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4 oct. 2017 · 23 min

30 ans de Tangente : que proposait la journée au musée ?

Dans cet épisode audio, repérez le programme du 3 décembre 2017 : conférences, ateliers, jeux, expositions et visites au Musée des arts et métiers.

Collections de cet épisode (3)

Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?

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  1. Intervenant 1

    Imaginons juste un instant qu'une personne totalement innocente soit envoyée en prison. Et ça, pour un crime qu'elle n'a pas commis, juste parce qu'un jury a mal compris une règle de probabilité de niveau collège.

  2. Intervenant 2

    C'est

  3. Intervenant 1

    glaçant. Ou alors, imaginons que les secrets de la création de la vie elle-même puissent s'expliquer par un simple damier et trois petites règles d'une simplicité enfantine. Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente.

  4. Intervenant 2

    Bonjour à tous.

  5. Intervenant 1

    Aujourd'hui, on plonge au cœur d'un événement qui démontre très exactement ce genre de choses. C'est la grande célébration des 30 ans du magazine Tangente.

  6. Intervenant 2

    Alors ça se passe le dimanche 3 décembre 2017

  7. Intervenant 1

    au Musée des Arts et Métiers en Paris. Et c'est une journée en entrée gratuite dont la véritable mission, c'est de prouver aux auditeurs et à tous les visiteurs que les mathématiques, ce n'est pas du tout ce langage poussiéreux coincé dans des manuels scolaires.

  8. Intervenant 2

    Ah non, pas du tout. C'est vraiment le code source de notre justice, de notre art, de notre histoire. Et même, on le verra, de la rotation de la Terre sous nos pieds.

  9. Intervenant 1

    Mais oui. L'objectif de cette exploration qu'on fait aujourd'hui, c'est pas juste de faire une liste d'activités. C'est d'observer comment l'abstraction la plus pure finit par s'incarner physiquement.

  10. Intervenant 2

    Exactement. Les mathématiques forment une vraie culture vivante. C'est un peu le fil conducteur invisible qui relie des disciplines qu'on pense souvent, à tort, totalement hermétiques les unes aux autres.

  11. Intervenant 1

    Alors décortiquons tout ça, on va commencer par ce qui pourrait sembler être le plus disons classique, les conférences.

  12. Intervenant 2

    D'accord. Mais bon, il suffit de regarder ce qui est prévu dans l'amphithéâtre Abbé Grégoire pour comprendre que l'approche, elle est tout sauf académique. Dès la fin de la matinée, on a Mickaël Lhoné qui vient parler des étranges objets mathématiques.

  13. Intervenant 1

    Ouais, un super sujet.

  14. Intervenant 2

    Et juste après lui, on trouve Daniel Justens avec une présentation musicale. Ça s'intitule « Le choix des sons et des rapports de sons en musique ». Du coup, on passe d'un coup de la géométrie pure à la musique. C'est quoi le lien fondamental ici ?

  15. Intervenant 1

    Bah, ce qui est fascinant ici, c'est que la musique, dans son essence même, c'est une affaire de proportion mathématique.

  16. Intervenant 2

    Vraiment ? À ce point-là ?

  17. Intervenant 1

    Ah oui, totalement. Quand on écoute un accord qui sonne juste, à notre oreille, un truc qui est harmonieux, notre cerveau décode en réalité des fractions très précises. Pythagore l'avait déjà théorisé à son époque.

  18. Intervenant 2

    Ah oui, avec les cordes et tout ça. C'est ça. Il a remarqué que si tu pinces une corde, puis que tu pinces une autre corde, qui mesure exactement la moitié de cette longueur, bah tu obtiens la même note.

  19. Intervenant 1

    Juste une octave plus haut, c'est ça ?

  20. Intervenant 2

    Exactement. C'est un rapport mathématique de 2 sur 1. La quinte, par exemple, c'est un rapport de 3 sur 2.

  21. Intervenant 1

    D'accord, je vois.

  22. Intervenant 2

    Du coup, la conférence de Justens montre bien que le compositeur, qu'il le veuille ou non d'ailleurs, c'est un géomètre du son. Les notes s'organisent selon des lois mathématiques inébranlables.

