
19 janv. 2017 · 6 min
Bauhaus : où les mathématiques se cachent-elles dans ses formes ?
Dans ce podcast, suivez les formes du Bauhaus, de l’architecture à la peinture, puis repérez l’apport des mathématiques chez Kandinsky, Klee et Mondrian.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. C'est un vrai plaisir de saluer aujourd'hui toutes les personnes qui nous écoutent.
Intervenant 2
Bonjour.
Intervenant 1
Prenons un instant pour visualiser une toile de piète mandrillant. Vous voyez, des lignes noires bien tranchées, des blocs stricts de rouge, de jaune, de bleu. Et maintenant, pensons à un message militaire crypté de la Seconde Guerre mondiale. C'est
Intervenant 2
vrai qu'à première vue, ça n'a absolument aucun rapport.
Intervenant 1
Voilà, aucun rapport. Mais et si, pour un mathématicien, ces deux éléments étaient fondamentalement la même chose ?
Intervenant 2
C'est une perspective assez vertigineuse, parce qu'en fait, ça nous oblige à regarder sous la surface des choses.
Intervenant 1
Exactement.
Intervenant 2
L'art et la guerre semblent opposés, bien sûr, mais au fond, tout est une question de structure.
Intervenant 1
Et c'est précisément ce qu'on va décortiquer aujourd'hui. L'objectif, c'est d'explorer ces liens profonds entre l'art, la théorie de l'information et la rigueur mathématique. Et tout ça en s'appuyant sur plusieurs expositions présentées en France en ce moment.
Intervenant 2
Oui, à commencer par l'exposition « L'esprit Bauhaus » qui se tient au musée des arts décoratifs de Paris jusqu'au 26 février 2017. C'est
Intervenant 1
ça, cette école allemande qui a été active de 1919 à 1933, elle ne s'est pas juste contentée de s'inspirer des mathématiques, elle en a vraiment fait sa grammaire quoi.
Intervenant 2
Absolument. Les figures du Bauhaus ont, on peut le dire littéralement, mathématisé la création. Si on prend Wassily Kandinsky par exemple, dont on peut d'ailleurs aussi admirer les œuvres à Grenoble,
Intervenant 1
Ah oui, avec son fameux ouvrage « Points et lignes sur plan » publié en 1926, c'est bien ça ? C'est ça.
Intervenant 2
Dans ce texte, il ne décrit pas des émotions. Il définit une syntaxe géométrique pure. Le point, c'est la dimension zéro. La ligne, c'est la première dimension. Du coup, il applique des lois spatiales implacables à la toile.
Intervenant 1
Donc une vraie approche scientifique de l'art.
Intervenant 2
Voilà. Et c'est la même démarche de rigueur spatiale qu'on retrouve chez Paul Klee, avec ses formes très structurées, ou dans la géométrie radicale de Mondrian, qui a profondément influencé des créateurs comme Gerrit Rietveld.
Intervenant 1
Donc si on file un peu la métaphore, on est face à de véritables équations esthétiques.
Intervenant 2
J'aime beaucoup le terme.
Intervenant 1
La couleur, l'épaisseur du trait, la forme géométrique, ça devient un peu les variables de l'équation. Ces artistes, ils peignent pas simplement, ils équilibrent des fonctions sur une toile.
Intervenant 2
Tout à fait.
Intervenant 1
Mais il y a un point où je bloque un peu. Je comprends bien la démarche pour l'architecture ou la peinture géométrique, comme par exemple le magnifique hommage rendu à François Morlaix au musée des Beaux-Arts de
Intervenant 2
Chambéry. Très belle exposition.
Intervenant 1
Mais le Bauhaus a aussi touché à la danse. Et la danse, c'est le mouvement, c'est le chaos humain, la chair. Comment est-ce qu'on peut mettre une équation là-dessus sans vider l'art de son humanité ?
Intervenant 2
Alors l'idée, ce n'est pas d'éliminer l'humain. C'est plutôt de le traiter, disons, comme un vecteur dans un espace tridimensionnel calculé.
Intervenant 1
Un vecteur. Vraiment ?
