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16 juil. 2019 · 5 min

Michel Serres : de l’École navale à Leibniz

Dans cet épisode audio en hommage à Michel Serres, suivez le philosophe de sa formation scientifique à sa thèse sur Leibniz et ses modèles mathématiques.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente et un grand salut à toutes celles et ceux qui nous écoutent aujourd'hui. On va faire une exploration un peu spéciale. On peut s'imaginer la Seine, en fait, un officier de la Marine en plein milieu du chaos diplomatique de la crise de Suez en 1956, qui s'enferme dans sa cabine pour appliquer la théorie des ensembles à de la philo du XVIIe siècle.

  2. Intervenant 2

    C'est une image assez déconcertante.

  3. Intervenant 1

    Totalement. Et c'est l'essence même de Michel Serres, ce philosophe et académicien qui nous a quittés le 1er juin dernier à 88 ans. Le but de notre plongée dans les archives aujourd'hui, c'est de comprendre ça.

  4. Intervenant 2

    Exactement. Voir comment cet amoureux des sciences a fusionné la sagesse philosophique et la rigueur mathématique. Et ce n'est pas juste un outil secondaire pour lui, c'est vraiment le moteur de sa réflexion.

  5. Intervenant 1

    C'est ça. C'est comme s'il avait un passeport diplomatique entre deux continents. La philo et les maths, que tout le monde croit hyper éloignées. Mais pour saisir ça, il faut regarder son parcours. C'est un vrai grand écart.

  6. Intervenant 2

    Ah ça, c'est le moins qu'on puisse dire. Une trajectoire de vie totalement inattendue.

  7. Intervenant 1

    Ben oui, en 49, il entre à l'École navale, donc une formation scientifique vraiment très solide. Et puis bam, il démissionne presque si tôt pour aller à l'École normale supérieure faire de la philo en 52.

  8. Intervenant 2

    Et le plus surprenant, c'est qu'après son agrégation, il retourne dans la marine.

  9. Intervenant 1

    Oui, pour le service militaire. Et il finit par se retrouver en plein conflit de Suez. Et là, moi, je t'avoue que je bloque un peu. La guerre, la mer, c'est l'imprévisibilité totale.

  10. Intervenant 2

    Oui, c'est sûr que c'est loin des bancs de l'école.

  11. Intervenant 1

    Comment est-ce que ce chaos absolu ne l'a pas dégoûté de la théorie pure ? On pourrait croire que le terrain l'aurait poussé vers un cynisme très pragmatique, pas vers l'étude des concepts classiques.

  12. Intervenant 2

    En fait, c'est justement ça qui forge sa pensée. Le fracas du monde réel, il n'efface pas son besoin de théorie, il le rend vital. La mer, les conflits, ce sont des systèmes dangereux.

  13. Intervenant 1

    C'est clair, oui.

  14. Intervenant 2

    Du coup, quand tu es confronté à la résistance brute des éléments, tu réalises qu'on a besoin de structures d'analyse infaillibles pour ne pas sombrer intellectuellement parlant. Ce n'est pas une fuite dans l'abstraction, c'est la recherche d'une boussole logique face au chaos.

  15. Intervenant 1

    Ah je vois, une boussole. Et ce besoin viscéral de trouver un ordre caché, c'est ce qui explique le choix de sa thèse, non ?

  16. Intervenant 2

    Oui, le fameux livre « Le système de Leibniz et ses modèles mathématiques ».

  17. Intervenant 1

    C'est ça. Mais concrètement, comment on applique des mathématiques pures à de la philosophie de cette époque ?

  18. Intervenant 2

    Alors, au lieu de lire Leibniz uniquement à travers les mots, Serres a utilisé la théorie des ensembles pour vraiment cartographier les concepts. Tu prends les fameuses monades de Leibniz.

  19. Intervenant 1

    Les espèces d'unités fondamentales, là ?

  20. Intervenant 2

    Voilà, celles qui perçoivent le monde d'un point de vue unique. Eh bien, ils montrent comment ces myriades de points de vue s'emboîtent mathématiquement.

  21. Intervenant 1

    Ah ouais ?

  22. Intervenant 2

    Comme des sous-ensembles, tu vois, qui interagissent au sein d'une structure globale. La théorie des ensembles, ça devient carrément l'outil pour modéliser l'infini philosophique.

  23. Intervenant 1

    Attends, donc c'est un peu comme lire le code source d'un logiciel ?

  24. Intervenant 2

    Ah oui, c'est une super analogie, ça !

  25. Intervenant 1

    La philosophie classique, ce serait l'interface graphique avec ses belles fenêtres. Et Serres utilisait les maths pour nous montrer les lignes de code invisibles derrière.

  26. Intervenant 2

    Exactement. Il nous montre l'architecture cachée. Et il a continué à faire ça pour des enjeux très modernes. D'ailleurs, dans ses chroniques pour Tangente, Le sens de l'info.

  27. Intervenant 1

    Ah oui, dans les numéros 138 et 145.

  28. Intervenant 2

    C'est ça. Il expliquait comment la théorie de l'information redéfinissait notre rapport au monde. L'information, ce n'est pas juste abstrait, c'est une grandeur physique mesurable qui structure notre société, tout comme l'énergie structurelle et industrielle.

  29. Intervenant 1

    C'est fascinant. Et d'ailleurs, on rappelle qu'il y aura un grand format sur lui dans la prochaine édition du magazine.

  30. Intervenant 2

    Tout à fait. Et ça prouve bien que la culture humaniste et l'exigence mathématique, ça se nourrit mutuellement.

  31. Intervenant 1

    Non, c'est indispensable. L'héritage de Michel Serres, c'est de prouver que sans ses lunettes mathématiques, on passe littéralement à côté de l'architecture d'une pensée.

  32. Intervenant 2

    Voilà. Il nous laisse un mode d'emploi. Refuser les barrières académiques et utiliser les outils formels pour éclairer les grandes questions.

  33. Intervenant 1

    Ce qui soulère une interrogation fascinante pour l'avenir. Si un penseur du XXe siècle a eu besoin de la théorie des ensembles pour modéliser la pensée classique, quelle mathématique contemporaine les philosophes de demain devront-ils maîtriser ? Je veux dire, est-ce qu'il faudra être expert en théorie du chaos ou en topologie des réseaux neuronaux pour espérer décoder notre époque ?

  34. Intervenant 2

    Ça, c'est le grand défi de demain.

  35. Intervenant 1

    De quoi bien nourrir la réflexion d'ici notre prochaine exploration. Merci à toutes et à tous d'avoir été avec nous.

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