
10 févr. 2025 · 7 min
Clairaut, mathématicien : élu à 16 ans, membre à 18 ?
Dans cet épisode audio, suivez les dates d’une gravure : l’élection de Clairaut en 1729, puis sa validation royale en 1731.
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Intervenant 1
Bonjour et bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Imaginez un peu la scène. D'accord. Vous passez l'entretien d'embauche le plus prestigieux de votre vie à seulement 16 ans. 16 ans, ouais, c'est jeune. C'est très jeune. Et vous le réussissez haut la main face à un jury de génie absolu. Mais le grand patron, lui, il met deux ans avant de dénier enfin signer votre contrat.
Intervenant 2
C'est quand même assez fou comme situation.
Intervenant 1
C'est fou ? Et bien c'est exactement la situation étonnante qu'on va décortiquer aujourd'hui. On fait une petite plongée dans un article fascinant sur le mathématicien Alexis-Claude Clairaut. Un véritable enfant prodige en fait.
Intervenant 2
Oui, tout à fait.
Intervenant 1
Et notre point de départ pour ça, c'est une simple gravure historique. Une image qui va nous forcer à jouer les détectives, du coup, pour démêler un peu la fulgurance scientifique des méandres administratifs.
Intervenant 2
Voilà, parce que cette enquête, elle commence vraiment avec un document visuel très spécifique. C'est une gravure de Delafosse. Et elle est inspirée d'un portrait de Carmontel qui a été réalisé en 1763. Et la légende qui est gravée au bas de l'image, elle est hyper
Intervenant 1
formelle.
Intervenant 2
Elle affirme que Alexis-Claude Clairaut a été élu à l'Académie des sciences le 4 septembre 1729,
Intervenant 1
Ce qui lui donne presque exactement 16 ans, du coup.
Intervenant 2
C'est ça, exactement 16
Intervenant 1
ans. Sauf que, attendez. Le problème, c'est que si on cherche son nom maintenant sur Wikipédia ou sur son téléphone, n'importe quelle biographie moderne, elle va vous affirmer qu'il est entré à 18 ans. Il y a un décalage massif de deux ans, en fait. Un trou de
Intervenant 2
deux ans, oui.
Intervenant 1
Donc ça pose une vraie question de confiance envers nos sources, quoi. Est-ce que cette gravure d'époque ment ou bien est-ce que c'est l'histoire officielle qui a un peu gommé les détails ?
Intervenant 2
En fait, la gravure, elle rapporte une vraie réalité, mais elle manque singulièrement de précision historique.
Intervenant 1
D'accord.
Intervenant 2
Parce que l'élection par les membres de l'Académie, elle a bien eu lieu en septembre 1729. Ah,
Intervenant 1
donc la date est bonne.
Intervenant 2
Enfin, à peu près. D'ailleurs, le graveur se trompe de trois jours, en fait. Le vote s'est tenu le 7 septembre et non le 4.
Intervenant 1
D'accord, bon, à trois jours près. Et donc, à 16 ans, il est véritablement adoubé par ses pairs, quoi.
Intervenant 2
Ouais, par les plus grands scientifiques de France.
Intervenant 1
Mais qu'est-ce qui justifie qu'on assèpe un ado, littéralement, au sein de l'institution scientifique suprême du pays ?
Intervenant 2
Ben, c'est parce qu'il vient tout juste de leur présenter un manuscrit absolument révolutionnaire sur les courbes gauches.
Intervenant 1
Ah, alors arrêtons-nous un instant là-dessus. Les courbes gauches, juste pour qu'on visualise bien, ce n'est pas de simples lignes dessinées sur une feuille de papier, on est d'accord ?
Intervenant 2
Non, pas du
Intervenant 1
tout. On parle de géométrie en deux dimensions là, non ? Plutôt trois dimensions. C'est des courbes qui se tordent dans l'espace, c'est bien ça ?
Intervenant 2
C'est exactement ça, oui. Pensez, je ne sais pas, au fil d'un ressort complexe par exemple, ou bien à la trajectoire d'une particule dans l'espace.
Intervenant 1
Ouais, ok, je vois.
Intervenant 2
Et maîtriser et théoriser une telle géométrie spatiale à l'âge de 16 ans, c'était un tour de force intellectuelle inouï pour l'époque. Les académiciens ont été littéralement sidérés par sa démonstration.
Intervenant 1
Donc son génie est indiscutable, c'est acté. Mais alors d'où sortent ces 18 ans qu'on trouve dans toutes les encyclopédies actuelles ? Pourquoi ce délai énorme ? C'est la lenteur habituelle de la bureaucratie ? Ou c'est le roi qui bloquait sur l'idée de nommer un lycéen, si je puis dire ?
Intervenant 2
C'est un peu des deux en fait. Il y avait un véritable blocage institutionnel parce que sous l'Ancien Régime, l'Académie des Sciences propose ses candidats, oui, mais c'est le roi de France qui valide par un brevet officiel.
