tangenteAudio

28 janv. 2018 · 24 min

Graphes à traits égaux : du griffonnage à la 4e dimension

Dans cet épisode audio, suivez un dessin anodin qui mène au maximum de segments égaux, aux graphes distance-unité et aux dimensions supérieures.

Collections de cet épisode (4)

Un contenu original Tangente, adapté en podcast avec l’aide de l’IA et validé par notre rédaction. Comment ça marche ?

Transcription

Afficher la transcription

Transcription automatique

  1. Intervenant 1

    Bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Pour commencer notre exploration d'aujourd'hui, j'aimerais que vous visualisiez un instant une scène très précise. Vous êtes au téléphone.

  2. Intervenant 2

    D'accord.

  3. Intervenant 1

    Vous essayez de joindre, disons, les impôts ou peut-être votre opérateur internet.

  4. Intervenant 2

    Ah ouais, le classique. Le genre d'appel où on sait qu'on va y passer un moment.

  5. Intervenant 1

    C'est ça, on vous a mis en attente. Et dans vos oreilles, il y a la fameuse musique des 4 saisons de Vivaldi qui tourne en boucle depuis, enfin, depuis ce qui semble être une éternité.

  6. Intervenant 2

    Ouais, on a tous connu ça. C'est le moment où le cerveau commence à déconnecter un peu.

  7. Intervenant 1

    Exactement ! Et qu'est-ce que vous faites dans ces moments-là ? Bah, souvent, vous êtes rappelé un stylo qui traîne, un vieux but de papier sur le bureau, et vous commencez à gribouiller, sans réfléchir. Et c'est exactement à partir de ce petit geste banal, de ce gribouillage, que nous allons lancer notre plongée du jour.

  8. Intervenant 2

    Et c'est ce qui est fascinant avec ce point de départ, en fait. Ça illustre parfaitement la nature même des mathématiques. Elles ne sont pas du tout confinées dans de vieux grimoires poussiéreux, voyez. Elles sont tapies, là, dans notre quotidien.

  9. Intervenant 1

    Ouais, dans nos petits automatismes.

  10. Intervenant 2

    Voilà. Prête à bondir décompose une mine d'encre sur une feuille blanche.

  11. Intervenant 1

    Alors, reprenons notre fameux gribouillage. Dans l'article qui nous sert de fil rouge pour cet échange, l'auteur décrit un dessin très précis, le genre de figure qu'on fait tous machinalement quand on s'ennuie.

  12. Intervenant 2

    Oui. Imaginez que vous tracez, disons,

  13. Intervenant 1

    huit points sur votre feuille. Ensuite, vous reliez ces points avec huit petits segments. Et la forme finale, ça ressemble vaguement au chiffre 9 avec une petite boucle.

  14. Intervenant 2

    Jusque là, rien de bien transcendant, effectivement.

  15. Intervenant 1

    Non, rien de fou. Mais soudain, en regardant votre dessin, il y a une particularité qui vous saute au yeux. Par le plus grand des hasards, ou peut-être par un genre d'instinct géométrique inconscient, tous les traits que vous avez tracés ont exactement la même longueur.

  16. Intervenant 2

    L'anomalie géométrique parfaite ! Et pour nous, les mathématiciens, cette régularité inattendue, c'est un peu comme un signal d'alarme. C'est souvent là que l'esprit s'éveille et qu'une grande

  17. Intervenant 1

    question émerge. Et c'est exactement ce qui se passe. Vivaldi tourne toujours en fond, mais vous n'y prêtez plus la moindre attention. Vous êtes hyper concentré, vous voulez continuer ce réseau parfait, vous voyez ?

  18. Intervenant 2

    Ouais, on se prend au jeu, c'est inévitable.

  19. Intervenant 1

    C'est ça. Vous rajoutez un 9e trait, toujours de la même longueur, puis un 10e que vous essayez de glisser à l'intérieur de la boucle de votre 9. Et là, le blocage. Ça ne passe plus. Ça ne passe plus du tout. Vous essayez de tourner votre stylo dans tous les sens, vous cherchez un angle différent, mais vous constatez qu'il est physiquement impossible de rajouter un seul trait supplémentaire de cette même taille sans être obligé de rajouter de nouveaux points sur la feuille.

  20. Intervenant 2

    Bah oui, vous venez de percuter ce qu'on appelle une limite structurelle. Votre petit réseau, qui était construit sur ces huit points de départ, il est en quelque sorte géométriquement saturé pour cette longueur bien précise.

