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6 nov. 2020 · 16 min

Des gammes aux fractales : quand les maths composent

Suivez un parcours sonore de Pythagore à Tom Johnson pour découvrir comment répétitions, canons, suites et fractales deviennent musique.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue à toutes et à tous dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on plonge au cœur d'un mystère vraiment insoupcionné.

  2. Intervenant 2

    Ah, ça, c'est le moins qu'on puisse dire.

  3. Intervenant 1

    Ouais, on va littéralement déchiffrer un code ancestral qui se cache en pleine lumière. Ou plutôt en plein son, en

  4. Intervenant 2

    fait. Exactement.

  5. Intervenant 1

    Parce que dans notre imaginaire collectif, il y a cette frontière hyper étanche entre deux mondes, tu vois.

  6. Intervenant 2

    Oui, l'émotion d'un côté et la raison de l'autre.

  7. Intervenant 1

    C'est ça. D'un côté, on a la rigueur froide, calculatoire et implacable des mathématiques. Et de l'autre, la beauté pure, spontanée de la musique.

  8. Intervenant 2

    L'émotion brute contre l'équation stérile, en somme.

  9. Intervenant 1

    Voilà. Sauf que la révélation vertigineuse de notre exploration d'aujourd'hui, c'est que ces deux univers sont secrètement mariés depuis la nuit des temps.

  10. Intervenant 2

    Complètement. Cette dichotomie entre émotions et calculs, c'est vraiment une illusion moderne.

  11. Intervenant 1

    Donc, notre mission aujourd'hui, c'est de comprendre comment les processus itératifs, les algorithmes, ont secrètement façonné la musique, de Bach jusqu'à l'avant-garde.

  12. Intervenant 2

    Et c'est un programme chargé, parce que la composition musicale a de tout temps relevé d'une discipline hautement structurelle, quasi architecturale en fait. C'est fou quand on y pense. Bien avant le premier ordinateur, les grands compositeurs opéraient avec des cerveaux de mathématiciens. Leur matériau n'était pas le marbre, mais le temps et les fréquences.

  13. Intervenant 1

    Mais oui, c'est ça. J'aime beaucoup l'idée de la musique comme architecture invisible.

  14. Intervenant 2

    C'est exactement ça. Agencer des hauteurs de notes, ça exige des logiques itératives, d'une précision chirurgicale.

  15. Intervenant 1

    Du coup, quand on contemple une cathédrale, on est frappé par la lumière des vitraux, par la majesté de la nef. Ça, c'est l'émotion de la mélodie.

  16. Intervenant 2

    Ouais, on regarde la surface.

  17. Intervenant 1

    Voilà. Mais on oublie totalement les arcs boutants, les calculs de répartition des charges, toutes ces fondations enfouies sous terre. Les maths, ce sont les forces invisibles qui tiennent la partition de boue.

  18. Intervenant 2

    Et pour pousser cette métaphore géométrique jusqu'au bout, avant même d'ériger des voûtes complexes, le constructeur doit d'abord calibrer ses briques.

  19. Intervenant 1

    Ses briques, c'est-à-dire ?

  20. Intervenant 2

    En musique, la brique fondamentale, le matériau de base, c'est la gamme.

  21. Intervenant 1

    Ah d'accord.

  22. Intervenant 2

    Et mathématiquement parlant, une gamme n'est rien d'autre qu'une itération d'intervalles, une division géométrique de l'espace sonore, si tu préfères.

  23. Intervenant 1

    Je vois l'idée. On part d'une fréquence racine et on applique une règle de calcul pour générer les notes suivantes.

  24. Intervenant 2

    Exactement.

  25. Intervenant 1

    Mais ça, l'Antiquité avait déjà commencé ce travail avec Pythagore, non ?

  26. Intervenant 2

    Absolument. L'école pythagoricienne a créé le premier grand processus itératif musical. Le concept est d'une pureté arithmétique totale. C'est l'itération de la quinte. C'est-à-dire ? Comment on fait concrètement ?

  27. Intervenant 1

    On prend une corde vibrante, on réduit sa longueur selon un ratio précis pour obtenir la note située à une quinte au-dessus.

  28. Intervenant 2

    Ok.

  29. Intervenant 1

    Puis on prend ce nouveau résultat et on génère une nouvelle quinte. Et encore et encore. Ça engendre une échelle de notes.

  30. Intervenant 2

    Ouais mais enfin, sauf qu'à force d'itérer des fractions pures, la géométrie finit par dérailler, non ?

  31. Intervenant 1

    Ah ! Très juste.

  32. Intervenant 2

    Parce qu'on sait que les cycles de quintes de Pythagore ne se referment jamais parfaitement.

  33. Intervenant 1

    Le fameux coma pythagoricien.

  34. Intervenant 2

    Voilà. Ce qui créait des dissonances horribles dès qu'on essayait de changer de tonalité. Ce qui nous amène, bah, inévitablement, au tour de force de Jean-Sébastien Bach au XVIIIe siècle. La gamme bien tempérée. C'est une vraie victoire du pragmatisme mathématique. La décision est radicale, on force la nature en fait.

  35. Intervenant 1

    On triche un peu avec la physique quoi.

  36. Intervenant 2

    C'est ça. On décide de diviser l'octave en 12 demi-tons strictement égaux. Géométriquement, on a standardisé l'espace.

  37. Intervenant 1

    Ce qui fait que les intervalles ne sont plus acoustiquement purs.

  38. Intervenant 2

    Exact. Mais cette triche brillante permet enfin de voyager librement à travers toutes les tonalités sans heurter l'oreille.

  39. Intervenant 1

    Donc, le terrain de jeu est plat, les compositeurs ont leurs briques standardisées, et c'est là qu'ils vont commencer à s'amuser avec la symétrie, notamment en inventant le canon.

  40. Intervenant 2

    Ah le canon, c'est fascinant !

  41. Intervenant 1

    Pour le grand public, un canon, c'est la comptine Frère Jacques, tu vois. Une voix commence, la deuxième chante la même chose avec un petit retard. Mais avec Bach, on est loin de

  42. Intervenant 2

    ça. Frère Jacques, c'est l'application la plus rudimentaire de ce qu'on appelle un canon par translation.

  43. Intervenant 1

    Ok, le terme technique se pose là.

  44. Intervenant 2

    Derrière ça se cache une vraie rigueur. Si on prend la première voix, le chef de file, appelé le dux, comme une fonction du temps, et bien la voix suiveuse, le comès, c'est le résultat d'une transformation spatio-temporelle.

  45. Intervenant 1

    Wow ! Donc on introduit un décalage temporel constant ?

  46. Intervenant 2

    Exactement. Et souvent, une transposition de hauteur en plus.

  47. Intervenant 1

    Attends, si on essaye de visualiser ça. C'est un peu comme si on prenait un calque de la mélodie sur la partition, qu'on le faisait glisser de quelques centimètres vers la droite pour le retard et ensuite de quelques centimètres vers le haut pour changer la hauteur des notes. Bach fait exactement ça dans son Offrande musicale, non ?

  48. Intervenant 2

    Tout à fait.

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