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16 mai 2023 · 5 min

Comment la vogue statistique a-t-elle gagné l’opérette ?

Dans cet épisode, suivez la vogue statistique, de la carte de Charles Dupin au « couplet de la statistique » dans La Belle Lurette.

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Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue à toutes et à tous dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on part sur une exploration assez dingue. Ah oui, une vraie

  2. Intervenant 2

    plongée dans le temps.

  3. Intervenant 1

    Exactement. Il faut s'imaginer une seconde qu'une discipline mathématique, d'ordinaire super austère, devienne soudainement la tendance pop absolue.

  4. Intervenant 2

    Au point d'envahir carrément les théâtres parisiens.

  5. Intervenant 1

    C'est fou. Décomposons un peu tout ça. Dès 1827, la France s'est prise de passion pour les chiffres.

  6. Intervenant 2

    Mais d'une manière totalement déconnectée des véritables avancées scientifiques de l'époque en fait.

  7. Intervenant 1

    Complètement. Alors, l'étincelle de cette mode, c'est un document bien précis, c'est ça ?

  8. Intervenant 2

    Oui, c'est la fameuse carte figurative de l'instruction populaire. Elle a été créée par Charles

  9. Intervenant 1

    Dupin. En 1827.

  10. Intervenant 2

    Voilà. Et à la base, l'objectif du document était très sérieux puisqu'il s'agissait de mesurer les taux d'alphabétisation à travers la France.

  11. Intervenant 1

    C'est un peu l'équivalent de nos infographies virales d'aujourd'hui, non ?

  12. Intervenant 2

    C'est exactement ça.

  13. Intervenant 1

    Parce que le cerveau humain a souvent du mal à traiter des tableaux de chiffres bruts.

  14. Intervenant 2

    C'est clair, c'est imbuvable.

  15. Intervenant 1

    Mais si on place ces mêmes données sous forme visuelle sur une carte, une statistique complexe se transforme en une émotion directe.

  16. Intervenant 2

    Un message instantané, ouais. Et le mécanisme de diffusion, il est exactement là. Au lieu de juste lister des nombres, Dupin a eu l'idée d'utiliser un dégradé de couleur sur les départements français.

  17. Intervenant 1

    Ah

  18. Intervenant 2

    malin. Il a coloré en blanc les zones très instruites et il est descendu vers un noir profond pour les zones les moins éduquées.

  19. Intervenant 1

    Ce qui a dû créer un

  20. Intervenant 2

    choc visuel. Radical. Une fracture est apparue directe aux yeux du public. C'est la tristement célèbre ligne allant de Saint-Malo à Genève.

  21. Intervenant 1

    Ah oui, cette fameuse ligne ?

  22. Intervenant 2

    Et sur cette carte, elle séparait arbitrairement d'un seul coup d'œil, un or instruit et lumineux,

  23. Intervenant 1

    d'un sud ignorant et sombre, ouais je vois le genre, l'effet ravageur que ça a pu avoir.

  24. Intervenant 2

    Oh que oui !

  25. Intervenant 1

    C'est le clivage parfait entre nous et eux. D'ailleurs, ça me fait penser à ce qui se passe dans nos propres dîners mondains aujourd'hui.

  26. Intervenant 2

    C'est-à-dire ?

  27. Intervenant 1

    Il suffit parfois de glisser des mots comme algorithme ou intelligence artificielle sans vraiment comprendre la technique, juste pour paraître savant.

  28. Intervenant 2

    Ah oui, l'outil mathématique devient un simple accessoire.

  29. Intervenant 1

    C'est ça.

  30. Intervenant 2

    Belle analogie et très pertinente. Dans la foulée de cette carte, la statistique a complètement quitté les cercles purement académiques pour envahir les salons littéraires.

  31. Intervenant 1

    Et les journaux aussi,

  32. Intervenant 2

    j'imagine. Tout le monde s'est mis à vouloir chiffrer la société pour tout et n'importe quoi.

  33. Intervenant 1

    Une vraie frénesse.