  21. Intervenant 1

    Alors, décortiquons un peu tout ça. Parce que ce blocage anodin soulève vraiment la première grande question de notre exploration. Si l'on fixe un nombre précis de points sur une feuille de papier, disons un nombre que l'on appellera N, combien de segments de la même longueur peut-on tracer au grand maximum entre ces points ?

  22. Intervenant 2

    En les agençant de la manière la plus astucieuse possible, évidemment.

  23. Intervenant 1

    Évidemment.

  24. Intervenant 2

    Alors, pour que ceux qui nous écoutent puissent bien appréhender ce problème, le plus efficace est de faire un petit jeu mental avec des nombres très petits.

  25. Intervenant 1

    D'accord, je suis prêt.

  26. Intervenant 2

    Commençons par la base absolue. Imaginons que votre nombre de points, votre n, est de 3. Vous avez juste 3 points sur une page blanche. Comment vous les relier avec un maximum de traits de même longueur ?

  27. Intervenant 1

    Là, on est sur une évidence. Je les dispose de façon à former un triangle équilatéral. Mes trois points sont reliés et du coup, j'obtiens trois segments de longueur parfaitement identiques.

  28. Intervenant 2

    Voilà, ça, c'est le point de départ incontestable. Passons au niveau supérieur avec quatre points.

  29. Intervenant 1

    OK.

  30. Intervenant 2

    Quelle est la première forme géométrique qui vous vient à l'esprit pour optimiser ces connexions ?

  31. Intervenant 1

    Spontanément, je dirais que je pense à un carré. Quatre points disposés à égale distance les uns des autres. J'obtiens quatre côtés égaux et donc quatre segments de même longueur.

  32. Intervenant 2

    C'est la réponse la plus intuitive. Tout le monde pense au carré. Mais en mathématiques, l'intuition est souvent là pour être dépassée. Ah bon ?

  33. Intervenant 1

    On peut faire mieux que quatre.

  34. Intervenant 2

    En fait, on peut être beaucoup plus malin qu'un carré. Reprenez mentalement votre premier triangle équilatéral, celui avec les trois points.

  35. Intervenant 1

    Oui, je l'ai.

  36. Intervenant 2

    Maintenant, prenez un quatrième point et placez-le juste à côté, de façon à former un deuxième triangle équilatéral qui vient se coller contre le premier en partageant un côté.

  37. Intervenant 1

    Ah, je vois. Si vous nous écoutez et que vous essayez de visualiser la chose, ça donne une sorte de losange, mais avec une ligne, une diagonale au milieu qui le traverse de part en part.

  38. Intervenant 2

    Exactement. Le compte est bon. Regardons ce qu'on a obtenu avec ça. On a les quatre côtés extérieurs de ce losange, plus la diagonale centrale qui partage les deux triangles.

  39. Intervenant 1

    Ce qui nous fait... Ouais, ça fait cinq.

  40. Intervenant 2

    Ça nous fait un total de cinq segments de même longueur, le tout en utilisant seulement quatre points. On a battu le carré.

  41. Intervenant 1

    C'est fou comme une petite astuce géométrique change tout.

  42. Intervenant 2

    Et j'en profite d'ailleurs pour lancer un petit défi intellectuel à nos auditeurs. Essayez de prouver géométriquement qu'avec 4 points sur une feuille plane, il est absolument impossible de tracer 6 segments de même longueur.

  43. Intervenant 1

    Impossible ?

  44. Intervenant 2

    Totalement impossible. 5, c'est le plafond de verre en 2 dimensions.

  45. Intervenant 1

    Bon, le défi est lancé, n'hésitez pas à sortir vos feuilles de brouillon chez vous. Mais si on poursuit notre logique, disons pour 5 points, on pourrait simplement coller un troisième triangle équilatéral sur notre figure, ce qui nous amènerait à 7 segments.

  46. Intervenant 2

    C'est la suite logique, ouais.

  47. Intervenant 1

    On comprend assez vite la mécanique en fait. À chaque fois qu'on ajoute un point, on essaie d'optimiser l'espace pour caser un maximum de traégaux, souvent en formant des espèces de grilles, de triangles. Mais honnêtement, pourquoi s'arrêter là ?

  48. Intervenant 2

    Comment ça gêne ?

