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2 févr. 2021 · 13 min

Pourquoi le plan du Stratagème de Borges était-il inutile ?

Dans cet épisode, suivez deux raisonnements par l’absurde qui montrent comment Einarsson gagne avec un stratagème dont il n’avait pas besoin.

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Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Aujourd'hui, on a une immersion vraiment, mais alors vraiment époustouflante.

  2. Intervenant 2

    Salut tout le monde. Je suis super ravie d'être là parce que le sujet du jour, franchement, c'est une pépite.

  3. Intervenant 1

    Absolument. La mission de notre décryptage aujourd'hui, c'est de plonger dans un texte qui a carrément gagné le prix Tangente du meilleur article en 2020. Ça s'appelle « Homo academicus dans son labyrinthe ».

  4. Intervenant 2

    Et le titre donne déjà le ton. C'est une analyse qui montre comment la littérature de fiction et la logique mathématique la plus pure arrivent à entrer en collision.

  5. Intervenant 1

    Exactement. Et ça permet carrément de mettre en équation les comportements humains, même les plus irrationnels. Et pour comprendre ça, il faut poser le décor.

  6. Intervenant 2

    Oui, on part sur une base qui a l'air super banale. L'article se base sur une nouvelle de Georges-Louis Borges qui s'appelle le Stratagème. On est en 1970 à l'université du Texas.

  7. Intervenant 1

    Ouais, donc pas de dragon ou de bataille épique ici.

  8. Intervenant 2

    Ah non, pas du tout. Le drame, c'est juste un choix de casting pour un événement universitaire. C'est enfin, c'est un chef de département qui doit choisir un remplaçant.

  9. Intervenant 1

    Un dilemme de ressources humaines quoi. Des petites rivalités de bureaux.

  10. Intervenant 2

    C'est ça. Mais ce truc hyper commun va se transformer en un casse-tête logique vertigineux.

  11. Intervenant 1

    Bon, alors analysons un peu les données du problème. La situation, elle repose sur un certain professeur, Ezra Wintrop.

  12. Intervenant 2

    Le fameux Winthrop, oui. Un bostonien pur souche.

  13. Intervenant 1

    C'est ça, le mec respecté qui doit choisir qui va représenter l'université à un congrès super prestigieux dans le Wisconsin. Et il a deux candidats face à lui.

  14. Intervenant 2

    Deux archétypes complètement opposés en plus.

  15. Intervenant 1

    Complètement. D'un côté, on a Herbert Locke. C'est le vieil ami fidèle. Le gars un peu effacé qui l'aide depuis 15 ans sur l'édition d'une traduction de Beowulf.

  16. Intervenant 2

    La loyauté incarnée, en gros. La sécurité absolue pour Winthrop.

  17. Intervenant 1

    Voilà. Et de l'autre côté, le challenger, Erik Einarsson, un jeune Islandais assez flamboyant. Il vient d'être recruté et il s'est fait remarquer avec une édition hyper brillante mais controversée d'un texte ancien, le Fragment de Finsbourg.

  18. Intervenant 2

    Donc, sur le papier, le jeune loup Einarsson ferait sûrement une prestation beaucoup plus marquante au Congrès.

  19. Intervenant 1

    Ouais. Mais Luck, c'est l'ancienneté, l'amitié, c'est le dilemme moral classique pour un manager.

  20. Intervenant 2

    Et ça, pour un manager comme Winthrop, ça crée une dissonance cognitive énorme. Parce qu'il veut, il veut vraiment faire un choix objectif. Mais ses émotions sont passées avec Locke, ça pollue son jugement. C'est

  21. Intervenant 1

    humain en même temps.

  22. Intervenant 2

    Bien sûr. Sauf que la dynamite bascule, parce que Einarsson, le jeune Islandais, il refuse d'attendre sagement que son patron se décide. Il ne veut pas que sa carrière dépende des fluctuations de la conscience de Winthrop. Ah, c'est

  23. Intervenant 1

    là qu'il devient intéressant. Il l'analyse.

  24. Intervenant 2

    Ouais, mais pas du tout avec de l'empathie. Il l'analyse avec la rigueur d'un mathématicien. Il cherche à décoder le système Winthrop.

  25. Intervenant 1

    D'accord, analysons un peu ça, parce que c'est génial. Il observe son patron comme un expert en économie comportementale. Il cherche la faille, en fait.

  26. Intervenant 2

    Exactement, comme un grand maître d'échecs. Et l'extraction de ces données, elle se passe d'une façon presque absurde, lors d'un simple repas au restaurant Nighthawks à New York.

  27. Intervenant 1

    Le fameux repas, il parle de quoi ? D'histoire américaine, c'est ça ?

