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21 juin 2022 · 24 min

Orientation en géométrie : peut-on toujours choisir un sens ?

Cet épisode suit un parcours de la droite au ruban de Möbius pour découvrir comment un sens se choisit, se conserve ou finit par se retourner.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on plonge dans un sujet fascinant, mais on va commencer par une petite observation du quotidien. Il faut environ 5 à 7 ans à un enfant humain pour faire la différence entre sa gauche et sa droite.

  2. Intervenant 2

    Ouais, 5 à 7 ans, c'est quand même super long quand on y pense.

  3. Intervenant 1

    Bah oui, surtout que le haut et le bas, c'est maîtrisé très très tôt.

  4. Intervenant 2

    Tout à fait, mais il y a la gravité qui nous aide pour ça. C'est une force physique implacable, on la ressent.

  5. Intervenant 1

    Voilà, on tombe, on comprend vite où est le bas. Et le devant et le derrière, c'est pareil, biologiquement c'est évident. Nos yeux pointent dans une direction précise.

  6. Intervenant 2

    C'est ça. L'avant, c'est là où on regarde. Il n'y a pas d'ambiguïté.

  7. Intervenant 1

    Mais alors, la gauche et la droite, c'est un véritable cauchemar cognitif. Pourquoi c'est si dur à assimiler ?

  8. Intervenant 2

    C'est un cauchemar, tout simplement parce qu'il n'y a absolument aucun repère naturel pour les distinguer. Dans notre environnement immédiat, l'espace est fondamentalement symétrique de ce point de vue-là.

  9. Intervenant 1

    Donc le cerveau doit faire tout le travail tout seul ?

  10. Intervenant 2

    Absolument. Pour qu'un cerveau humain parvienne à différencier sa gauche de sa droite, il doit accomplir un truc précis, ce qu'on appelle en géométrie une rupture de symétrie.

  11. Intervenant 1

    Une rupture de symétrie, c'est un beau

  12. Intervenant 2

    terme. En fait, il doit imposer de manière totalement arbitraire une direction privilégiée sur un espace qui au départ n'en demandait pas tant.

  13. Intervenant 1

    Et c'est exactement pour ça qu'on est là aujourd'hui. Parce que ce qui est dingue, c'est que les mathématiques sont confrontées exactement à ces mêmes problèmes existentiels.

  14. Intervenant 2

    Exactement le même. Comment on choisit un côté plutôt qu'un autre ?

  15. Intervenant 1

    L'idée aujourd'hui, c'est de comprendre comment la géométrie gère cet arbitraire total. On va décortiquer cette notion d'orientation en partant de la chose la plus basique du monde, une simple ligne droite.

  16. Intervenant 2

    Et on va tirer le fil jusqu'aux surfaces en quatre dimensions.

  17. Intervenant 1

    Ouais, des trucs vertigineux. Mais commençons petit. On réduit l'univers à sa dimension la plus simple. La dimension 1, une ligne droite, infinie.

  18. Intervenant 2

    D'accord, alors orienter cet univers unidimensionnel, c'est faire un choix binaire, un choix brutal. On commence par planter un point sur cette ligne.

  19. Intervenant 1

    Une origine.

  20. Intervenant 2

    Voilà, une origine qu'on appelle généralement grand O. Instantanément, paf, la ligne est coupée en deux parties.

  21. Intervenant 1

    Et

  22. Intervenant 2

    ensuite ? Ensuite, on choisit une direction privilégiée. On dessine une petite flèche, un vecteur. Et à partir de là, tout s'organise autour de ce choix.

  23. Intervenant 1

    C'est assez facile à visualiser. C'est un peu comme une route, une route infinie, au bord de laquelle on planterait une grosse borne kilométrique avec un zéro dessus.

  24. Intervenant 2

    C'est une très bonne image.

  25. Intervenant 1

    Et à partir de cette borne zéro, on décide, bon bah, avancer dans ce sens-là, ça donne des kilomètres positifs. Et si on recule, ça donne des kilomètres négatifs.

  26. Intervenant 2

    Voilà, c'est la mécanique de base. Mais, et c'est là que ça devient intéressant, il y a une contrainte physique implacable dans cet univers filaire.

  27. Intervenant 1

    Laquelle ?

  28. Intervenant 2

    Sur cette route à une dimension, il est rigoureusement impossible de faire demi-tour en tournant sur soi-même.

  29. Intervenant 1

    Attendez, laissez-moi m'imaginer le truc. Je suis sur cette ligne, je regarde vers les nombres positifs. Si je veux regarder vers les nombres négatifs, je ne peux pas juste pivoter ? Bah non !

  30. Intervenant 2

    La rotation, c'est une

  31. Intervenant 1

    notion qui

  32. Intervenant 2

    n'existe tout

  33. Intervenant 1

    simplement pas en dimension 1. Ah ouais, parce que pour pivoter, il faudrait sortir de la ligne.

  34. Intervenant 2

    Exactement. Pour tourner, même d'une fraction de millimètre, il faut déborder. Il faut un espace de dégagement. Donc, il faut un plan. Une deuxième dimension.

  35. Intervenant 1

    D'accord. Donc sur ma ligne est stricte, je suis coincé.

  36. Intervenant 2

    Totalement coincé. Sur la ligne, le seul moyen mathématique de passer d'un sens à l'autre, c'est de subir une symétrie parfaite par rapport au point zéro.

  37. Intervenant 1

    C'est de la téléportation géométrique en gros.