Intervenant 2
Oui, oui. Les chorégraphies du Bauhaus utilisaient vraiment la géométrie pour définir les trajectoires. Le corps obéit à des grilles invisibles, à des logiques spatiales qui sont millimétrées.
Intervenant 1
Ah ouais, d'accord.
Intervenant 2
En fait, on réduit le signal visuel à sa structure la plus essentielle, justement pour maximiser l'impact.
Intervenant 1
Mais attendez, si des peintres et des chorégraphes décomposent l'art en règles spatiales aussi strictes, est-ce que c'est pas exactement ce que fait un cryptographe avec le langage ?
Intervenant 2
C'est là que ça devient fascinant.
Intervenant 1
Parce que là on parle plus seulement d'esthétique du coup, on parle vraiment de coder de l'information pure.
Intervenant 2
C'est l'essence même du lien. Structurer un espace ou un mouvement avec des règles géométriques, c'est, par définition, encoder une information.
Intervenant 1
C'est fou quand on y pense.
Intervenant 2
Et cette idée nous fait basculer directement dans le domaine des mathématiques appliquées au secret, ce qui est super bien illustré par deux autres expositions parisiennes en ce moment.
Intervenant 1
Celle consacrée à Claude Shannon au Musée des Arts et Métiers et l'exposition Guerre Secrète au Musée de l'Armée aux Invalides.
Intervenant 2
Exactement. Et ça dure jusqu'au 29 janvier aux Invalides, d'ailleurs. Et concernant Claude Shannon, il y est présenté comme le magicien des codes.
Intervenant 1
Mais concrètement, quel est le mécanisme mathématique qu'il a mis en lumière pour relier un tableau de Mondrian à des communications secrètes ?
Intervenant 2
Eh bien, Shannon a prouvé dans sa théorie de l'information que n'importe quel message, que ce soit une toile géométrique, un texte ou un ordre militaire, tout ça peut être quantifié, mesuré et réduit à une suite de 0 et de 1.
Intervenant 1
Des bits,
Intervenant 2
quoi. Des bits, voilà. Une fois qu'on comprend ça, on peut manipuler cette information. Aux Invalides, on découvre justement comment l'armée utilisait des algorithmes de permutation pour brouiller ce code.
Intervenant 1
Donc on prend une structure logique et on lui applique une formule mathématique pour qu'elle devienne complètement du bruit aux yeux de l'ennemi.
Intervenant 2
C'est ça le principe.
Intervenant 1
C'est quand même un contraste hyper saisissant. D'un côté, avec le Bauhaus, l'outil mathématique sert à révéler une harmonie éclatante. Tout est exposé, c'est
Intervenant 2
limpide. Tout à fait.
Intervenant 1
Et de l'autre, avec la cryptographie militaire, le même outil est utilisé pour dissimuler, enfermer et détruire le sens apparent.
Intervenant 2
Oui, mais parce que l'outil algorithmique en lui-même, il est neutre. Maîtriser les mathématiques permet de générer un motif parfait ou bien de le brouiller de manière réversible.
Intervenant 1
Donc c'est uniquement l'intention derrière la formule qui bascule en fait. Clarifier le signal ou le cacher.
Intervenant 2
Exactement. Les mathématiques forment donc bien ce fil conducteur invisible dans notre culture moderne.
Intervenant 1
Depuis les toiles abstraites des années 1920 jusqu'aux communications stratégiques.
Intervenant 2
C'est vraiment l'infrastructure silencieuse de notre compréhension du monde.
Intervenant 1
Ce qui nous ramène du coup à nos équations esthétiques du début. Si la peinture abstraite de Kandinsky et les codes secrets de la guerre reposent exactement sur les mêmes fondations algorithmiques, l'art géométrique pourrait-il au fond être perçu comme un message chiffré extrêmement complexe que le cerveau humain passe son temps à essayer de décoder inconsciemment ?
Intervenant 2
Ah, c'est une sacrée piste de réflexion !
Intervenant 1
Voilà de quoi regarder un tableau abstrait avec un œil tout à fait nouveau. Merci de nous avoir accompagnés aujourd'hui.
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