  28. Intervenant 2

    C'est ça. Wintrop, qui est de Boston, donc du Nord, rappelle qu'un de ses ancêtres a combattu pour l'union pendant la guerre de sécession.

  29. Intervenant 1

    Ce qui est logique. Et Einarsson répond

  30. Intervenant 2

    quoi ? Einarsson, avec sa vision très binaire d'étranger, il sort le discours classique « les bons nordistes pour la liberté contre les méchants sudistes esclavagistes ».

  31. Intervenant 1

    Et là, surprise ! Au lieu d'être d'accord, Winthrop se met à défendre ardemment les confédérés du Sud. Il défend leur droit de faire sécession.

  32. Intervenant 2

    C'est complètement fou ! L'intuition nous dirait que c'est juste une dispute de comptoir. Mais Einarsson, lui, il y voit une donnée cruciale.

  33. Intervenant 1

    Comment une embrouille sur la guerre de sécession devient un algorithme, franchement ?

  34. Intervenant 2

    Parce que cette contradiction, c'est la clé. Einarsson cherche le moteur logique. Pourquoi un nordiste défendrait-il le Sud avec autant d'émotions ?

  35. Intervenant 1

    Il veut prouver qu'il est au-dessus de la

  36. Intervenant 2

    mêlée ? Oui, Winthrop ne défend pas une idéologie, il défend son image. L'image de la probité absolue. Il ressent ce besoin maladif de s'élever au-dessus de sa propre géographie pour prouver son objectivité.

  37. Intervenant 1

    C'est brillant. Donc à partir de ça, Einarsson en tire des postulats mathématiques.

  38. Intervenant 2

    Deux axiomes stricts. Le premier, l'axiome culturel. La passion pour l'impartialité est la grande caractéristique de l'identité américaine, selon Winthrop.

  39. Intervenant 1

    Ok, l'impartialité avant tout. Et le deuxième axiome ?

  40. Intervenant 2

    L'axiome comportemental. Winthrop fera absolument tout. Il sacrifiera n'importe quoi pour maximiser cette réputation d'impartialité.

  41. Intervenant 1

    Attends, ça me fait penser, c'est super courant dans les entreprises aujourd'hui. Un manager qui a un ami dans son équipe va souvent surcorriger. Il va être super dur avec cet ami, juste pour pas qu'on l'accuse de favoritisme.

  42. Intervenant 2

    C'est tout à fait ça. La terreur d'avoir un biais crée un biais de comportement massif. La surcompensation devient prévisible.

  43. Intervenant 1

    Donc, puisqu'il est prévisible, Withrop est modélisé. Il n'est plus vraiment humain, c'est juste une variable dans une équation.

  44. Intervenant 2

    Exactement. Et pour gagner, Einar Son doit juste introduire une perturbation dans ce système.

  45. Intervenant 1

    Mais quelle perturbation ? Il publie une attaque vicieuse contre les méthodes pédagogiques de Withrop dans une revue super lue, le Yale Monthly.

  46. Intervenant 2

    C'est un truc de fou !

  47. Intervenant 1

    Non mais attends, on se pose deux secondes. Dans le monde réel, tu veux une promotion, tu insultes pas ton patron en public. C'est un suicide professionnel.

  48. Intervenant 2

    C'est clair, ça paraît totalement contre-intuitif. Mais Einarsson ne joue pas dans le monde réel, il joue dans son modèle mathématique. C'est ce que l'article appelle le théorème 1.

  49. Intervenant 1

    Le théorème 1, oui. Il démontre par A plus B que cette insulte garantit sa sélection.

  50. Intervenant 2

    Et il utilise un outil classique et redoutable des maths, la démonstration par l'absurde.

  51. Intervenant 1

    Ah, la démonstration par l'absurde, il faut qu'on l'explique à nos auditeurs parce que c'est super élégant. C'est comme dans une enquête criminelle en fait.

  52. Intervenant 2

    Vas-y, je t'écoute pour l'analogie.

  53. Intervenant 1

    Imagine un inspecteur qui veut prouver qu'un suspect ment. Le suspect dit « je sais pas, j'ai dormi dans un hôtel à Paris ». L'inspecteur accepte ça comme vrai temporairement.

  54. Intervenant 2

    Il part du postulat de base.

  55. Intervenant 1

    Voilà, et il déroule. Sauf que, bam, il trouve un paiement de péage à Marseille avec la carte du suspect à la même heure. L'hypothèse de départ crée une impossibilité physique. Elle s'autodétruit.

  56. Intervenant 2

    Ce qui prouve que l'alibi est faux, c'est imparable. Et si on transpose ça à notre histoire d'université ?