  49. Intervenant 1

    On est en plein 21e siècle. Si le nombre de points devient gigantesque, disons des centaines ou des millions de points, pourquoi on ne donne pas simplement le problème à un supercalculateur ou à une intelligence artificielle pour qu'elle teste toutes les combinaisons possibles ?

  50. Intervenant 2

    Ah, la fameuse solution technologique. Le problème, c'est que l'infini se moque éperdument de notre puissance de calcul.

  51. Intervenant 1

    Vraiment ?

  52. Intervenant 2

    Même avec nos machines actuelles.

  53. Intervenant 1

    Même avec les meilleures.

  54. Intervenant 2

    C'est le piège de ce qu'on appelle l'explosion combinatoire. Plus vous ajoutez de points, plus le nombre de configurations possibles explose de manière complètement exponentielle. Et c'est bien au-delà de ce que l'ordinateur le plus puissant de la planète pourrait calculer avant la fin de l'univers, en fait.

  55. Intervenant 1

    Ah oui quand même, fin de l'univers. Donc on doit complètement changer l'approche ?

  56. Intervenant 2

    Voilà, on quitte le domaine du calcul exact pour entrer dans celui de la croissance asymptotique.

  57. Intervenant 1

    C'est-à-dire qu'on cherche à comprendre la tendance générale du phénomène plutôt que de chercher un chiffre exact ?

  58. Intervenant 2

    C'est l'idée fondamentale, oui. Quand on ne peut pas compter les choses une par une, on essaye de comprendre à quelle vitesse ce nombre maximal de segments explose par rapport au nombre de points qu'on ajoute.

  59. Intervenant 1

    D'accord, je commence à saisir.

  60. Intervenant 2

    Et Cédac entre en scène une véritable légende des mathématiques, le hongrois Paul Erdős.

  61. Intervenant 1

    Ah, Erdős. C'est un personnage taillé pour la fiction, ce type. Un esprit brillant, totalement nomade. Pour ceux qui ne le connaissent pas, il passait sa vie à voyager avec une simple valise, allant de canapé en canapé chez ses collègues mathématiciens.

  62. Intervenant 2

    Et il carburait au café pour résoudre des théorèmes jour et nuit.

  63. Intervenant 1

    Ouais, un mode de vie incroyable. Mais son influence sur les maths est colossale, n'est-ce pas Evelyne ?

  64. Intervenant 2

    Colossal, oui ! Et justement, en 1946, R12 s'est penché sur notre problème de gribouillage. Il a publié un article très court dans lequel il propose une estimation asymptotique de cette croissance.

  65. Intervenant 1

    D'accord.

  66. Intervenant 2

    Il postule que le nombre maximal de segments de même longueur, pour n points, sera toujours inférieur à n élevé à une certaine puissance, qu'il appelle a. Et il précise que ce a doit être strictement supérieur à 1.

  67. Intervenant 1

    Oula, attendez un instant, n à la puissance a strictement supérieure à 1, vous m'avez un tout petit peu perdu là. On est juste en train de dire que le nombre de traits grandit plus vite que le nombre de points, mais on ne sait pas exactement avec quelle intensité, c'est bien ça ?

  68. Intervenant 2

    C'est une excellente façon de le formuler. Prenons un cas extrême pour mieux visualiser la chose. Imaginez que la formule soit n². Qu'est-ce que ça signifierait concrètement sur votre feuille de papier ?

  69. Intervenant 1

    Alors, si on a n points et n² lignes, ça voudrait dire que presque chaque point est relié à absolument tous les autres points.

  70. Intervenant 2

    Exactement.

  71. Intervenant 1

    Visuellement, ça donnerait une énorme masse d'encre noire, un réseau d'une densité totalement étouffante.

  72. Intervenant 2

    Parfaitement décrit. Erdős, avec son intuition légendaire, disait que la vérité se situe entre la croissance simple et cette fameuse masse noire étouffante. Et pour prouver à quel point cette conjecture lui tenait à cœur, il a fait une chose qu'il caractérisait bien.

  73. Intervenant 1

    Il a mis un contrat sur la tête du problème, c'est ça ?

  74. Intervenant 2

    Voilà. Il a offert une prime de 500 dollars à quiconque pourrait prouver ou réfuter cette limite.

  75. Intervenant 1

    Ce qui est drôle, c'est que 500 dollars de nos jours, ça semble presque anecdotique pour une découverte scientifique majeure. Mais pour Erdos, qui vivait avec très, très peu de moyens et qui distribuait généralement des primes de 10 ou 20 dollars pour des énigmes classiques, c'était une somme astronomique.

