
21 mai 2020 · 7 min
Quand un contour peut-il paver le plan ? Le critère de Conway
Dans cet épisode audio, suivez les six repères du contour, puis les conditions sur ses portions, jusqu’au pavage par translations et demi-tours.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on va parler d'un concept géométrique assez fou. Imaginez que vous deviez refaire le carrelage de votre salle de bain.
Intervenant 2
D'accord.
Intervenant 1
Mais au lieu d'utiliser des carrés parfaits, bien lisses, on vous oblige à poser des tuiles qui ressemblent à des massinformes. Des trucs complètement fondus et chaotiques.
Intervenant 2
Ah oui, ça a l'air d'être un cauchemar à poser
Intervenant 1
ça. C'est clair, ça semble même carrément impossible à assembler sans laisser de trou, non ? Et pourtant en fait, les mathématiques nous disent que c'est tout à fait réalisable. À condition bien sûr de connaître une règle un peu secrète.
Intervenant 2
Et cette règle, elle nous vient d'un article vraiment fascinant de la bibliothèque Tangente, numéro 64, un numéro de 2018 qui s'appelle « Découpage et pavage ». Et on y aborde le fameux critère de Conway.
Intervenant 1
Le
Intervenant 2
mathématicien John Conway, c'est ça ? C'est ça. Conway a littéralement trouvé la recette. Une recette pour garantir qu'une forme géométrique, même si elle est totalement biscornue, puisse paver une surface à l'infini.
Intervenant 1
Ok, alors décortiquons tout ça, parce que c'est super intriguant. Avant de parler de cette recette concrète, il y a un terme dans l'article sur lequel j'aimerais vraiment qu'on s'arrête. Parce que ça change toute la perspective de la chose.
Intervenant 2
Allez-y, je vous
Intervenant 1
écoute. Le texte dit que le critère de Conway, c'est une condition qui est suffisante, mais pas nécessaire.
Intervenant 2
Oui, c'est une nuance très importante en maths.
Intervenant 1
Voilà, et le texte parle aussi de polygone curviligne. C'est un peu paradoxal, non ? Au final, ça ressemble beaucoup plus à une pièce de puzzle biscornu qu'un banal carrelage carré, quoi.
Intervenant 2
Tout à fait, c'est une bonne analogie.
Intervenant 1
Mais du coup, sur cette histoire de conditions, si je veux découper ma propre tuile chaotique dans un morceau de bois, ça veut dire que je ne suis pas obligée de suivre cette règle. Mais que si je le fais, je suis sûre à 100% que mon carrelage fonctionnera. C'est bien ça la différence entre suffisant et nécessaire.
Intervenant 2
Exactement, c'est parfaitement résumé. C'est ça, l'idée d'une condition suffisante. C'est un plan de construction qui est garanti sur facture, on va
Intervenant 1
dire. D'accord.
Intervenant 2
Il existe effectivement d'autres formes géométriques, très étranges, qui ignorent totalement le critère de Conway et qui parviennent quand même à paver le plan sans laisser de vide.
Intervenant 1
Ah
Intervenant 2
ouais ? Oui. Mais la méthode de Conway, en fait, c'est le passe-droit absolu. C'est votre billet d'entrée assuré pour le club d'épavage parfait. Si la pièce respecte la règle, elle pave le plan à coup sûr.
Intervenant 1
Ok, je comprends bien le principe en théorie. Mais si je suis genre concrètement dans mon atelier, là, avec ma planche de bois et ma scie, qu'est-ce que je dois mesurer au juste ?
Intervenant 2
Alors, Siner, c'est là qu'on rentre dans la recette.
Intervenant 1
Ouais, parce que l'article parle de placer six points sur le contour de la pièce pour délimiter les bords, avec des lettres allant de A à F, dont au moins trois points doivent être distincts. Et là, ça devient vite très abstrait à visualiser pour moi.
Intervenant 2
C'est vrai que lu comme ça, ça peut faire peur. Mais oublions les lettres A, B, C un instant, d'accord ?
Intervenant 1
D'accord, je veux bien.
Intervenant 2
Visualisons simplement la tuile physiquement. Prenez deux côtés opposés de votre tuile, disons le haut et le bas.
Intervenant 1
Ok, j'ai le haut et le bas en tête.