  23. Intervenant 1

    C'est dingue de se dire que notre émotion musicale, le truc qui nous donne des frissons, est dictée par de simples fractions.

  24. Intervenant 2

    Ouais, c'est puissant. Et cette idée d'une discipline qui s'infiltre partout, on la retrouve juste après avec Bertrand Hochkorn. Lui, il pose une question toute simple, il demande d'où vient le vocabulaire mathématique.

  25. Intervenant 1

    Très bonne question et c'est une réflexion assez profonde parce que les mots eux-mêmes ont une histoire. Des termes comme algorithme ou algèbre, ça ne sort pas de nulle part.

  26. Intervenant 2

    Absolument pas. Le vocabulaire mathématique, il est complètement sédimenté. Si on prend le mot algorithme, par exemple, ça vient du nom du grand mathématicien perse Al-Khwarizmi.

  27. Intervenant 1

    Ah, je ne savais pas du tout !

  28. Intervenant 2

    Oui, il vivait au IXe siècle. Et le mot « algèbre », ça vient du titre de son ouvrage fondamental, qui s'appelait Aljabr.

  29. Intervenant 1

    Et ça veut dire quoi en fait ?

  30. Intervenant 2

    Ça signifie littéralement « la restauration », ou en maths, l'opération de transposer un terme d'un côté à l'autre d'une équation.

  31. Intervenant 1

    D'accord. Donc, en fait, en étudiant les mots des maths, on retrace carrément l'histoire.

  32. Intervenant 2

    C'est ça. On trace la cartographie des empires, des Grecs de l'Antiquité, aux savants du monde arabo-musulman et jusqu'à la Renaissance européenne. La langue mathématique, c'est un vrai fossile vivant.

  33. Intervenant 1

    Super intéressant. Mais là où la langue prend une tournure vraiment inattendue dans cet événement, c'est avec l'intervention d'Olivier Salon et Harvey Letellier.

  34. Intervenant 2

    Ah oui, l'oulipo !

  35. Intervenant 1

    Voilà, ils viennent présenter Le Chicago, un jeu oulipien. Alors, pour ceux qui nous écoutent et qui connaissent pas, l'oulipo, c'est l'ouvroir de littérature potentielle. C'est un mouvement littéraire créé par Raymond Queneau.

  36. Intervenant 2

    Tout à fait.

  37. Intervenant 1

    Et j'avoue que moi, ça me laisse un peu perplexe. Des romanciers au beau milieu d'une journée purement mathématique, c'est pas juste un petit gadget, une sorte de jeu de mots pour faire un télo. Il faut

  38. Intervenant 2

    savoir que Loulipo a été cofondé par un écrivain, Queneau, et un mathématicien, François Lolionnet. Le principe fondamental des mathématiques, tu sais, c'est le système axiomatique.

  39. Intervenant 1

    C'est-à-dire qu'on pose des règles au départ.

  40. Intervenant 2

    Exactement. On pose des règles de départ, des contraintes, et on regarde quel univers logique en découle. Si on change une seule règle, ça change tout l'univers. Voilà. Par exemple, si on décide que deux droites parallèles peuvent finalement se croiser, on invente des géométries non euclidiennes qui sont totalement nouvelles. Eh bien, Loulipo fait exactement la même chose, mais avec le dictionnaire et la grammaire.

  41. Intervenant 1

    À donc imposer une règle stricte en littérature, c'est pas pour brider l'imagination, c'est plutôt pour créer un nouvel espace créatif.

  42. Intervenant 2

    C'est complètement ça. Le cas le plus célèbre, c'est le roman La Disparition de Georges Perec.

  43. Intervenant 1

    Ah oui, le fameux livre écrit sans la lettre E.

  44. Intervenant 2

    Voilà, c'est un lipogramme. Et au lieu de paralyser l'écrivain, cette contrainte agit comme un moteur surpuissant. Le cerveau est privé de ses automatismes, donc il doit inventer des chemins de traverse, de nouvelles structures.