  76. Intervenant 2

    C'était son grand prix, ouais. Le signe qu'on touchait à quelque chose de profond. Une générosité qui souligne bien la difficulté du problème.

  77. Intervenant 1

    Et j'imagine que ça a motivé pas mal de monde.

  78. Intervenant 2

    Sûrement. Mais la preuve de sa difficulté, c'est que près de 80 ans plus tard, la conjecture d'Erdos tient toujours. Personne n'a empoché les 500 dollars.

  79. Intervenant 1

    C'est quand même incroyable. Ce simple petit problème de points sur une feuille reste l'une des grandes questions ouvertes en géométrie discrète.

  80. Intervenant 2

    Tout à fait. C'est toujours un mystère absolu.

  81. Intervenant 1

    Mais bon, j'imagine que les mathématriciens ne sont pas restés les bras croisés depuis 1946. On a bien dû grignoter un peu de terrain, non ? On s'est resserré un peu cet exposant mystère.

  82. Intervenant 2

    Ah, le progrès a été lent, mais il y a eu des avancées majeures, oui. La plus grande avancée date de 1984. C'est un théorème magnifique signé par Joel Spencer, William Trotter et Andres Semeredi. D'ailleurs, Semeredi est un mathématicien d'exception qui a reçu le prix Abel en 2012. Rien

  83. Intervenant 1

    que ça ?

  84. Intervenant 2

    Rien que ça. Et ensemble, ils ont réussi à prouver que le nombre de segments est plafonné asymptotiquement par n à la puissance 4 tiers.

  85. Intervenant 1

    n puissance 4 tiers. Donc un exposant d'environ 1,33 si je ne vis pas de bêtises. Qu'est-ce que ça veut dire concrètement pour notre dessin en fait ?

  86. Intervenant 2

    Ça veut dire que le pire des scénarios, celui de la tâche d'encre noire écrasante qu'on évoquait tout à l'heure, est formellement impossible. La puissance 4 tiers nous garantit que peu importe le nombre de millions de points que vous placez, et peu importe votre ingéniosité pour tracer des segments de même longueur, le réseau global restera toujours relativement aéré.

  87. Intervenant 1

    Ah, intéressant. Donc on garde des espaces blancs.

  88. Intervenant 2

    Exactement. Il sera complexe, certes, mais il y aura toujours de vastes espaces vides. Une sorte de respiration géométrique, si vous voulez. En 1997, Laszlo Szczeli a simplifié cette preuve, mais la limite de 4 tiers n'a pas bougé. Le vrai chiffre se cache toujours quelque part entre 1 et 1,33.

  89. Intervenant 1

    Si ce problème du placement libre rend la communauté scientifique folle depuis 80 ans, est-ce que les chercheurs n'ont pas essayé de contourner un peu l'obstacle ? De changer un peu les règles du jeu pour voir le problème sous un autre angle ?

  90. Intervenant 2

    Bien sûr que si. C'est la réaction naturelle face à un mur théorique. On change les contraintes.

  91. Intervenant 1

    Par exemple, au lieu de laisser les gens placer les points et les traits où ils veulent, que se passe-t-il si on leur impose un réseau déjà tout fait ?

  92. Intervenant 2

    C'est exactement l'approche alternative. Imaginez qu'on vous donne un graphe préexistant, c'est-à-dire un ensemble de points déjà reliés par des lignes d'une certaine façon. Votre mission n'est plus d'ajouter des traits, mais de faire glisser ces points sur la feuille, de réarranger la disposition globale pour qu'à la fin, toutes les connexions qui vous sont imposées fassent exactement la même taille.

  93. Intervenant 1

    On rentre vraiment dans une autre dynamique là. Et l'article qu'on étudie aujourd'hui souligne qu'à chaque fois qu'on explore des propriétés bizarres sur des réseaux imposés comme ça, il y a une sorte de suspect habituel qui pointe le bout de son nez. Le graphe de Pétersen.

  94. Intervenant 2

    Ah oui, l'incontournable graphe de Pétersen.

  95. Intervenant 1

    Pour ceux qui nous écoutent et qui essaient de le visualiser en même temps que nous, la représentation la plus classique de ce graphe ressemble à un pentagone régulier, à l'intérieur duquel on a dessiné une étoile à 5 branches, avec des petites lignes qui relient les sommets de l'étoile à ceux du pentagone.

