
21 nov. 2023 · 16 min
Jupiter et Saturne : la quasi-résonance qui trompait les astronomes
À écouter : l’épisode remonte les écarts observés, les fausses pistes et le raisonnement par lequel Laplace relie Jupiter et Saturne à une quasi-résonance.
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Intervenant 1
Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Pour commencer notre exploration d'aujourd'hui, imaginons un instant le pire scénario catastrophe possible.
Intervenant 2
Carrément ?
Intervenant 1
Ah oui, on y va à fond. Et attention, on ne parle pas d'une fiction hollywoodienne avec des batailles de lasers, mais d'une véritable terreur astronomique. Visualisons la planète Jupiter, cette gigantesque masse gazeuse qui pèse plus de 300 fois la Terre. Eh bien, elle commence inexplicablement à accélérer sur son orbite.
Intervenant 2
Ouais, elle va de plus en plus vite.
Intervenant 1
Exactement. Et par conséquent, son orbite se resserre inéluctablement. Elle se met à foncer en spirale avec un seul destin mathématique, s'engloutir dans le brasier du Soleil.
Intervenant 2
Et pendant ce temps-là, dans ce même scénario apocalyptique, Saturne, l'autre géante de notre système, subit exactement le phénomène inverse.
Intervenant 1
C'est-à-dire ?
Intervenant 2
Elle ralentit un peu comme si elle s'épuisait en fait. Son orbite s'élargit dangereusement et elle s'apprête à être éjectée de notre système pour aller se perdre à tout sa main dans les ténèbres glacées de l'univers.
Intervenant 1
Et en important ces magnifiques anneaux avec elle.
Intervenant 2
C'est ça, le vide total quoi.
Intervenant 1
C'est un tableau vraiment effrayant. Et ce qui rend la chose absolument passionnante, c'est que ce scénario d'effondrement, eh bien c'était la hantise absolue des plus brillants astronomes du 17e et du 18e siècle.
Intervenant 2
Tout à fait. Pour eux, ce n'était pas juste une hypothèse.
Intervenant 1
Non, c'était une réalité mathématique inévitable qu'ils voyaient littéralement dans leur télescope.
Intervenant 2
Donc, pour comprendre comment on a échappé à cette fin du monde théorique, notre plongée mathématique se base sur un article captivant.
Intervenant 1
Un très bon article, oui. Oui, paru dans la lettre d'information de l'IMCE, donc l'Institut de Mécanique Céleste, en novembre 2022. Le texte s'intitule « L'empire des résonances » et notre mission, c'est d'y décrypter comment un génie nommé Pierre Simon de Laplace a littéralement sauvé la cohésion du système solaire à la seule force d'une équation.
Intervenant 2
Et cette exploration va nous prouver que l'univers est très loin d'être ce chaos imprévisible que redoutaient les savants de l'époque. Au contraire, le système solaire est une horlogerie d'une précision inouïe.
Intervenant 1
Une horlogerie où le concept de résonance règne en maître, c'est ça ?
Intervenant 2
Exactement. Derrière ces mouvements qui semblaient annoncer notre destruction se cachait en fait un mécanisme d'équilibre parfait, mais dont l'échelle de temps dépassait totalement l'entendement humain.
Intervenant 1
D'accord, décortiquons un peu tout ça. Pour vraiment mesurer la portée de l'exploit de la place, il faut d'abord réaliser à quel point la communauté scientifique pataugeait, mais alors dans le désespoir total.
Intervenant 2
Ah bah ils étaient perdus.
Intervenant 1
Complètement. Et le problème remontait à loin. Dès 625, Johannes Kepler s'arrachait déjà les cheveux. Il avait calculé la vitesse angulaire moyenne de Jupiter et de Saturne.
Intervenant 2
Ce qu'on appelle leur mouvement moyen en astronomie.
Intervenant 1
C'est ça. Mais le problème, c'est que les planètes refusaient obstinément de suivre ces tables célestes.
Intervenant 2
Et ce n'était pas juste une petite erreur de mesure qu'on aura pu mettre sur le dos des mauvaises lunettes astronomiques de l'époque. Plus les années passaient, plus l'écart entre la théorie de Newton et la réalité observable devenait béant.
Intervenant 1
Ça s'aggravait avec le temps.
Intervenant 2
Voilà. Et les anomalies n'étaient pas du tout aléatoires. Jupiter était systématiquement en avance, elle roulait trop vite, tandis que Saturne accumulait un retard constant.
Intervenant 1
Comme si elle était freinée dans l'espace. En préparant cette analyse, j'ai été frappée par les chiffres. Surtout ceux rapportés par l'astronome Pierre-Charles Lemoynier en 1748.
Intervenant 2
Ah oui, ces mesures sont édifiantes.
Intervenant 1
Complètement folles. En reprenant de vieilles données, il a mesuré l'aggravation du retard de Saturne. Écoutez bien. En 1598, l'écart n'était que de 2 minutes d'arc.
Intervenant 2
Ce qui est déjà notable.
Intervenant 1
Oui, mais attends. En 1657, on passe à 20,5 minutes. Et en 1716, on arrive à un décalage colossal de 36,5 minutes d'arc.
Intervenant 2
C'est gigantesque.
Intervenant 1
Pour donner un repère à notre audience, 36 minutes d'arc dans le ciel, c'est plus grand que le diamètre apparent de la pleine Lune.
Intervenant 2
C'est une erreur monumentale, tour des astronomes. Le grand Edmund Halley a même calculé ça sur 2000 ans. Au fil des siècles, Jupiter a gagné près de 4 degrés et Saturne a perdu plus de 9 degrés. C'est fou ! C'est tellement énorme qu'Halley n'a eu d'autre choix que d'inventer des corrections, totalement empiriques. Il a créé ce qu'il a appelé des équations séculaires.
Intervenant 1
Des sortes de pansements mathématiques, en gros.
Intervenant 2
C'est exactement le mot. Des pansements artificiels qui augmentaient avec le carré du temps. Ça ne reposait sur absolument aucune loi physique fondamentale.
Intervenant 1
C'était juste pour forcer les tables à coller à la réalité, faute de mieux, quoi.
Intervenant 2
Voilà.
Intervenant 1
Du coup, pour bien visualiser, c'est un peu comme si l'on regardait deux coureurs de fond sur une piste d'athlétisme. Le premier, Jupiter, trouve une source d'énergie magique et accélère sans cesse.
Intervenant 2
Et l'autre s'effondre.
Intervenant 1
C'est ça, Saturne s'essouffle tragiquement et ralentit.
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