  45. Intervenant 1

    C'est fascinant de voir que la contrainte mathématique devient un outil d'exploration pour l'art. Et cette idée de règles simples qui génère une incroyable complexité, je trouve que c'est le pont parfait vers l'intervention de Jean-Paul Delahaye, l'après-midi.

  46. Intervenant 2

    Ah, le jeu de la vie.

  47. Intervenant 1

    Exactement, le jeu de la vie de John Conway, de merveilleuse configuration. Là, on n'est plus du tout dans la littérature, on est carrément dans la simulation de l'existence.

  48. Intervenant 2

    C'est clair, le jeu de la vie, c'est vraiment l'illustration ultime de l'émergence. Bon, il faut préciser aux auditeurs, ce n'est pas un jeu au sens traditionnel.

  49. Intervenant 1

    Il n'y a pas de manette ou de plateau de jeu.

  50. Intervenant 2

    Non, voilà, c'est ce qu'on appelle un automate cellulaire. Il faut imaginer une immense grille, un peu comme un damier infini. Chaque case de cette grille est une cellule qui peut être soit vivante, soit morte.

  51. Intervenant 1

    Et ensuite ?

  52. Intervenant 2

    Et ensuite, on ne pose que trois règles mathématiques basiques pour passer d'une génération à la suivante.

  53. Intervenant 1

    Attends, seulement trois règles ? Comment ça marche concrètement ?

  54. Intervenant 2

    Elle s'inspire un peu de la nature. La première règle, c'est que si une cellule vivante a moins de deux voisines, elle meurt de solitude.

  55. Intervenant 1

    C'est un peu triste.

  56. Intervenant 2

    Ouais. Deuxième règle, si elle a plus de trois voisines, elle meurt de surpopulation, étouffée en gros.

  57. Intervenant 1

    D'accord. Et la troisième ?

  58. Intervenant 2

    La troisième règle dit que si une case vide est entourée par très exactement trois cellules vivantes, une nouvelle cellule naît par reproduction. Et c'est tout.

  59. Intervenant 1

    Mais c'est extrêmement basique. Franchement, on dirait les règles d'un jeu de cours de récréation.

  60. Intervenant 2

    Sauf que, et c'est là le coup de génie de Conway, lorsqu'on laisse ce système informatique tourner, ces règles toutes simples donnent naissance à des motifs d'une complexité vertigineuse.

  61. Intervenant 1

    Vraiment ? Quel genre de

  62. Intervenant 2

    motifs ? On voit apparaître des structures qui pulsent, des espèces de planeurs qui se déplacent tout seuls sur la grille. Il y a même des structures qui en fabriquent d'autres. C'est la preuve mathématique que la complexité de notre monde, de la biologie même, elle peut émerger de lois locales super simples.

  63. Intervenant 1

    Waouh, c'est vertigineux quand on y pense. Mais bon, ces idées, ces théorèmes, c'est pas des trucs qui flottent par magie dans l'atmosphère.

  64. Intervenant 2

    Non, bien sûr.

  65. Intervenant 1

    Elles ont été portées par des êtres humains, avec leurs failles, leurs intuitions, leurs génies. Et ça, c'est la deuxième grande ambition de cette journée. Mettre des visages sur ces concepts. Des figures historiques du passé jusqu'aux auteurs contemporains.

  66. Intervenant 2

    Tout à fait. Et le programme a structuré cette transmission historique sous la forme de conférences flash qui durent 15 minutes. 15

  67. Intervenant 1

    minutes, ça passe

  68. Intervenant 2

    vite. Très vite. On a André Delédic, par exemple, qui est très connu pour avoir créé le concours Kangourou. Lui, il présente Isaac Newton. Ensuite, Émilou Hafner à bord de Gottfried Leibniz.

  69. Intervenant 1

    Ah, Leibniz, c'est un grand nom.

  70. Intervenant 2

    Oui, Bernard Randé nous parle du génie indien Srini Vasa Ramanujan. Et faut pas oublier les maîtres des énigmes, Martin Gardner et Sam Lloyd. Ou encore le mathématicien italien Vito Volterra, présenté par Frédéric Jaecke.