  96. Intervenant 2

    C'est

  97. Intervenant 1

    ça. L'auteur de l'article s'amuse d'ailleurs du fait que ça ressemble furieusement au tracé d'un rituel satanique.

  98. Intervenant 2

    Ouais, l'allure occulte est indéniable, je vous l'accorde. Mais dans le monde de la théorie des graphes, Peterson est célèbre pour une toute autre raison. C'est un redoutable graphe de torture.

  99. Intervenant 1

    Un graphe de torture,

  100. Intervenant 2

    c'est-à-dire ? C'est un contre-exemple perpétuel. Très souvent, un chercheur élabore une théorie brillante sur la façon dont les réseaux devraient se comporter. Il la teste sur des centaines de modèles, tout fonctionne à merveille. Puis il la teste sur le graphe de Peterson et paf, la théorie s'effondre.

  101. Intervenant 1

    Ah oui carrément, il a l'air inoffensif pourtant.

  102. Intervenant 2

    Il est assez petit pour être manipulé facilement, mais sa structure interne contient des symétries croisées hyper complexes qui brisent toutes les règles habituelles.

  103. Intervenant 1

    Alors passons ce fameux Petersen roucrible de notre problème de longueur. Quand on regarde ce dessin classique, le fameux pentagone étoilé, il saute aux yeux que les segments n'ont pas la même longueur. Les traits qui forment l'étoile au centre sont beaucoup plus petits que les arêtes du pentagone extérieur. Donc il échoue au test.

  104. Intervenant 2

    À première vue, sur ce dessin précis, il échoue, oui. Mais souvenez-vous de notre nouvelle règle.

  105. Intervenant 1

    Ah oui, on a le droit de bouger les points.

  106. Intervenant 2

    Voilà. Si vous aimez visualiser les choses, imaginez que ce graphe n'est pas dessiné à l'encre, mais construit avec de petits élastiques très souples, attachés par des punaises sur une planche en bois.

  107. Intervenant 1

    D'accord, j'ai l'image en tête, j'ai presque les punaises entre les doigts.

  108. Intervenant 2

    Parfait. Prenez les punaises du pentagone extérieur, faites-les tourner sur elles-mêmes de façon un peu asymétrique. Étirez certaines connexions pour les faire passer par-dessus l'étoile centrale. Pliez le graphe sur lui-même, mais sans jamais décrocher aucun élastique.

  109. Intervenant 1

    Ça allait être un sacré bazar.

  110. Intervenant 2

    Ça l'est un peu. Mais si vous trouvez la bonne manipulation, un miracle visuel se produit. Vous aboutissez à un dessin complètement différent de l'étoile initiale, un dessin beaucoup plus écrasé, mais où chaque élastique tendu mesure rigoureusement la même longueur.

  111. Intervenant 1

    Wow, c'est fabuleux ! C'est vraiment comme résoudre un casse-tête de fil de fer. Et quand un graphe possède cette capacité cachée à s'équilibrer, on le baptise comment ?

  112. Intervenant 2

    On appelle cela un graphe distance-unité. Ça veut dire qu'il existe quelque part dans l'infinité des dispositions possibles sur un plan, au moins une configuration où chaque trait représente exactement une unité de distance. Peterson, malgré ses airs de rebelle, est donc bien un graphe distance-unité.

  113. Intervenant 1

    Qui m'amène à une question assez vertigineuse du coup. Est-ce qu'avec assez de patience, on peut faire ça avec tous les graphes G1 ? Si je vous donne n'importe quel réseau abstrait, est-ce qu'on finira toujours par trouver cette harmonie géométrique parfaite en triturant les élastiques ?

  114. Intervenant 2

    Pour répondre à ça, il va falloir faire appel à votre mémoire. Repensez au défi que j'ai lancé il y a quelques minutes concernant nos 4 points initiaux.

  115. Intervenant 1

    Ah oui, le fameux plafond de 5 segments, la forme du losange barré au milieu.

  116. Intervenant 2

    Exactement. Maintenant, imaginez qu'on vous impose un graphe de quatre points où chaque point est obligatoirement relié à tous les autres.

  117. Intervenant 1

    D'accord, donc on relie le haut, le bas, la gauche, la droite, plus les deux diagonales. Ça nous fait un total de six segments.

