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20 avr. 2022 · 24 min

Équations différentielles : d’une tangente à la chute libre

Cet épisode audio suit le problème de sous-tangente posé par Florimond de Beaune, sa résolution par Leibniz, puis l’exemple de chute libre chez Newton.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Imaginons un instant qu'on tienne entre les mains une photographie montrant une flèche en plein vol.

  2. Intervenant 2

    D'accord.

  3. Intervenant 1

    L'image est parfaitement nette, elle est totalement figée dans le temps. Et à partir de cette seule image, immobile, serait-il possible de prouver mathématiquement à quelle vitesse exacte cette flèche se déplace ?

  4. Intervenant 2

    C'est un sacré défi géométrique.

  5. Intervenant 1

    Complètement. Et pendant plus de 2000 ans, les esprits les plus brillants de l'humanité ont buté sur cette impossibilité. Comment extraire le mouvement à partir de l'immobilité ? En fait, c'est précisément le cœur de notre exploration aujourd'hui pour nos

  6. Intervenant 2

    auditeurs. Tout à fait.

  7. Intervenant 1

    L'objectif, c'est vraiment de décortiquer la genèse d'un outil mathématique absolument fondamental. Le véritable langage du changement qui fait littéralement tourner notre monde moderne. Les fameuses équations différentielles.

  8. Intervenant 2

    Le pont ultime entre les fonctions et leurs dérivés, quoi.

  9. Intervenant 1

    C'est ça. Bon, décortiquons un peu tout ça. Parce qu'on fait face d'emblée à un paradoxe historique étonnant. Un décalage temporel qui défie complètement l'intuition.

  10. Intervenant 2

    Ouais, et ce décalage temporel, c'est vraiment l'une des grandes curiosités de l'histoire des sciences. Pour bien en saisir l'ampleur, faut d'abord poser les fondations et remonter très très loin en arrière.

  11. Intervenant 1

    Jusqu'à l'Antiquité, c'est ça ?

  12. Intervenant 2

    Exactement. Le calcul intégral, qui sert grosso modo à mesurer des accumulations ou des airs, ça possède des racines extrêmement anciennes. Dès le IVe siècle avant notre ère, en Grèce, des mathématiciens comme Eudox de Cnide, puis surtout Archimède, ont mis au point des méthodes redoutables.

  13. Intervenant 1

    Des méthodes pour calculer des surfaces et des volumes ?

  14. Intervenant 2

    Voilà, la technique phare de l'époque, ça s'appelait la méthode d'exhaustion. L'idée, ça consistait à encadrer une forme complexe, disons acercle, avec des formes géométriques simples, comme des polygones, dont on connaissait parfaitement l'air.

  15. Intervenant 1

    Ah ouais, et on multipliait les côtés ?

  16. Intervenant 2

    C'est ça. En multipliant le nombre de côtés de ces polygones à l'infini, on finissait par épuiser l'espace vide, on prônait la surface du cercle en étau pour en déduire sa valeur exacte. C'est comme ça qu'ils ont approché le fameux nombre Pi.

  17. Intervenant 1

    Mais c'est une démarche brillante en fait. C'est un peu la version antique de notre pixelisation moderne. On utilise de petits carrés ou des triangles de plus en plus petits pour remplir une courbe filmée.

  18. Intervenant 2

    C'est une excellente analogie, oui.

  19. Intervenant 1

    Et pour les volumes, j'imagine qu'ils découpaient virtuellement une pyramide en tranches extrêmement fines, un peu comme on le ferait avec un scanner médical aujourd'hui, et puis ils additionnaient le volume de toutes ces tranches.

  20. Intervenant 2

    Le principe est exactement là. Sommer des quantités infimes pour obtenir un tout fini, c'est vraiment l'essence même de l'intégration. Et ce qui frappe, c'est que la maîtrise conceptuelle de cette accumulation spatiale était déjà très avancée dans l'Antiquité.

  21. Intervenant 1

    Ils étaient très forts en objets statiques, posés là, devant nous.

  22. Intervenant 2

    Oui, la géométrie d'Archimède, c'était des prouesses formidables pour tout ce qui était immobile.

  23. Intervenant 1

    Et du coup, c'est précisément ici qu'intervient le fameux paradoxe dont on parlait en introduction. L'humanité a su très tôt comment accumuler des tranches pour mesurer un volume glomal, donc l'intégrale, mais son reflet mathématique, le calcul différentiel, qui s'intéresse non pas à l'accumulation mais au taux de variation instantanée, donc la vitesse à laquelle un truc change à un instant T, ça n'est apparu que 2000 ans plus tard.

  24. Intervenant 2

    Ouais, deux millénaires de silence radio.

  25. Intervenant 1

    C'est fou.

  26. Intervenant 2

    Pour rendre la chose concrète, c'est un peu comme si les ingénieurs de l'Antiquité avaient inventé un moyen infaillible de calculer, au litre près, le volume de béton nécessaire pour couler une autoroute entière. Mais qu'il avait fallu attendre le XVIIe siècle pour que quelqu'un invente le radar pour flasher la vitesse instantanée d'une voiture sur cette autoroute.

  27. Intervenant 1

    C'est une très belle image. Et c'est vraiment ça.

  28. Intervenant 2

    Mais qu'est-ce qui explique un tel blocage intellectuel en fait ? Pourquoi avoir attendu si longtemps pour penser le mouvement ? Bah l'explication, elle se trouve dans la philosophie même des mathématiques antiques. Tu vois les grecs, ils étaient carrément terrifiés par l'idée du mouvement continu et surtout par l'infini.

  29. Intervenant 1

    Ah l'infini, c'était le grand tabou.

  30. Intervenant 2

    Totalement. Leur mathématique célébrait la perfection, l'harmonie, les proportions divines, des concepts qui par nature sont éternels et immobiles. Penser le changement, c'est accepter l'instabilité, et ça c'était pas possible pour eux.

  31. Intervenant 1

    Donc mesurer une vitesse instantanée, c'est comme essayer de capturer un fantôme, c'est ça ? À l'instant précis où l'on observe la flèche de notre photographie, elle parcourt zéro distance et le temps ne s'écoule pas.

  32. Intervenant 2

    Exactement. C'est le fameux paradoxe de Zénon. Comment tu définis une vitesse si pendant un instant précis, rien ne bouge ? La géométrie classique n'avait tout simplement pas le vocabulaire pour décrire ça.

  33. Intervenant 1

    Donc il a fallu attendre une crise majeure au XVIIe siècle pour que ce mur finisse par céder. Et le détail génial, c'est que le coup de boutoir décisif n'a pas été donné par un mathématicien professionnel.

  34. Intervenant 2

    Non, pas du tout. C'est venu d'un juriste.

  35. Intervenant 1

    Voilà le genre de détails qui rend l'histoire des sciences si riche. L'étincelle vient d'un juriste. Comment ce type se retrouvait à bousculer toute la géométrie européenne ?

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