  71. Intervenant 1

    Mais attends, je t'arrête deux secondes. Comment on peut espérer résumer l'œuvre de géant absolu en seulement 15 minutes ? Prenons Leibniz, qui a carrément posé les fondations du calcul infinitésimal.

  72. Intervenant 2

    Oui, c'est dense.

  73. Intervenant 1

    Ou Ramanujan, avec ses carnets remplis de formules inédites qui font encore transpirer les chercheurs aujourd'hui. 15 minutes, c'est à peine le temps de lire leur page Wikipédia, non ? Il n'y a pas un gros risque de superficialité ?

  74. Intervenant 2

    Ça soulève une question super intéressante sur la nature même de la vulgarisation. Le but d'un format flash, c'est pas du tout de dérouler la démonstration complète d'un théorème au tableau noir pendant deux heures.

  75. Intervenant 1

    Heureusement pour le public, peut-être.

  76. Intervenant 2

    C'est ça. Le but, c'est vraiment d'extraire la substantifique moelle de l'intuition d'un chercheur. Prenons Ramanujan, par exemple.

  77. Intervenant 1

    Oui, l'autodidacte indien.

  78. Intervenant 2

    Voilà, début du 20ème siècle. Il trouvait des séries infinies qui permettaient de calculer Pi avec une précision inégalée à l'époque. Mais ce qui est captivant à raconter en 15 minutes, c'est pas la mécanique brute de sa formule, c'est son processus de découverte.

  79. Intervenant 1

    Il me semble qu'il avait une méthode très particulière, non ?

  80. Intervenant 2

    Totalement atypique. Ramanujan affirmait que ces formules lui étaient révélées directement dans son sommeil par une déesse hindoue.

  81. Intervenant 1

    Ah oui, quand même. Et comment la communauté mathématique gérait ça ? La rigueur scientifique londonienne face à une intuition mystique, ça devait faire des étincelles.

  82. Intervenant 2

    C'est justement tout le génie de sa collaboration avec le mathématicien britannique G.H. Hardy. En gros, Hardy lui disait un truc du genre « ton intuition est brillante, d'accord, mais maintenant, va falloir la prouver étape par étape ».

  83. Intervenant 1

    Du choc des cultures.

  84. Intervenant 2

    Exactement. Et la conférence flash, elle permet de faire ressentir cette tension entre le saut intuitif, sauvage, inexplicable et l'échafaudage très rigoureux de la preuve mathématique. Quinze minutes, ça suffit largement pour planter cette graine dans l'esprit du public.

  85. Intervenant 1

    D'accord, je comprends mieux la démarche, c'est pertinent. Mais il y a un autre intervenant dans cette galerie de portraits qui m'interpelle pas mal.

  86. Intervenant 2

    Lequel ?

  87. Intervenant 1

    Alain Zalmanski, qui vient nous parler de Louise Carole. Or, dans l'esprit de tout le monde, Louise Carole, c'est simplement l'auteur d'Alice au pays des merveilles. C'est un conte pour enfants. Qu'est-ce que le lapin blanc vient faire dans un panthéon de mathématiciens ?

  88. Intervenant 2

    Ah, ça c'est le grand paradoxe de Louise Carroll. En fait, c'était le nom de plume de Charles Dodgson. Et Dodgson, c'était pas qu'un compteur, c'était un logicien de très très haut vol et un professeur de mathématiques à l'université d'Oxford.

  89. Intervenant 1

    Attends, Alice au pays des merveilles a été écrite par un prof de maths ?

  90. Intervenant 2

    Eh oui ! En réalité, c'est un traité de logique déguisé, ce livre.

  91. Intervenant 1

    Ah bon ?

  92. Intervenant 2

    Ouais. Tous les dialogues absurdes, par exemple avec le Chapelier fou, ça repose sur des paradoxes mathématiques précis, des concepts de temps cycliques, d'arithmétiques modulaires. Dodgson, il utilisait l'absurde littéraire pour tester les limites de la logique formelle. Donc, sa place est parfaitement justifiée ici.

  93. Intervenant 1

    C'est fou de relire ce classique sous cet angle. Et du coup, cette histoire des mathématiques, elle continue de s'écrire aujourd'hui. L'événement transforme aussi le centre de documentation en espace de rencontre avec des auteurs contemporains.