Intervenant 1
C'est lui qui a le dernier mot.
Intervenant 2
Toujours. Or, le règlement de l'Académie n'avait tout simplement pas prévu qu'on puisse élire quelqu'un de si jeune.
Intervenant 1
Bien sûr.
Intervenant 2
Du coup, il a fallu négocier une dispense d'âge très spéciale auprès de Louis XV.
Intervenant 1
D'accord. Le roi en personne.
Intervenant 2
Voilà. Et le document royal n'est finalement signé que le 11 juillet 1731.
Intervenant 1
Près de deux ans plus tard.
Intervenant 2
Exactement. Et d'ailleurs c'est amusant parce que c'est le jour même où son fameux traité sur les courbes gauches sort officiellement de l'imprimerie.
Intervenant 1
C'est génial. Donc pour reprendre mon analogie du tout début, c'est l'équipe technique qui valide votre recrutement à 16 ans pour vos compétences pures.
Intervenant 2
Ouais, c'est ça.
Intervenant 1
Mais les ressources humaines, elles, elles paniquent face à la date de naissance.
Intervenant 2
Totalement.
Intervenant 1
Et elles mettent deux ans à trouver la petite faille juridique pour valider le contrat. La nuance, elle est vraiment là, en fait.
Intervenant 2
Elle est là. Voilà, tout s'explique. Et si l'administration royale prenait son temps pour s'arranger avec les règlements, notre graveur de tout à l'heure, lui, il prenait carrément de grandes libertés avec l'orthographe, par contre.
Intervenant 1
Ah oui, c'est vrai, parce que le brouillage de pistes, il s'arrête pas juste aux dates. Sur cette fameuse gravure, son nom de famille s'écrit avec un L et un T à la fin. Donc C-L-A-I-R-A-U-L-T, Clairaut. Oui, oui. J'imagine que le graveur a juste orthographié le nom un peu au hasard, au son, comme ça se faisait beaucoup à l'époque.
Intervenant 2
C'est exactement ça. Au XVIIIe siècle, l'orthographe des noms propres n'est pas du tout figée en fait. Les graveurs, ou même les clercs, rajoutaient souvent des consonnes muettes.
Intervenant 1
D'accord, juste par habitude.
Intervenant 2
Par habitude phonétique, oui, ou même parfois juste pour donner un aspect un peu plus académique ou prestigieux à un patronyme.
Intervenant 1
C'est fou ça. Et du coup, pour trancher aujourd'hui, on fait comment ? On regarde les registres d'état civil de l'époque ?
Intervenant 2
Non, on va directement à la source, on regarde les propres manuscrits du mathématicien.
Intervenant 1
Ah, logique ! Et qu'est-ce qu'il écrivait lui-même ?
Intervenant 2
Eh bien, tous les documents signés de sa propre main indiquent systématiquement Clairaut, A-U-T, sans aucun L.
Intervenant 1
Ok.
Intervenant 2
Donc les historiens des sciences et les mathématiciens ont tout simplement fait le choix le plus rationnel.
Intervenant 1
De respecter sa propre graphie.
Intervenant 2
Voilà. Respecter la graphie de l'auteur lui-même. Et ils ont juste ignoré la coquille, l'erreur d'imprimerie du graveur.
Intervenant 1
C'est fascinant de réaliser que, tout comme on doit aujourd'hui conserver un esprit super critique face à un article online qui aurait été, je ne sais pas, modifié à la va-vite, il fallait déjà se méfier des gravures d'époque qui étaient pourtant censées faire autorité.
Intervenant 2
La grande leçon de cet article, au final, c'est l'importance vitale de lire les petites lignes de l'histoire. De ne pas confondre le temps de la validation scientifique, qui est très rapide chez les génies, avec celui de l'administration.
Intervenant 1
Oui, parce que la connaissance historique, ça ne se résume pas juste à empiler des dates les unes après les autres. Il faut vraiment comprendre le contexte et les mécanismes sociaux.
Intervenant 2
Ouais, comme cette fameuse dispense d'âge qui produit ces informations à la base.
Intervenant 1
Eh bien, ça me laisse sur une réflexion que je vous partage à vous qui nous écoutez aujourd'hui. Si un document d'époque gravé pour la postérité Parvient à écorcher l'orthographe et à masquer l'âge réel des lections de l'un des plus grands génies mathématiques français.
Intervenant 2
Oui,
Intervenant 1
c'est trop blanc. Combien de grandes dates historiques que nous apprenons superscrupuleusement par cœur dans nos manuels scolaires ne sont en réalité que le résultat d'un dossier coincé deux ans sous une pile ou d'une simple coquille d'imprimerie ? C'est
Intervenant 2
une très bonne question.
Intervenant 1
Pensez-y lors de vos prochaines lectures. Merci de nous avoir suivis et à très bientôt pour une nouvelle plongée dans les sources du savoir.
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