  38. Intervenant 2

    On peut dire ça comme ça. On passe instantanément de l'autre côté du miroir, parce qu'on ne peut absolument pas tourner.

  39. Intervenant 1

    Mais bon, une ligne droite infinie, c'est bien gentil, mais c'est un cas d'école. Dans le monde réel, ou même sur une feuille de papier, les lignes font des virages.

  40. Intervenant 2

    Oui, les courbes.

  41. Intervenant 1

    Comment on fait pour garder le cap, pour orienter le truc, quand la route se met à serpenter ?

  42. Intervenant 2

    L'astuce mathématique ici, c'est de s'appuyer sur la notion de tangente. Et on couple ça avec un concept qui a un nom un peu barbare, le différiomorphisme.

  43. Intervenant 1

    Oui là, le différiomorphisme.

  44. Intervenant 2

    Ça sonne compliqué, mais en fait c'est juste l'idée d'une déformation élastique, une déformation très douce. Prenons une courbe bien régulière, sans angle pointu, bien lisse.

  45. Intervenant 1

    Ok, je visualise.

  46. Intervenant 2

    Si on zoome de façon extrême sur un point très précis de cette courbe, elle finit par ressembler à s'y méprendre à une ligne droite parfaite.

  47. Intervenant 1

    Ah oui, comme l'horizon sur la Terre. La surface est courbée, mais à notre échelle humaine, on a l'impression que c'est tout plat.

  48. Intervenant 2

    C'est exactement le même principe. Donc cette petite ligne droite locale, c'est sa tangente. Et pour orienter notre courbe serpentine, on oriente simplement cette petite tangente. D'accord,

  49. Intervenant 1

    et après on la déplace.

  50. Intervenant 2

    Voilà, on propage cette petite flèche de proche en proche, millimètre par millimètre, tout le long de la courbe.

  51. Intervenant 1

    Ça me fait penser à une voiture de course sur un circuit. On avance en gardant toujours le nez pointé dans les directions de l'asphalte, même quand on prend des virages en épingle.

  52. Intervenant 2

    Très bon exemple.

  53. Intervenant 1

    Et d'ailleurs, si le circuit, c'est une boucle fermée comme un anneau de vitesse, par exemple, cette progression de la voiture finit par définir un sens de rotation globale pour tout le circuit.

  54. Intervenant 2

    Et c'est justement là qu'on tombe sur une des conventions les plus contre-intuitives des mathématiques.

  55. Intervenant 1

    Ah bon ?

  56. Intervenant 2

    Ouais. Sur un cercle parfait, le sens d'orientation qu'on appelle positif ou sens trigonométrique, c'est le sens inverse des aiguilles d'une montre.

  57. Intervenant 1

    Ah ouais. C'est quand même incroyable ça. L'humanité invente l'horloge pour définir le sens du temps qui passe de façon hyper intuitive.

  58. Intervenant 2

    Et les maths décident de faire l'inverse.

  59. Intervenant 1

    C'est fou. Le sens naturel de l'espace mathématique, c'est le contraire du temps. Mais bon, ça prouve bien ce qu'on disait au tout début. L'orientation, c'est vraiment un choix fondamentalement arbitraire.

  60. Intervenant 2

    Un choix arbitraire qui devient une règle universelle, ouais. Et tu vas voir que dès qu'on quitte la ligne pour s'aventurer sur un plan, ça devient particulièrement complexe à gérer.

  61. Intervenant 1

    J'imagine. La dimension 2 apporte de nouvelles libertés.

  62. Intervenant 2

    Oui, on peut enfin tourner. Mais cette liberté amène son lot de paradoxes.

  63. Intervenant 1

    Alors, plongeons dans cette dimension 2. C'est le moment. On prend une feuille de papier plat. Pour se repérer, une seule ligne ne suffit plus. Il en faut deux.

  64. Intervenant 2

    Un axe horizontal et un axe vertical.

  65. Intervenant 1

    Voilà, on trace une grande croix au milieu de la feuille. Spontanément, notre cerveau divise l'espace en quatre zones. En haut à droite, en haut à gauche, en bas à gauche, en bas à droite.

  66. Intervenant 2

    Les quatre cadrans classiques ?

  67. Intervenant 1

    On a quatre cadrans absolus, donc en toute logique, on s'attend à avoir quatre orientations différentes, une par cadran.

  68. Intervenant 2

    Notre intuition hurle qu'il y a quatre choix possibles, c'est normal.

  69. Intervenant 1

    Et pourtant, j'ai lu qu'il n'y en a que deux.

  70. Intervenant 2

    C'est ça. La mécanique algébrique est formelle là-dessus. Il n'y a que deux orientations possibles dans tout le plan géométrique. Ces quatre zones fusionnent en fait en seulement deux grandes familles.

  71. Intervenant 1

    Mais comment c'est possible de réduire quatre options à deux ? Visuellement, si je pointe une flèche en haut à droite et une autre en bas à gauche, ce n'est pas du tout la même chose.

  72. Intervenant 2

    Ce n'est pas la même chose de notre point de vue figé, oui. Mais en mathématiques, l'idée centrale ici, c'est l'équivalence par rotation.

  73. Intervenant 1

    D'accord. Expliquez-moi ça.

  74. Intervenant 2

    Faisons une expérience. Plantons une punaise au croisement de nos axes, pile sur l'origine.

  75. Intervenant 1

    Ok, la punaise est plantée.

  76. Intervenant 2

    Prenons notre repère, avec sa flèche qui pointe en haut à droite.

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