  94. Intervenant 2

    Oui, c'est très important de montrer que c'est vivant.

  95. Intervenant 1

    C'est là que le passé théorique vient percuter notre présent le plus concret. On y croise par exemple Hubert Krivine avec son petit traité de hasardologie, Gilles Cohen pour l'intégrale des jeux du monde et surtout Leila Schneps qui dédicace son livre « Les maths au tribunal ».

  96. Intervenant 2

    Ah, un sujet passionnant.

  97. Intervenant 1

    Oui, ce titre fait complètement écho à ce dont on parlait tout au début du podcast.

  98. Intervenant 2

    Complètement. Le travail de Leila Schneps illustre parfaitement le poids sociétal énorme des mathématiques. Dans les tribunaux pénaux aujourd'hui, on utilise de plus en plus de preuves basées sur l'ADN ou des statistiques médicales.

  99. Intervenant 1

    C'est devenu la norme,

  100. Intervenant 2

    oui. Sauf que, problème, les avocats, les juges et les jurés, ils ne sont généralement pas du tout formés aux probabilités. Et c'est là qu'intervient ce qu'on appelle le sophisme du procureur.

  101. Intervenant 1

    C'est-à-dire ?

  102. Intervenant 2

    Comment une simple erreur de probabilité peut envoyer quelqu'un innocent derrière les barreaux ?

  103. Intervenant 1

    Je te donne un exemple. Imaginons qu'on trouve une trace d'ADN sur une scène de crime.

  104. Intervenant 2

    Ok.

  105. Intervenant 1

    L'expert scientifique témoigne à la barre et dit qu'il n'y a qu'une chance sur un million que l'ADN d'une personne prise au hasard dans la rue corresponde à cette trace. Le suspect, lui, il correspond. Donc le procureur va dire que c'est forcément lui ?

  106. Intervenant 2

    Voilà. Le procureur dira à l'audience, il n'y a donc qu'une chance sur un million que cet homme soit innocent. Et ça, c'est un sophisme terrifiant.

  107. Intervenant 1

    Attends, pourquoi c'est faux ? Intuitivement, ça semble super logique.

  108. Intervenant 2

    Parce que c'est une inversion. On confond la probabilité que l'ADN corresponde sachant que la personne est innocente avec la probabilité que la personne soit innocente sachant que l'ADN corresponde.

  109. Intervenant 1

    Oula, faut que tu m'expliques.

  110. Intervenant 2

    C'est simple. Imagine que la ville compte 10 millions d'habitants. Une chance sur un million, statistiquement, ça signifie qu'il y a environ 10 personnes dans la ville qui ont ce profil ADN particulier.

  111. Intervenant 1

    D'accord.

  112. Intervenant 2

    Donc, le suspect, c'est juste un parmi ces 10 personnes potentielles. Ces chances d'être innocentes, elles ne sont pas d'une sur un million. Elles sont de 9 sur 10 s'il n'y a aucune autre preuve contre lui.

  113. Intervenant 1

    Ah oui, 9 chances sur 10 d'être innocents, c'est énorme la différence.

  114. Intervenant 2

    Et des dizaines de personnes ont été lourdement condamnées à cause de cette simple inversion des probabilités conditionnelles. Donc oui, les mathématiques ça sauve des vies, ou ça les détruit.

  115. Intervenant 1

    Ça fait froid dans le dos, d'où l'importance cruciale de l'éducation. D'ailleurs, le programme intègre une volonté de décloisonnement avec une réunion pour les enseignants, et pas seulement des profs de maths, mais des profs de français, de physique, d'informatique, pour parler d'interdisciplinarité.

  116. Intervenant 2

    C'est essentiel de casser les silos.

  117. Intervenant 1

    Mais bon, écouter des conférences et lire des livres, c'est bien beau. Ce qui marque vraiment les esprits en général, c'est de mettre les mains dans le cambouis. Et c'est là que ça devient vraiment intéressant, le passage à l'approche tangible et aux manipulations physiques.