Intervenant 2
La règle, elle stipule que ces deux portions, elles doivent être parfaitement identiques. C'est comme si vous aviez simplement fait glisser la ligne du haut directement vers le bas, par une translation quoi.
Intervenant 1
Ah ok, donc si je dessine une grosse vague très irrégulière en haut, je trace la même vague en bas.
Intervenant 2
Voilà, exactement.
Intervenant 1
Bon, faire glisser le haut vers le bas, c'est logique pour que les pièces s'emboîtent au-dessus et en dessous. Mais qu'en est-il des autres bords ? Ceux sur les côtés ?
Intervenant 2
Alors c'est là que ça devient vraiment intéressant.
Intervenant 1
Oui, parce que le texte mentionne que ces quatre autres portions, donc les côtés restants, ils doivent posséder un centre de symétrie. Et ça, même si ce sont des courbes super complexes ou des réunions de segments dingues. Oui. Mais... Attendez, si les bords sont aussi chaotiques, la seule façon pour qu'ils s'emboîtent sans laisser de vide avec les autres pièces, c'est que ce chaos soit le parfait reflet de lui-même. C'est un peu comme si on faisait tourner le bord autour d'une punaise.
Intervenant 2
Mais c'est exactement ça ! Vous venez de mettre le doigt sur le mécanisme central du truc ! Ce qui est fascinant ici, c'est que sur ces bords latéraux, vous plantez virtuellement une punaise au plein milieu du segment. Et là, vous pouvez dessiner la courbe le plus folle et alambiquée possible pour la première moitié de ce bord. Et ensuite, il vous suffit de faire pivoter cette même courbe à 180 degrés autour de la fameuse punaise. Et ça dessine la seconde moitié du bord.
Intervenant 1
Mais du coup, l'assemblage de toutes ces pièces, ça ne devient pas un cauchemar géométrique monumental ?
Intervenant 2
Eh bien non, et c'est ça le génie du truc. Le dénouement, c'est que malgré ces bords hyper alambiqués, le pavage final, il se réalise avec une simplicité vraiment déconcertante.
Intervenant 1
Parce que la courbe a été construite en pivotant, c'est ça ?
Intervenant 2
Voilà. Puisque vous l'avez construite autour de ce point central, si vous prenez une deuxième tuile identique et que vous la retournez, les courbes vont s'emboîter parfaitement.
Intervenant 1
Comme une clé dans sa serrure.
Intervenant 2
Exactement. En fait, le mécanisme est d'une pureté redoutable. Le pavage infini ne demande que d'utiliser de simples translations ou des rotations à 180°. Le critère verrouille toute la forme autour de ces simples points de pivot.
Intervenant 1
Waouh, c'est vraiment une sorte de chaos contrôlé en fait. On réalise qu'une complexité visuelle infinie, elle peut naître d'une règle de répétition super simple.
Intervenant 2
Oui, c'est très élégant.
Intervenant 1
Et c'est ce qui rend ça tellement pertinent pour nous, auditeurs. Cette rigueur mathématique, c'est exactement la structure invisible qui se cache derrière l'harmonie des sols anciens, des mosaïques envoûtantes ou même du design moderne qui nous entoure tous les jours.
Intervenant 2
Totalement. Ça prouve que, sous des apparences très complexes et asymétriques, notre univers obéit bien souvent à des principes d'une économie de moyens qui est juste immense. Une simple glissade, quelques points de pivot et voilà, l'infini est entièrement couvert.
Intervenant 1
Ce qui soulève une dernière question d'ailleurs, et je la trouve assez vertigineuse pour cloire ce sujet.
Intervenant 2
Ah oui, laquelle ?
Intervenant 1
Eh bien, si le simple fait de glisser et de pivoter autour de quelques points, ça suffit à verrouiller parfaitement un plan plat infini en deux dimensions, que se passerait-il si on tentait d'appliquer cette même logique de symétrie, non plus à un plan, mais à des volumes en trois dimensions ?
Intervenant 3
Oh, waouh !
Intervenant 1
Ouais. Pourrait-on sculpter, genre, une brique spatiale ultime capable de s'emboîter en pivotant pour remplir absolument chaque recoin du vide de notre univers tout entier ? On vous laisse méditer là-dessus.
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