  34. Intervenant 2

    Cette obsession de la donnée s'est ancrée pendant des décennies. C'est devenu un véritable tic de langage pour les élites.

  35. Intervenant 1

    Bon, je comprends l'engouement initial. Mais du coup, comment on passe d'une carte géographique ou d'un snobisme de salon à une véritable tendance de culture pop ?

  36. Intervenant 2

    Eh bien, ce qui est fascinant ici, si on regarde la situation dans son ensemble, c'est que si une tendance dure assez longtemps, elle finit toujours par toucher le divertissement.

  37. Intervenant 1

    Donc, 50 ans plus tard, la statistique atteint l'opérette.

  38. Intervenant 2

    Exactement. En octobre 1880, dans l'opéra comique La Belle Lurette.

  39. Intervenant 1

    De Jacques Offenbach.

  40. Intervenant 2

    Créée au Théâtre de la Renaissance à Paris, oui. Avec un livret signé Blume, Blot et Tochet.

  41. Intervenant 1

    J'essaie d'imaginer des acteurs chanter des équations ou d'éclamer des taux de mortalité sur scène. Ça devait être incroyablement ennuyeux pour le public, non ?

  42. Intervenant 2

    Ça aurait pu l'être, mais c'était au contraire pensé comme une satire féroce. Ils ont conçu un passage central qui s'appelle le couplet de la statistique.

  43. Intervenant 1

    Ah, carrément, le titre de la chanson.

  44. Intervenant 2

    Voilà. Et c'est chanteux par le personnage de Malicorne, l'intendant du duc de Marly.

  45. Intervenant 1

    D'accord.

  46. Intervenant 2

    Sur scène, il se vante d'accomplir un travail patriotique d'une utilité supérieure en compilant des chiffres dans tous les sens.

  47. Intervenant 1

    Un vrai technocrate de l'époque, quoi.

  48. Intervenant 2

    C'est ça. Mais la chute du couplet révèle la supercherie. Malicorne finit par avouer que le domaine est devenu tellement vaste que même ceux qui le pratiquent n'y comprennent absolument rien.

  49. Intervenant 1

    C'est un paradoxe merveilleux.

  50. Intervenant 2

    N'est-ce pas ?

  51. Intervenant 1

    Parce que fondamentalement, les mathématiques servent à éclaircir le monde qui nous entoure. Normalement, oui. Or là, les créateurs de l'opérette se moquent de cette tendance à compliquer les calculs juste pour le plaisir de statistiquer.

  52. Intervenant 2

    Et d'ailleurs, ce verbe inventé, statistiquer, il revient en boucle dans l'opérette.

  53. Intervenant 1

    Vivre et mourir en statistiquant.

  54. Intervenant 2

    Voilà, c'est exactement ça. L'acte de calculer n'a plus aucun rapport avec la recherche de la vérité ici.

  55. Intervenant 1

    Le vocabulaire scientifique est utilisé comme une farce.

  56. Intervenant 2

    Totalement. C'est pour dénoncer ceux qui brassent des chiffres dans le vide.

  57. Intervenant 1

    La forme a donc totalement dévoré le fond. Absolument. Ce qui montre bien que quand les mathématiques deviennent une mode, déconnectées de la vraie science, elles se transforment vite en un outil absurde pour le grand public.

  58. Intervenant 2

    C'est une grande leçon historique sur la vulnérabilité de l'information. Quand la donnée devient un simple spectacle, elle perd sa capacité à nous informer.

  59. Intervenant 1

    Et ça reste une réflexion finale assez dingue pour aujourd'hui.

  60. Intervenant 2

    À quel niveau ?

  61. Intervenant 1

    Si une simple carte du XIXe siècle a pu déclencher une mode de 50 ans qui finit en satire sur l'incompréhension des calculs, on peut se demander si, avec notre propre obsession contemporaine pour la donnée, on ne risque pas nous aussi de mourir en statistiquant, sans plus rien y comprendre du tout.

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