  118. Intervenant 2

    Absolument. La théorie a besoin de matière pour être pleinement assimilée par le cerveau. Les organisateurs ont mis en place une série impressionnante d'ateliers interactifs pour ça.

  119. Intervenant 1

    Il le trouve que l'intelligence de ce dispositif, c'est que les ateliers sont classés par catégories d'âge. Il y a A pour les plus de 15 ans, B pour les 10 à 16 ans et C pour les 7 à 12 ans. Ça prouve que l'abstraction peut littéralement devenir un jeu de construction adapté au stade de développement de chacun.

  120. Intervenant 2

    C'est super bien pensé, oui.

  121. Intervenant 1

    On retrouve Hervé Lening sur la cryptographie, Dominique Souder et sa magie mathématique ou encore Eric Trouillaud avec son jeu Matador pour le calcul mental.

  122. Intervenant 2

    La cryptographie et la magie mathématique, c'est très lié en fait. Les deux exploitent des failles dans notre perception ou alors elles utilisent des propriétés super robustes des nombres pour dissimuler de l'information. Manipuler ces codes, ça rend la logique palpable.

  123. Intervenant 1

    On cite aussi pas mal le jeu de Hex. De quoi s'agit-il exactement ? C'est juste un jeu de société classique ?

  124. Intervenant 2

    Alors le jeu de Hex, ça se joue sur un plateau en forme de losange qui est pavé d'hexagones.

  125. Intervenant 1

    Comme des alvéoles d'abeilles.

  126. Intervenant 2

    Exactement. Deux joueurs s'affrontent. Il y en a un qui doit relier le bord du haut et le bord du bas avec ses pions et l'autre doit volier la gauche et la droite. Ça a l'air bête et simple comme ça.

  127. Intervenant 1

    Ouais, ça a l'air d'un jeu de stratégie basique.

  128. Intervenant 2

    Sauf que le célèbre mathématicien John Nash a prouvé, par un théorème fondamental, qu'il ne peut jamais y avoir de match nul à ce jeu. L'un des deux joueurs finira toujours, forcément, par bloquer l'autre et gagner.

  129. Intervenant 1

    Et c'est

  130. Intervenant 2

    ça qui est génial. Jouer à Hex, c'est pas juste jouer. C'est manipuler de la topologie pure. C'est expérimenter physiquement le concept de connexion spatiale.

  131. Intervenant 1

    Et en parlant d'expérience physique, il y a aussi la salle d'actualité qui propose des ateliers sur les japonioseries. Alors, on y pratique l'origami, bien sûr, mais surtout, on découvre les sangakus. Qu'est-ce que c'est qu'un sangaku ?

  132. Intervenant 2

    Oh, c'est magnifique ça ! Les sangakus, ce sont des objets historiques japonais. Faut remonter à la période Edo. À cette époque, le Japon était complètement fermé au reste du monde. Et une tradition fascinante a émergé.

  133. Intervenant 1

    Laquelle ?

  134. Intervenant 2

    Des personnes de toutes les classes sociales, des samouraïs comme de simples paysans, s'amusaient à résoudre des problèmes de géométrie euclidienne très très complexes.

  135. Intervenant 1

    Juste pour le plaisir ?

  136. Intervenant 2

    Oui, mais pas seulement. Ils gravaient ensuite l'énoncé de ces problèmes et leurs magnifiques solutions sur des tablettes en bois colorées. Et ils allaient accrocher ces tablettes sous les toits des sanctuaires shintoïstes.

  137. Intervenant 1

    En guise d'offrande ?

  138. Intervenant 2

    Voilà, comme offrande aux esprits. C'est vraiment la mathématique vue comme un art spirituel et comme un défi communautaire.

  139. Intervenant 1

    C'est incroyable, des théorèmes en offrande religieuse. Et dans le même esprit d'exploration spatiale, on peut aussi explorer le fameux ruban de Moebius.

  140. Intervenant 2

    Ah, le classique ruban qui ne possède qu'une seule face.

  141. Intervenant 1

    Oui, et les formules de pique et de l'air. D'ailleurs, si je me souviens bien de mes cours, la formule de l'air, c'est celle qui relie les sommets, les arêtes et les faces d'un volume en 3D.

