décédés.

  37. Intervenant 1

    Ah d'accord, l'alibi est effectivement parfait. Les seuls témoins qui seraient capables de contredire cette belle histoire reposent six pieds sous terre. C'est d'une commodité absolue pour s'attribuer tout le mérite.

  38. Intervenant 2

    C'est clair que ça tombe bien pour lui.

  39. Intervenant 1

    Mais avant de juger l'aïr un peu plus durement, je pense qu'il faut se pencher sur l'objet du délit en lui-même.

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