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23 mai 2017 · 19 min

Bombelli, algébriste : le calcul qui fit naître les imaginaires

Dans cet épisode, suivez Bombelli face à une racine impossible : son calcul sur une équation du troisième degré aboutit pourtant à la solution exacte 4.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue à toutes et à tous dans le podcast du magazine Tangente. Alors, on a très souvent cette image un peu cliché de la naissance des mathématiques.

  2. Intervenant 2

    Ouais, la fameuse bibliothèque poussiéreuse, silencieuse.

  3. Intervenant 1

    C'est ça. Des vieux sages à longues barbes, détachés de toute contingence matérielle, qui écrivent des théorèmes abstraits à la bougie. Mais en fouillant dans les archives et les vieux traités historiques qu'on a rassemblés pour ce numéro, On découvre une réalité qui est, disons, diamétralement opposée.

  4. Intervenant 2

    Complètement. Le décalage entre le mythe de la recherche pure et ce que disent les archives, c'est vertigineux. Les documents qu'on a épluchés dépeignent des maths qui avancent par pure nécessité de survie, en fait. Survie sociale et surtout financière.

  5. Intervenant 1

    Exactement. Et notre mission aujourd'hui, c'est de retracer cette évolution fascinante. On va voir comment l'algèbre est passé d'une simple idée pour nommer une inconnue dans l'Antiquité, à un univers de duels acharnés, de trahison et de cupidité à la Renaissance italienne. Tout ça pour finir par inventer des nombres prétendument impossibles.

  6. Intervenant 2

    C'est littéralement un champ de bataille intellectuelle. C'est fou de voir comment des rivalités ultra concrètes ont poussé l'esprit humain à transgresser ses propres limites logiques.

  7. Intervenant 1

    Mais avant d'arriver aux joutes publiques et aux cris devant le notaire, il faut qu'on pose les bases. L'outil principal de cette guerre, c'est l'équation. Et surtout, la façon dont on manipule ce qu'on ne connaît pas

  8. Intervenant 2

    encore. L'inconnu, oui.

  9. Intervenant 1

    Ouais, l'inconnu. Si on remonte au grec, on tombe sur Diophante. Avant lui, les babyloniens ou les égyptiens utilisaient juste des recettes de calcul au cas par cas. Mais Diophante, lui, il décide de manipuler formellement cet inconnu. Il l'appelle arithmos, le nombre.

  10. Intervenant 2

    C'est un grand saut conceptuel !

  11. Intervenant 1

    Totalement ! Moi j'y vois une sorte de chèque en blanc. Tu vois l'idée ? On sait qu'il y a une valeur, on lui donne un nom générique, on fait tourner ce chèque dans toutes les opérations de l'équation, et c'est seulement à la fin, au moment de l'encaissement, qu'on découvre la vraie somme.

  12. Intervenant 2

    C'est une super analogie. Nommer l'inconnu, c'est lui donner une existence provisoire. Ce n'est plus juste un vide qui fait peur, c'est un acteur de l'équation. On peut le multiplier, le soustraire, comme un nombre normal. Mais le truc, quand on lit les textes de Diophante, c'est que techniquement, c'était un cauchemar à l'époque. Il n'y avait absolument aucun symbole mathématique. Pas de signe plus, pas de signe moins, pas de signe égal, rien.

  13. Intervenant 1

    L'enfer.

  14. Intervenant 2

    Ah oui, il rédigeait tout en phrases entières. Pour résoudre une équation, il fallait se fader des pages entières de prose grammaticales pour des opérations qu'on résume aujourd'hui en trois symboles. Ça

  15. Intervenant 1

    devait être épuisant.

  16. Intervenant 2

    Et du coup, ça rend le voyage de la notation super intéressant. Parce que l'héritage de Diophante, il est récupéré par les savants arabes au Moyen Âge. Au IXe siècle, le grand al-Khwarizmi, il appelle cet inconnu Chai.

  17. Intervenant 1

    Ce qui veut dire « la chose », c'est ça ?

  18. Intervenant 2

    Littéralement, ouais, « la chose ». Et ce mot, il va voyager. Les algébristes italiens le traduisent par « causa ». D'ailleurs, à l'époque, faire de l'algèbre, on appelait ça « l'archosique ».

  19. Intervenant 1

    Et en Andalousie, avec l'influence de la langue arabe, ils écrivent phonétiquement le mot « chei », mais avec des lettres latines. Et ça donne « xai », X A Y.

  20. Intervenant 2

    Et c'est là qu'arrivent des cartes au XVIIe siècle, j'imagine ?

  21. Intervenant 1

    Pile poil ! Descartes regarde ce mot « xaï » et il fait un choix radical mais purement pratique. Pour des raisons de typographie chez son imprimeur, il coupe tout et ne garde que la première lettre.

  22. Intervenant 2

    Le fameux X.

  23. Intervenant 1

    Tout part d'un pragmatisme d'imprimeur, c'est génial. Et petite parenthèse, le mot « algèbre » lui-même, qui vient d'al-khwarizmi, ça désignait à la base l'action de restaurer, de manipuler les membres d'une égalité.

  24. Intervenant 2

    C'est vrai. Et historiquement, le terme était aussi utilisé en médecine, non en chirurgie.

  25. Intervenant 1

    Ouais, un algébriste, c'était un rebouteux qui remettait les os en place après une fracture. L'idée, c'est de retrouver un équilibre. En maths, on remet l'équation en équilibre.

  26. Intervenant 2

    C'est fascinant. Sauf que, à l'époque, cet équilibre avait des règles très, très strictes.

  27. Intervenant 1

    Trop strict même.

  28. Intervenant 2

    Exactement. Toute l'algèbre était vue à travers le prisme de la géométrie, héritée des Grecs. On maîtrisait super bien le second degré, donc tout ce qui implique des carrés, mais mentalement on était bloqué.

  29. Intervenant 1

    Bloqué par quoi concrètement ?

  30. Intervenant 2

    Par les quantités négatives, c'était inconcevable. On ne peut pas dessiner un champ qui a une surface de moins 20 mètres carrés, tu vois. Ou un carré avec un côté de moins 3 mètres.

  31. Intervenant 1

    Forcément, dans la réalité physique, ça n'existe pas.

  32. Intervenant 2

    Voilà. Donc, dès qu'un calcul donnait un résultat négatif, hop, on le rejetait. C'était considéré comme absurde, une aberration totale. Les mathématiciens s'obligeaient à diviser les équations en plein de sous-catégories, juste pour s'assurer qu'il n'y ait que des additions et des nombres positifs.

  33. Intervenant 1

    Quelle perte de temps.

  34. Intervenant 2

    Un temps fou. Mais le vrai boss de fin, le Graal absolu de la Renaissance, ce n'était plus le second degré. C'étaient les équations du troisième degré. Les cubiques. Celles qui calculent des volumes.

  35. Intervenant 1

    Ce qui nous amène direct en Italie, dans cette arène impitoyable. Parce que là, les correspondances qu'on a retrouvées sont claires.

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