  142. Intervenant 2

    T'as une excellente mémoire, tout à fait. Si tu prends n'importe quel polyèdre simple, disons un cube, tu prends son nombre de sommets, tu y soustrais le nombre de ses arêtes et tu y ajoutes le nombre de ses faces.

  143. Intervenant 1

    Et ça donne

  144. Intervenant 2

    quoi ? Le résultat sera toujours invariablement égal à 2. Sommets moins arêtes plus faces égale 2. C'est une constante universelle de la géométrie en trois dimensions.

  145. Intervenant 1

    Et le théorème de pique, c'est quoi ?

  146. Intervenant 2

    Le simple fait de t'entendre l'énoncer, ça donne envie de prendre un papier quadrillé et de vérifier tout de suite. C'est très satisfaisant à faire, je confirme.

  147. Intervenant 1

    Et la dimension visuelle ne s'arrête pas là. Il y a aussi l'exposition Oscar Tangente qui est située dans le cadre assez magnifique de l'église Saint-Martin-des-Champs. On peut y voir Christelle Albertini, qui est meilleure ouvrière de France, réaliser une grande mosaïque. L'art interagit avec les maths ici.

  148. Intervenant 2

    Du cerveau mathématique.

  149. Intervenant 1

    C'est poétique. Et il n'y a sans doute pas de meilleur écrin pour accueillir cette rencontre entre l'esprit, la main et la machine que le musée des arts et métiers lui-même.

  150. Intervenant 2

    Ah ça, c'est le lieu idéal.

  151. Intervenant 1

    Ce lieu, ce n'est pas un simple décor pour l'événement, c'est un vrai partenaire. Des rallies de découvertes mathématiques y sont d'ailleurs organisées ce jour-là. Il y a une version découverte pour les curieux et une version amateur éclairé.

  152. Intervenant 2

    Avec un livret et un cadeau à la clé, il faut le préciser.

  153. Intervenant 1

    Petit bonus sympa. Et on nous propose aussi des visites flash sur des objets emblématiques du musée, Galilée et Pascal, l'Automate de Vaucanson, la légendaire Pascaline. Mais il y a un truc qui m'interroge. Qu'est-ce que ça implique de faire cohabiter dans le même espace des associations comme Ludimat, qui montrent des vieilles machines à calculer en bois avec leurs engrenages, et juste à côté, des calculatrices ultramodernes de la marque Hewlett-Packard ?

  154. Intervenant 2

    C'est un vrai choix scénographique. Ce contraste très saisissant, il raconte tout simplement le continuum technologique de l'humanité. En réalité, le bois et le silicium parlent exactement la même langue. C'est joliment dit. Mais c'est vrai. Prends une vieille machine mécanique. Elle utilise des cams, des encoches, des engrenages pour effectuer physiquement, devant tes yeux, le passage d'une retenue lors d'une addition.

  155. Intervenant 1

    Oui, on entend le clac-clac du mécanisme.

  156. Intervenant 2

    Voilà, tu peux voir, toucher et entendre l'arithmétique se faire. Eh bien, la calculatrice Hewlett-Packard exécute très exactement la même logique algébrique booléenne. Sauf que c'est à une échelle microscopique, en utilisant des portes logiques où circulent des électrons.

  157. Intervenant 1

    Les maths sont le fil rouge.

  158. Intervenant 2

    C'est ce pont invulnérable qui permet à la pensée logique de s'incarner d'abord dans le bois du XVIIe siècle, puis dans le silicium du XXIe siècle. Le principe conceptuel survit totalement au changement de matériaux.

  159. Intervenant 1

    C'est fascinant. Et le point d'orgue de cette incarnation physique, l'attraction phare, c'est bien sûr la démonstration majestueuse du pendule de Foucault qui est installé dans l'ancienne église du musée.

  160. Intervenant 2

    L'expérience ultime. Le pendule de Foucault, c'est l'alliance suprême entre la géométrie et la mécanique céleste.

  161. Intervenant 1

    Tout le monde sait que la Terre tourne, bon. Mais comment le prouver quand on est enfermé dans un bâtiment, sans pouvoir regarder les étoiles ?

