
4 déc. 2020 · 20 min
Vaughan Jones : comment son polynôme reconnaît-il un nœud ?
Cet épisode suit le mathématicien de la quête d’un invariant au calcul du polynôme de Jones, capable de distinguer les deux trèfles miroirs.
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Intervenant 1
Bonjour à toutes et à tous et bienvenue dans cette nouvelle plongée audio, le podcast du magazine Tangente. Je suis ravi de vous retrouver avec une énergie débordante pour l'exploration d'aujourd'hui. On va s'attaquer à une histoire absolument dingue.
Intervenant 2
Bonjour. Je confirme, c'est une histoire fascinante. Je suis ravie d'être là.
Intervenant 1
En fait, pour planter le décor, en 1984, il y a un mathématicien passionné de kitesurf qui regardait bêtement l'écume des vagues sur l'océan. Et quelques années plus tard, ces réflexions qui donnent un peu le vertige, on ne va pas se mentir, sur de simples bouts de ficelle emmêlés, eh bien, elles allaient carrément poser les fondations des ordinateurs quantiques de demain.
Intervenant 2
C'est fou quand on y pense.
Intervenant 1
Mais totalement ! Et aujourd'hui, on plonge au cœur de l'héritage de cet esprit hors du commun, un certain Vaughan Jones. C'est un mathématicien néo-zélandais, lauréat de la très prestigieuse médaille Fields en 1990, qui nous a malheureusement quitté en septembre 2020. Il a accompli un tour de magie intellectuelle absolu.
Intervenant 2
Oui, un vrai tour de force. Ce qui est fascinant ici, c'est l'unité vertigineuse de la science. On ne parle pas seulement d'un mathématicien brillant qui aurait juste résolu une équation isolée dans son coin, mais d'un véritable visionnaire.
Intervenant 1
D'un passeur de frontières en quelque sorte.
Intervenant 2
C'est ça. Le génie de Vaughan Jones reposait sur cette capacité presque irréelle à tresser, au sens propre comme au figuré d'ailleurs, des liens entre des domaines de la science qui semblaient, en apparence, à des années-lumière les uns des autres. Ses travaux illustrent avec une élégance rare la structure profonde et cachée de notre univers.
Intervenant 1
Et c'est ce qui rend notre mission du jour si captivante pour notre audience. L'objectif, c'est vraiment de comprendre comment cet homme a relié des rondes fumées étudiées au 19e siècle, la géométrie des nœuds et la pointe de la physique quantique. Et le personnage en lui-même, il casse absolument tous les stéréotypes. Ah
Intervenant 2
bah oui, complètement.
Intervenant 1
Parce qu'on a souvent cette image, cette image d'épinal, du mathématicien reclus, enfermé dans un bureau obscur, couvert de poussière de craie, un peu déconnecté du monde. Mais le parcours de Vaughan Jones, c'est tout l'inverse.
Intervenant 2
Exactement. Il est né en 1952 en Nouvelle-Zélande, un environnement qui a sans doute nourri son amour pour la nature, les grands espaces. Il a d'abord baigné dans la physique pure, il est passé par l'école de physique de Genève dans les années 70, qui était assez turbulente à l'époque, avant de s'envoler pour une carrière académique fulgurante aux États-Unis.
Intervenant 1
Oui, dans les universités les plus prestigieuses quoi.
Intervenant 2
Voilà. Mais au-delà de ces théorèmes, c'est vraiment quelqu'un qui a laissé un souvenir humain impérissable. La mathématicienne américaine Joan Birman, qui est une figure tutélaire de ce domaine, disait de lui qu'il incarnait l'ouverture d'esprit et une générosité sans faille. La belle tradition de la recherche en fait.
Intervenant 1
Et puis il y a cette passion pour le kitesurf. C'est un détail biographique génial et c'est de là que vient cette anecdote avec les vagues dont je parlais au début.
Intervenant 2
Tout à fait.
Intervenant 1
Un jour, alors qu'il regardait la mer depuis la plage, Joe Ghosn s'est mis à observer les moutons. Vous savez, cette petite écume blanche à la crête des vagues quand le vent souffle fort. Et là, au lieu de juste profiter du paysage ou de jauger le vrant pour sa voile, son cerveau se met en ébullition.
Intervenant 2
Typique d'un chercheur.
Intervenant 1
C'est ça. Il se demande si la distance exacte entre le rivage et le tout premier mouton qui se forme au large dépend uniquement de la force du vent à la surface ou bien de la topologie invisible, de la forme cachée du fond marin sous l'eau.
Intervenant 2
C'est le regard chirurgical du physicien par excellence. Un esprit qui ne se met jamais en pause, qui cherche tout le temps les lois invisibles derrière les trucs les plus triviaux du quotidien. En regardant l'eau, il voyait des équations de mécanique des fluides, des flux d'énergie, des dynamiques cachées.
Intervenant 1
D'accord, je comprends l'état d'esprit, toujours en alerte. Mais attendez, comment on passe de l'océan, du vent, de la dynamique des fluides, à la théorie des nœuds abstraits sur un tableau noir ? Le grand écart me paraît juste immense là.
Intervenant 2
C'est normal. En fait, pour comprendre ce saut conceptuel, il faut d'abord poser des bases très solides. Il faut définir ce qu'est rigoureusement un nœud en mathématiques. Parce que ça n'a strictement rien à voir avec le nœud de l'A7 chaussure qui se défait tout seul quand on tire dessus.
Intervenant 1
Ah oui, c'est pas le nœud marin classique quoi.
Intervenant 2
Pas du tout. En mathématiques, on imagine une ficelle infiniment souple. On lui fait faire absolument tous les détours, toutes les boucles et les croisements possibles dans un espace en 3D. Puis, et c'est là que tout change, on recolle les deux extrémités ensemble. La boucle est fermée à tout jamais.
Intervenant 1
Ah, c'est un détail fondamental pour le coup. Aucune chance qu'il se défasse en tirant bêtement dessus, puisqu'il n'y a plus aucun bout pour le saisir. C'est un circuit fermé.
Intervenant 2
Précisément. Et à partir de là, les mathématiciens ont trouvé des propriétés structurelles folles. Tout comme en arithmétique on peut multiplier des nombres entiers entre eux, et bien on peut multiplier deux nœuds.
Intervenant 1
Attendez, multiplier des bouts de ficelle ?
Intervenant 2
Mathématiquement, oui. Ça consiste en théorie à couper chaque boucle pendant une fraction de seconde, à les accrocher l'une à l'autre comme les maillons d'une chaîne, puis à refermer instantanément. Et tout comme tous les nombres entiers sont construits à partir de nombres premiers, il existe des nœuds premiers, des nœuds de base indivisibles.
Intervenant 1
Ok, décortiquons un peu ça. Si je suis la logique, ces fameux nœuds premiers, c'est un peu comme les atomes dans le tableau périodique des éléments ? Ou comme des briques de Lego fondamentales ?
Intervenant 2
Exactement, c'est une très bonne analogie.
Intervenant 1
Sauf qu'on pourrait naïvement se dire, super, on les catalogue dans un gros livre et la théorie est finie. Mais dans la pratique, il y a un problème colossal. Si on prend cette boucle de ficelle emmêlée et qu'on la laisse simplement tomber par terre.
Intervenant 2
Elle va se recroqueviller ?
Intervenant 1
Voilà. Elle prend une forme visuelle totalement différente. Les boucles vont glisser, se superposer autrement. Comment, en regardant ce nouveau tas de ficelles un peu chaotiques, on peut prouver que c'est toujours le même nœud fondamental qu'avant ?
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