  57. Intervenant 1

    Pute d'Anarsson. Supposons que Winthrop, vexé par l'article, décide de punir Einarsson et de choisir son ami Locke pour le congrès.

  58. Intervenant 2

    Ok, déroulons cette hypothèse. Si Winthrop fait ça, vu que toute la communauté a lu l'attaque dans le journal, que vont dire les collègues ?

  59. Intervenant 1

    Ils vont dire que c'est une vengeance mesquine. Et pire, en choisissant Locke, son ami de 15 ans, il se prendrait des accusations de gros favoritisme.

  60. Intervenant 2

    Et là, baume ! Collision frontale avec l'axiome comportemental de Winthrop.

  61. Intervenant 1

    Ah oui, l'axiome dit qu'il doit préserver son impartialité à tout prix. S'il choisit Locke, sa réputation est morte. Il passe pour un type vindicatif.

  62. Intervenant 2

    Donc, l'hypothèse de choisir Locke est anéantie par la logique. Pour contrer les rumeurs et prouver sa supériorité morale, Winthrop est mathématiquement forcé de choisir celui qui l'a insulté. Einarsson.

  63. Intervenant 1

    C'est le vélo parfait. Un vrai paradoxe.

  64. Intervenant 2

    D'ailleurs, c'est l'essence du paradoxe. Contraire à la doxa, à l'opinion commune. Il y a trois formerées. La contradiction apparente, le raisonnement sans faille qui mène à l'absurde, et la situation contre-intuitive.

  65. Intervenant 1

    Et là, on est en plein dans la situation contre-intuitive. L'agression devient un tremplin professionnel.

  66. Intervenant 2

    Et dans l'histoire, ça marche. Winthrop avale la pellule et nomme Einarsson. Triomphe mathématique.

  67. Intervenant 1

    C'est là que ça devient vraiment intéressant. Parce que ce triomphe, il va se heurter au seul truc que les maths gèrent mal. L'ego.

  68. Intervenant 2

    La fameuse vanité intellectuelle.

  69. Intervenant 1

    Bah oui, Einarsson a gagné, il devrait juste faire sa valise et partir au Wisconsin. Mais non, la veille du départ, il va voir Wintrop pour s'en vanter.

  70. Intervenant 2

    C'est plus fort que lui. Il veut des applaudissements pour son plan parfait. C'est une scène en trois actes. Acte 1. Einarsson avoue tout. Les axiomes, l'article, tout le piège.

  71. Intervenant 1

    Et la réaction de Wintrop, l'acte 2, c'est surprenant. Il est super calme. Il admet sa propre vanité, son côté grand seigneur qui pardonne.

  72. Intervenant 2

    Mais il est malin, Winthrop. Il lui retourne le miroir. Il lui dit, en gros, le fait que tu viennes fanfaronner ici, ça prouve que ta vanité est au moins aussi grosse que la mienne.

  73. Intervenant 1

    Et là, acte 3, Einarsson, touché dans son égo, essaie de s'en sortir. Il sort un argument d'appartenance. Il dit que cette vanité, ça les unit en tant que citoyens américains.

  74. Intervenant 2

    Il renie même son côté viking, son côté islandais, juste pour s'associer à Winthrop. Et c'est là qu'il y a un bug énorme dans la matrice.

  75. Intervenant 1

    Le système s'effondre. Pourquoi le passeport d'Heinarsson casse toute l'équation mathématique ?

  76. Intervenant 2

    À cause de la tautologie. Reviens à l'axiome culturel du début. L'impartialité est la passion américaine. Ça définit l'américain dans ce modèle.

  77. Intervenant 1

    Ok, donc si tu es impartial, tu es américain.

  78. Intervenant 2

    Sauf qu'Heinarsson vient de passer des semaines à manipuler son patron. Il vient de prouver par A plus B qu'il est partial et calculateur.

  79. Intervenant 1

    Ah là là, la logique se mord la queue. Donc, d'après son propre axiome, puisqu'il n'est pas impartial, il n'est pas américain, même avec un passeport.

  80. Intervenant 2

    C'est ce qu'on appelle une tautologie, un cercle vicieux logique. En définissant une identité par une vertu, le concept se vide.

  81. Intervenant 1

    C'est dingue. Un européen super juste serait donc plus américain que lui, le citoyen naturel.

  82. Intervenant 2

    C'est comme le sophisme du vrai écossais. Si tu dis qu'aucun vrai écossais ne met de sucre dans son porridge, et qu'un mec d'Edimbourg le fait, tu conclus faussement qu'il n'est pas un vrai écossais.