  162. Intervenant 2

    C'est là que Foucault a eu son idée de génie. Il a accroché une sphère de laiton très très lourde au bout d'un câble immense et il l'a fait balancer.

  163. Intervenant 1

    Mais que se passe-t-il exactement ? Comment un simple balancier peut-il prouver la rotation de la Terre ? J'ai toujours eu du mal à visualiser.

  164. Intervenant 2

    Alors, pour que les auditeurs visualisent bien, imaginons qu'on se trouve debout sur un immense manège de parcs de jeux.

  165. Intervenant 1

    Ok.

  166. Intervenant 2

    Un manège qui tourne lentement. Et on tient dans nos mains un petit pendule qu'on fait balancer devant nous. Pendant que le manège tourne, l'inertie fait que la ligne de balancement de notre pendule, elle, elle reste totalement fixe par rapport au reste du parc à l'extérieur.

  167. Intervenant 1

    Ah, donc c'est le manège qui tourne autour de cette ligne de balancement et pas l'envers.

  168. Intervenant 2

    Exactement. Eh bien, dans le musée des arts et métiers, le manège, c'est la terre. Le pendule de Foucault, il balance dans un plan immulable qui est dicté par les lois de la physique.

  169. Intervenant 1

    Et nous, on tourne avec le sol du musée.

  170. Intervenant 2

    C'est ça. Au fur et à mesure des heures, le public a l'impression que le balancement du pendule change de direction. Il fait tomber des petits taquets en bois d'ailleurs. Mais en réalité, c'est le sol, le musée et la planète entière qui sont en train de pivoter lentement en dessous de lui.

  171. Intervenant 1

    C'est tout bonnement vertigineux. Assister à ça, c'est vraiment voir l'invisible. Et c'est bien la conclusion de tout ce programme foisonnant pour les 30 ans de Tangente. Cet événement y prouve avec éclat que les mathématiques ne sont pas isolées au sommet d'une tour d'ivoire.

  172. Intervenant 2

    Elles sont partout.

  173. Intervenant 1

    Elles infusent la musique qu'on écoute, la littérature qu'on déchiffre, l'art qu'on contemple et les lois physiques qui soutiennent notre monde.

  174. Intervenant 2

    Elles sont carrément l'architecture cachée du réel, oui.

  175. Intervenant 1

    Et ça amène à une ultime réflexion, je trouve. Ce dimanche 3 décembre 2017, une fois que la journée sera terminée et que les lourdes portes du Musée des Arts et Métiers se fermeront sur la nuit parisienne, l'événement prendra fin.

  176. Intervenant 2

    Oui, comme toute chose.

  177. Intervenant 1

    Mais bien après que le pendule de Foucault ait cessé sa démonstration publique, ces lois, elles, ne s'arrêteront pas. De la même manière que les petites règles cellulaires de Conway continuent de générer des modèles de vie virtuels, ou que les contraintes de Loulipo structurent secrètement le langage, les lois mathématiques continuent.

  178. Intervenant 2

    Dans un silence parfait.

  179. Intervenant 1

    Exactement, de régir le chaos apparent de notre univers. Il suffit juste de prêter attention pour observer cette géométrie discrète à l'œuvre, à chaque coin de rue, dans la chute d'une feuille ou l'architecture d'un bâtiment.

  180. Intervenant 2

    Prendre conscience de cela, au final, c'est acquérir une nouvelle paire de lunettes pour regarder le monde.

  181. Intervenant 1

    Quelle belle conclusion ! Merci à toutes et à tous d'avoir suivi cette plongée au cœur de la réflexion mathématique. On espère vraiment que cette exploration sonore aura nourri la soif d'apprendre de quiconque nous a écoutés aujourd'hui.

  182. Intervenant 2

    Merci de nous avoir accompagnés.

  183. Intervenant 1

    C'était le podcast du magazine Tangente. On se retrouve très vite pour de nouveaux savoirs à décortiquer. Bonne journée, gardez l'esprit critique et l'œil grand ouvert sur les merveilles qui nous entourent.

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