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18 sept. 2019 · 22 min

Nombres décadiques : pourquoi …999 vaut-il −1 ?

Suivez pas à pas cette arithmétique inversée : l’épisode part des chiffres infinis vers la gauche et mène à l’égalité …999 = −1.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on va aborder un truc vraiment particulier. Et si on imaginait qu'une infinité de 9 alignés, ça donne exactement −1 ?

  2. Intervenant 2

    Oui, dit comme ça, ça paraît totalement absurde.

  3. Intervenant 1

    C'est clair. Parce que normalement, les mathématiques, on voit ça comme un univers superfigé, un monde de règles strictes, de théorèmes qu'on ne touche surtout pas. On applique la formule, on a le résultat et on passe à autre chose.

  4. Intervenant 2

    Exactement, la bonne vieille arithmétique. Mais en fait, l'histoire des sciences, elle bascule souvent quand quelqu'un décide d'arrêter de suivre les règles, de juste renverser le plateau pour voir un peu ce qui se passe.

  5. Intervenant 1

    Et c'est exactement ce qu'on va faire aujourd'hui.

  6. Intervenant 2

    Voilà. C'est vraiment cette impulsion, ce besoin de s'affranchir des cadres qui a amené une des inventions les plus dingues de la fin du XIXe siècle. En 1897, il y a un mathématicien allemand, Kurt Hensel,

  7. Intervenant 1

    Kurt

  8. Intervenant 2

    Hensel qui décide d'observer nos nombres classiques, mais sous un angle totalement inédit. C'est là qu'il introduit ce qu'il appelle les nombres péadiques, et plus spécifiquement pour notre système en base 10 à nous, les nombres

  9. Intervenant 1

    décadiques. Décomposons cela ensemble. Notre mission pour cette plongée au cœur de nos sources, c'est d'explorer cette véritable chimère décadique.

  10. Intervenant 2

    J'aime bien le terme « chimère », c'est très à propos.

  11. Intervenant 1

    N'est-ce pas ? On va vraiment pénétrer dans un univers miroir, où nos nombres subissent une mutation radicale. Leurs chiffres, au lieu de s'arrêter, s'étirent à l'infini. Et pas vers la droite après la virgule comme d'habitude, mais …

  12. Intervenant 2

    Vers la gauche.

  13. Intervenant 1

    Vers la gauche, voilà.

  14. Intervenant 2

    Mais notre but, c'est de décortiquer comment ce pur plaisir intellectuel, qui a l'air de contredire tout bon sens, sert en fait de banc d'essai pour notre propre réalité mathématique.

  15. Intervenant 1

    Absolument. Mais pour vraiment saisir cette mécanique de nombre qui parle vers la gauche à l'infini, il faut faire un petit pas en arrière.

  16. Intervenant 2

    Un petit rappel historique.

  17. Intervenant 1

    C'est ça. Faut d'abord se demander pourquoi nos nombres à nous s'étendent vers la droite. C'est un truc qu'on tient tellement pour acquis.

  18. Intervenant 2

    Bah oui, on l'apprend tous à l'école primaire. Nos nombres entiers, ce sont des puissances de 10 qui s'accumulent vers la gauche, unités, dizaines, centaines. Et pour les décimales, ce sont des fractions de 10 qui s'écoulent vers la droite.

  19. Intervenant 1

    Oui, et le vrai verrou technologique qui a permis ça, c'est l'invention du zéro.

  20. Intervenant 2

    Ah oui, le fameux zéro. Parce qu'il a fallu plus de 1000 ans après les pythagoriciens pour que cette numération de position s'établisse vraiment en Inde. Le zéro servait de marqueur de position vide. Si on regarde le contraste avec les babyloniens, c'est frappant.

  21. Intervenant 1

    Ils avaient un système super complexe ce nombre.

  22. Intervenant 2

    Très sophistiqué, ouais. Un système sexagésimal, basé sur les puissances de 60. Mais le truc, c'est que sans concept formel pour dire « ici, il n'y a rien », bah un même symbole sur leur tablette d'argile, ça pouvait vouloir dire 1.

  23. Intervenant 1

    Ou 60, ou 3600 selon le contexte,

  24. Intervenant 2

    quoi. Exactement. C'était le lecteur qui devait deviner l'ordre de grandeur. L'invention du zéro et de la virgule a complètement figé notre écriture. Et du coup, la droite de la virgule, ça permet d'écrire des réels avec une infinité de décimales.

  25. Intervenant 1

    Comme un tiers ou la racine carrée de 2.

  26. Intervenant 2

    Voilà. Et c'est là que Kurt Hensel arrive et se dit, et si on changeait la gravité de tout ça ?

  27. Intervenant 1

    Il retourne le concept.

  28. Intervenant 2

    Totalement. Il crée un objet formel, que dans la littérature mathématique francophone, on appelle parfois un Brenon, B-R-E-N-O-M, pour nombre à l'envers.

  29. Intervenant 1

    Ah, amusant !

  30. Intervenant 2

    N'est-ce pas ? Et la logique est inversée. Ce nouveau nombre, il a un nombre fini de chiffres vers la droite, donc après la virgule, ça s'arrête, mais vers la gauche, c'est potentiellement infini.

  31. Intervenant 1

    C'est fou de visualiser ça. C'est un peu comme tenir un livre dont on connaîtrait la toute fin.

  32. Intervenant 2

    Oui, le point final serait notre virgule.

  33. Intervenant 1

    C'est ça, la virgule, c'est la fin, mais le récit s'écrirait perpétuellement à l'envers, chapitre par chapitre vers le début, sans jamais trouver de commencement.

  34. Intervenant 2

    2, 8, 7, 2.

  35. Intervenant 1

    Mais logiquement, si on commence à faire des vraies mathématiques avec ça, on doit vite se prendre des murs, non ? Enfin, si j'essaye de faire une toute petite addition. Dans la vraie vie, on aligne nos nombres par la droite et on additionne de droite à gauche.

  36. Intervenant 2

    En propageant les retenues,

  37. Intervenant 1

    ouais. Sauf que là, si la gauche n'a pas de fin, mon addition se termine littéralement jamais.

  38. Intervenant 2

    Alors oui, dans l'absolu, elle ne se termine jamais. Mais mécaniquement, ça ne pose strictement aucun problème.

  39. Intervenant 1

    Vraiment ?

  40. Intervenant 2

    Vraiment. Parce que les n derniers chiffres de votre résultat à droite dépendront toujours exclusivement des n derniers chiffres des deux nombres de départ. Les calculs que vous faites à droite sont définitifs.

  41. Intervenant 1

    Ah, parce que la retenue part vers la gauche.

  42. Intervenant 2

    C'est ça. Une retenue se décale vers la gauche, vers l'infini, mais elle ne revient jamais au grand jamais modifier ce qui a déjà été calculé à droite.

  43. Intervenant 1

    D'accord, je vois le truc, le flux va dans un seul sens, donc l'addition tient la route. Mais pour qu'une addition marche dans un système mathématique, il faut bien un élément neutre, un zéro. Si j'ajoute zéro, rien ne change. Donc dans ce monde infini vers la gauche, le zéro c'est logiquement une infinité de zéros.

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