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16 mai 2018 · 24 min

Cholesky : des cartes militaires à l’analyse numérique

Dans cet épisode, suivez l’officier topographe du terrain militaire à sa factorisation de matrices, puis à l’archivage tardif de son manuscrit.

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  1. Intervenant 1

    Quand on regarde un écran de navigation aujourd'hui, que ce soit un GPS de voiture ou une appli de carto sur notre téléphone, il y a vraiment cette illusion tenace d'une perfection absolue.

  2. Intervenant 2

    Oui, une fluidité presque magique en fait.

  3. Intervenant 1

    C'est ça. On regarde ce petit point bleu qui glisse sans le moindre effort sur une surface numérique qui allait être parfaitement lisse. Ça recalcule des itinéraires en une fraction de seconde.

  4. Intervenant 2

    Oui, tout à fait. L'interface, elle nous offre une certitude numérique totale et c'est psychologiquement très réconfortant. On a vraiment l'impression que le monde entier a été mis au pas, numérisé au millimètre près quoi.

  5. Intervenant 1

    Sauf que la réalité physique, elle n'a absolument rien de plan ou de lisse. La planète, elle est rugueuse, elle est complètement chaotique, pleine d'obstacles, des creux, des bosses, des imprévus atmosphériques.

  6. Intervenant 2

    À ça, c'est sûr. Le monde réel, ce n'est pas un écran en verre trempé.

  7. Intervenant 1

    C'est la boue, du relief, de la roche, une météo un peu capricieuse. Et combler ce fossé immense, je veux dire forcer un monde en trois dimensions, organique et désordonné, à rentrer dans une carte plane d'une précision chirurgicale, c'est un défi colossal.

  8. Intervenant 2

    C'est le moins qu'on puisse dire.

  9. Intervenant 1

    Bonjour et bienvenue à toutes et à tous dans cette nouvelle exploration pour le podcast du magazine Tangente. Je suis ravie de vous retrouver aujourd'hui pour plonger dans un article vraiment passionnant intitulé « C'est André-Louis Cholesky, officier savant ».

  10. Intervenant 2

    Un titre qui résume très bien le personnage d'ailleurs.

  11. Intervenant 1

    Exactement. Et notre objectif aujourd'hui, ça va être de comprendre comment un besoin vital, un besoin terriblement pragmatique et plongé dans l'urgence des campagnes militaires, a donné naissance à l'une des méthodes mathématiques les plus utilisées au monde aujourd'hui.

  12. Intervenant 2

    Et c'est une trajectoire historique tout à fait singulière, en fait. Parce qu'on a souvent, vous savez, cette image d'épinal, des grandes découvertes mathématiques qui émergent dans le silence feutré d'un bureau universitaire ou devant un grand tableau noir, disons à Princeton ou à Cambridge.

  13. Intervenant 1

    C'est vrai qu'on imagine plutôt des professeurs en tweed.

  14. Intervenant 2

    Voilà. Et ce qui est captivant ici, c'est que cette avancée algébrique majeure, elle est née avec des bottes dans la terre. Donc, pour poser un peu le contexte, on va suivre le parcours du commandant André-Louis Cholesky.

  15. Intervenant 1

    Alors, qui était-il exactement ?

  16. Intervenant 2

    Eh bien, il est né en 1875 dans une famille d'origine polonaise installée en Charente inférieure. Et c'est un esprit brillant. Il intègre la prestigieuse école polytechnique à 20 ans, la promotion X1895. Ensuite, il choisit de faire carrière dans l'armée en tant qu'officier d'artillerie.

  17. Intervenant 1

    D'accord.

  18. Intervenant 2

    Et malheureusement, comme toute une génération d'intellectuels, de paysans, d'ouvriers, son destin va être brisé net par la Première Guerre mondiale. Il meurt tragiquement au front, dans l'Aisne, à l'été 1918. Il n'avait que 42 ans. Ah

  19. Intervenant 1

    oui, c'est une fin vraiment tragique, mais une fin qui laisse derrière elle un héritage intellectuel dont on mesure encore la portée aujourd'hui, chaque jour.

  20. Intervenant 2

    Tout à fait.

  21. Intervenant 1

    Mais ce qui me freine d'emblée dans cette histoire, c'est l'association entre le métier des armes et la recherche mathématique fondamentale. Intuitivement, on imagine que le travail d'un officier d'artillerie, c'est la logistique, les explosifs, la balistique de base. Qu'est-ce qui pousse un soldat de terrain à inventer une nouvelle branche de l'algèbre matriciel ?

  22. Intervenant 2

    C'est une excellente question et ça nous ramène à la réalité implacable du tir d'artillerie. Historiquement, l'artillerie est qualifiée d'arme savante. Et ce n'est pas un vain mot. Imaginez un peu la situation. Je vous écoute. Pour qu'une batterie de canon soit efficace, surtout quand elle tire à des kilomètres de distance sur des cibles qu'elle ne voit pas toujours directement, il ne suffit pas d'avoir une grosse puissance de feu. Il faut tirer juste. Logique. Et pour ça, l'armée a un besoin absolu, presque existentiel même, de connaître son terrain avec une précision implacable. Il faut établir des cartes parfaites, ce qui exige de calculer des positions exactes en coordonnées cartésiennes tridimensionnelles.

  23. Intervenant 1

    C'est-à-dire le fameux X, Y, Z.

  24. Intervenant 2

    Exactement. Ce qu'on appelle familièrement X pour la longitude, Y pour la latitude et Z pour l'altitude. Et ça, c'est le grand domaine de la géodésie et de la topographie.

  25. Intervenant 1

    Donc si on visualise le truc, concrètement, on parle d'hommes sur le terrain bravant les éléments, qui doivent prendre des mesures optiques, c'est ça ?

  26. Intervenant 2

    Ouais, ils installent de grands théodolites.

  27. Intervenant 1

    Voilà, ils installent leurs trépieds, ils visent le sommet d'un clocher lointain, ensuite une crête de montagne, ils mesurent des angles, des distances. À cause des instruments.

  28. Intervenant 2

    Des instruments, mais pas que. Le vent fait vibrer le trépied d'un dixième de millimètre. La chaleur du soleil crée une réfraction dans l'air qui trompe l'œil de l'observateur. Et puis, bien sûr, l'instrument lui-même a ses propres tolérances de fabrication.

  29. Intervenant 1

    Donc, on n'a jamais de chiffre parfait ?

  30. Intervenant 2

    Non, jamais. Et quand vous reportez toutes ces mesures imparfaites sur une feuille de papier, le triangle que vous venez de mesurer, il ne se referme jamais parfaitement. Les lignes ne se croisent pas en un point unique, elles forment un petit polygone d'incertitudes en fait.

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