  83. Intervenant 1

    L'axiome d'Heinarsson vient de le disqualifier lui-même. C'est un vide conceptuel irrésolible.

  84. Intervenant 2

    Et cette faille dans le raisonnement, ça nous pousse à nous demander, son stratagème initial, il était si génial que ça ?

  85. Intervenant 1

    Oui, parce que s'il a pris un risque si dingue pour rien, qu'est-ce qui serait passé s'il n'avait rien fait ? S'il avait juste attendu en silence ?

  86. Intervenant 2

    Eh bien, l'article de Tangente appelle ça le théorème 2. Et c'est le labyrinthe de l'inutilité.

  87. Intervenant 1

    Encore une démonstration par l'absurbe.

  88. Intervenant 2

    Oui, supposons qu'Heinarsson ne publie jamais l'article méchant et que Winthrop, libre, choisisse son ami Locke. Que se passerait-il ?

  89. Intervenant 1

    Les collègues diraient quand même que Winsrop a choisi son pote par favoritisme. Il écarte un jeune prodige pour un vieux copain docile. L'accusation de népotisme serait exactement la même.

  90. Intervenant 2

    Et l'axiome comportemental de Winsrop dit qu'il veut éviter ça à tout prix. Donc ?

  91. Intervenant 1

    Donc, il n'aurait jamais pu choisir Locke de toute façon.

  92. Intervenant 2

    Jamais. La peur du candidaton l'aurait poussé à choisir Einarsson, insulte ou pas insulte. L'action d'Einarsson était complètement inutile.

  93. Intervenant 1

    Attends, alors qu'est-ce que tout cela signifie ? C'est comme, je sais pas, c'est comme saboter la voiture de son concurrent la nuit avant une course, alors que le gars était déjà forfait pour des raisons de santé.

  94. Intervenant 2

    C'est une excellente analogie. Einarsson a joué aux échecs en 5 dimensions pour gagner un match qu'il avait déjà gagné par défaut.

  95. Intervenant 1

    Totalement

  96. Intervenant 2

    narcissique. Il voulait être le héros scandinave, l'architecte de sa propre victoire. Il a construit un labyrinthe mental juste pour s'y enfermer tout seul.

  97. Intervenant 1

    Prisonnier de sa propre vanité. Et le pire, c'est que Borges, l'auteur, a laissé un indice fou. Une mise en abîme dès les premières lignes.

  98. Intervenant 2

    Ah, ce détail est fascinant. L'écriture crypto-autobiographique. Le narrateur du récit dit qu'il a rencontré Winthrop au Texas en 1961.

  99. Intervenant 1

    Sauf que si on regarde la bio de Georges-Louis Borges, il était vraiment professeur invité au Texas en 1961.

  100. Intervenant 2

    Il s'est inséré dans l'histoire. Mais la date ? 61. Elle a une propriété mathématique particulière.

  101. Intervenant 1

    C'est un

  102. Intervenant 2

    palindrome. Exactement. 1961, ça se lit pareil dans les deux sens. Et c'est la clé de voûte de l'article de Tangente.

  103. Intervenant 1

    Le reflet absolu.

  104. Intervenant 2

    La symétrie parfaite entre Wintrop et Einarsson. Deux vaniteux, deux faux américains selon leur propre logique. Le palindrome, c'est le miroir.

  105. Intervenant 1

    Et deux miroirs face à face, ça crée l'infini. Les frontières entre les maths, la fiction et la réalité de l'auteur explosent complètement.

  106. Intervenant 2

    C'est une construction d'une beauté vertigineuse quand on y pense.

  107. Intervenant 1

    Tellement, et ça amène une réflexion de fin assez provocatrice pour ceux qui nous écoutent. Si des théorèmes stricts arrivent à prédire nos biais et notre vanité dans un roman, on peut se poser la question pour nous, dans la vraie vie.

  108. Intervenant 2

    Sommes-nous vraiment libres de nos choix ?

  109. Intervenant 1

    C'est ça. Ou est-ce qu'on est juste des petits algorithmes biologiques aveugles, condamnés à maximiser nos propres axiomes de vanité, persuadés d'être hyper intelligents alors qu'en fait la décision était déjà prise par nos peurs et nos égaux ?

  110. Intervenant 2

    Franchement, ça donne le vertige. Mais c'est une excellente question à garder en tête.

  111. Intervenant 1

    Gardez l'esprit critique et l'œil ouvert sur les paradoxes autour de vous. Un immense merci d'avoir suivi ce fascinant décryptage avec nous.

  112. Intervenant 2

    Merci à tous, c'était un vrai plaisir de démêler ce labyrinthe.

  113. Intervenant 1

    A très bientôt pour une nouvelle plongée analytique.

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