
14 juil. 2020 · 20 min
Loi PLM à Paris, Lyon, Marseille : le plus de voix suffit-il ?
Cet épisode suit le scrutin propre à Paris, Lyon et Marseille, des votes par secteur aux sièges, pour éclairer pourquoi le total des voix peut ne pas suffire.
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Intervenant 1
En mathématiques, 62% des voix, ça ne peut pas se transformer magiquement en 75% du pouvoir. C'est une impossibilité arithmétique de base, non ? Sauf si l'on parle des élections municipales en France.
Intervenant 2
C'est clair et c'est un sujet absolument vertigineux pour le coup.
Intervenant 1
Bonjour et bienvenue à toutes et à tous dans cette nouvelle exploration signée par le podcast du magazine Tangente. Je suis vraiment, mais alors vraiment ravi d'être là aujourd'hui. L'objectif, c'est de plonger dans les rouages d'une anomalie démocratique complètement folle.
Intervenant 2
Oui, bonjour tout le monde. On va essayer de comprendre comment, dans trois des plus grandes villes françaises, les règles de calcul peuvent contredire la volonté populaire.
Intervenant 1
Exactement. Gagner dans les urnes, mais perdre à la mairie, quoi. C'est là que la logique déraille complètement. C'est un mystère mathématique et politique fascinant.
Intervenant 2
On imagine souvent la démocratie comme une équation hyper simple. La personne qui rassemble le plus de suffrages gagne l'élection. C'est intuitif.
Intervenant 1
Voilà, c'est ce qu'on apprend à l'école.
Intervenant 2
C'est ça. Pourtant, la loi électorale qui régit Paris, Lyon et Marseille, la fameuse loi PLM, permet un phénomène invraisemblable. Un candidat ou une candidate peut obtenir la majorité des voix au total sur l'ensemble de la ville et malgré tout perdre l'élection.
Intervenant 1
C'est quand même un truc de dingue. Bon, décortiquons un peu tout ça. Pour comprendre comment le système a pu générer un tel paradoxe, je crois qu'il faut revenir à la genèse du problème.
Intervenant 2
Tout à fait. Il faut remonter le temps jusqu'en 1981. François Mitterrand vient d'être élu président. Et à cette époque-là, la règle pour les élections municipales dans les villes de plus de 20 000 habitants, c'était d'une brutalité absolue.
Intervenant 1
C'était le « winner takes all », comme on dit, non ?
Intervenant 2
Exactement, c'était le scrutin majoritaire à un ou deux tours, sans aucune dose de proportionnelle. Concrètement, la liste qui arrivait en tête raflait absolument tous les sièges du conseil municipal. 100% du pouvoir.
Intervenant 1
Donc attendez, si une liste gagnait avec disons 51% des voix, face à une autre qui en rassemblait 49, l'opposition n'avait rien ?
Intervenant 2
Rien du tout. Zéro siège pour l'opposition. C'était une prime au vainqueur total, qui était justifiée à l'époque par le besoin absolu de stabilité. On voulait éviter les blocages.
Intervenant 1
D'accord. Mais François Mitterrand, du coup, trouve ça profondément injuste. Il souhaite introduire la représentation proportionnelle pour que les voix minoritaires soient enfin entendues.
Intervenant 2
Voilà. Sauf que, et c'est là que le casse-tête commence, donner une voix à tout le monde, ça pose un énorme problème de gouvernance.
Intervenant 1
Bah oui, parce que si le conseil municipal ressemble à une mosaïque de plein de petits partis qui ne s'entendent pas, comment on fait pour voter le budget ou même construire une école ?
Intervenant 2
C'est l'angoisse de l'ingouvernabilité, en fait. Si on applique une proportionnelle stricte, on risque le blocage permanent. Du coup, le président charge son ministre de l'Intérieur, Gaston Defer, de trouver une formule mathématique.
Intervenant 1
Une formule pour concilier l'inconciliable, quoi. C'est un peu ça, oui. Il fallait concilier la représentation équitable des minorités et la stabilité de l'exécutif. En gros, le maire doit pouvoir agir tout en ayant une opposition face à lui.
Intervenant 2
Et la solution trouvée, ça débouche sur la loi de 1982, un système hybride assez unique au monde qui s'applique d'ailleurs aujourd'hui à toutes les communes de plus de 1000 habitants.
Intervenant 1
Absolument. Moi, pour visualiser la chose, j'aime bien utiliser l'analogie d'une pizza.
Intervenant 2
Ah oui, l'histoire de la pizza électorale.
Intervenant 1
C'est ça. Imaginons une gigantesque pizza qui représente tous les sièges du conseil municipal. Si une liste gagne l'élection, disons au premier tour avec la majorité absolue, le système lui donne immédiatement et automatiquement la moitié de la pizza. Bam ! C'est ce qu'on appelle la prime majoritaire.
Intervenant 2
Et cette moitié de pizza préattribuée, c'est vraiment la garantie de la stabilité. C'est le bouclier du maire, en quelque sorte. Quoi qu'il arrive avec le reste des parts, la liste gagnante sait qu'elle a déjà 50% du conseil dans la poche.
Intervenant 1
Mais attendez, donner d'office la moitié des sièges à une liste avant même de répartir le reste, c'est une entorse massive à la proportionnelle. C'est un chèque en blanc, non ?
Intervenant 2
Ah mais totalement ! C'est un compromis politique totalement assumé, au détriment de la pureté mathématique. Mais la subtilité de ce système de faire, elle réside dans la deuxième moitié de la pizza.
Intervenant 1
Celle qu'on n'a pas encore
Intervenant 2
touchée. Voilà. Une fois que la liste gagnante a pris ses 50%, les parts restantes sont divisées à la proportionnelle, entre toutes les listes ayant obtenu plus de 5% des voix.
Intervenant 1
Et ça inclut la liste gagnante ?
Intervenant 2
Mais elle a le droit de se resservir une part dans la deuxième moitié.
Intervenant 1
Donc le gagnant repart avec sa grosse moitié bien sécurisée, plus une part proportionnelle supplémentaire. L'idée semble assez astucieuse sur le papier. Sauf qu'en pratique, c'est là que les mathématiques se heurtent au monde réel.
Intervenant 2
Et oui, parce que la proportionnelle, c'est simple qu'en théorie. Concrètement, comment on gère le partage quand les pourcentages ne tombent pas juste ?
Intervenant 1
Oui, parce que si le calcul indique qu'un parti a droit à, je ne sais pas moi, 2,48 sièges, on ne peut pas élire deux personnes entières et puis couper un troisième élu à la hauteur du torse.
Intervenant 2
Ah ça, heureusement que non. C'est ce qu'on appelle le fameux problème de réceste fractionnaire. Cette impossibilité de découper des êtres humains, ça nous oblige à faire des choix d'arrondis.
Intervenant 1
Et ce choix n'a rien de neutre.
Intervenant 2
Loin de là, c'est précisément ce choix qui peut faire basculer une élection entière.
Intervenant 1
Nos sources détaillent un exemple qui illustre parfaitement ce mécanisme. Imaginons qu'il reste quatre sièges à répartir, à la proportionnelle.
Intervenant 2
D'accord, quatre chaises autour de la table.
Intervenant 1
C'est ça. Deux listes s'affrontent. La liste A a obtenu 62% des suffrages et la liste B en a obtenu 38%.
Intervenant 2
Bon, un rapport de force très clair, quoi. La liste A écrase la liste B.
Intervenant 1
Et là, si on applique une simple règle de 3, puisque 4 sièges représentent 100% des élus, ça veut dire qu'un siège équivaut exactement à 25% des voix.
Intervenant 2
Le calcul théorique est limpide, oui.
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