  118. Intervenant 2

    C'est ça. Or, puisque la géométrie de notre espace à 2 dimensions nous interdit formellement de tracer 6 segments égaux pour 4 points, distance unité, vous pouvez tordre les punaises et les élastiques dans tous les sens, il y aura toujours au moins un élastique plus tendu ou plus lâche que les autres. Donc, la réponse est claire. Non, tous les graphes ne sont pas distance unité.

  119. Intervenant 1

    C'est fou. On a donc des réseaux qui peuvent s'équilibrer par nature et des réseaux qui sont fondamentalement asymétiques. Mais si je vous donne un graphe colossal, comment on fait ? L'article cite l'exemple du graphe de Heywood avec 14 points et 21 segments. Si on le visualise, ça ressemble à une énorme pelote de laine complètement emmêlée.

  120. Intervenant 2

    C'est une très bonne

  121. Intervenant 1

    image. Comment fait-on pour savoir si, oui ou non, il existe une façon parfaite d'aplatir cette grosse pelote sur la table pour que chaque fil fasse la même longueur ?

  122. Intervenant 2

    L'analogie de la pelote de laine est très juste, car elle illustre bien le chaos apparent qu'il faut ordonner. Et la méthode pour le déterminer fait froid dans le dos aux informaticiens, croyez-moi. En 2013, le mathématicien allemand Markus Schaeffer a démontré que savoir si un graphe et distance unité appartient à une classe de problèmes assez redoutable qu'on appelle les problèmes NP complets.

  123. Intervenant 1

    NP complet, oula. Ça, c'est le genre de terme technique qui sonne un peu comme une condamnation à mort pour un algorithme. Faut qu'on traduise ça pour nos auditeurs qui essaient de comprendre les limites de l'informatique.

  124. Intervenant 2

    Bien sûr. En fait, un problème NP complet repose sur une asymétrie fondamentale de notre univers mathématique. D'un côté, trouver la solution à partir de zéro, c'est un cauchemar absolu. Ce n'est pas juste difficile, c'est un problème où le temps de calcul explose tellement vite que même nos super-ordinateurs deviennent complètement obsolètes.

  125. Intervenant 1

    On retrouve notre fameuse explosion combinatoire.

  126. Intervenant 2

    Exactement ! Plus le graphe grandit, plus les combinaisons de pliage et de torsion possibles deviennent inimaginables. Trouver la disposition parfaite d'une énorme pelote de laine demande une puissance que nous n'avons tout simplement pas.

  127. Intervenant 1

    D'accord, ça c'est pour la partie création de la solution, la recherche de la bonne forme.

  128. Intervenant 2

    Mais l'asymétrie réside ici. Si quelqu'un vient vous voir, pose un dessin devant vous et vous dit « Regarde, j'ai démêlé la pelote », la vérification prend une poignée de secondes. Ah

  129. Intervenant 1

    oui ? Bah oui !

  130. Intervenant 2

    Un ordinateur basique peut instantanément mesurer chaque trait pour confirmer s'ils sont tous égaux d'où non. La difficulté de créer la solution est implignée, mais la facilité de vérifier la solution proposée est déconcertante. C'est ça, la signature des problèmes NP complet.

  131. Intervenant 1

    Ouais, en fait, c'est comme un puzzle de 10 000 pièces représentant un ciel bleu uni. Le construire à partir de zéro, c'est l'enfer sur Terre. Mais si je vous montre le puzzle soi-disant terminé, il vous faut un quart de seconde pour vérifier s'il manque une pièce au milieu.

  132. Intervenant 2

    C'est une très belle analogie, c'est exactement ça.

  133. Intervenant 1

    Et donc, pour conclure sur le graphe de Ehud, ces 21 connexions en mêlée, parce que là, le suspense est à son comble, est-il distance-unité ou pas ?

  134. Intervenant 2

    Ah, et bien les mathématiciens ont fini par trouver la configuration. Ouf ! Oui, le graphe de Ehud, une fois correctement distordu, possède bien une forme où toutes ses longueurs sont parfaitement équilibrées. Il est donc bel et bien distance-unité.

  135. Intervenant 1

    J'avoue que je suis partagé entre la fascination et une légère frustration depuis tout à l'heure. J'aimerais qu'on revienne à un instant à notre petit graphe de 4.1 avec ses six connexions.

  136. Intervenant 2

    Celui qui bloque.

  137. Intervenant 1

    Voilà.

  138. Intervenant 2

    Celui que la géométrie plane nous interdit d'équilibrer. Est-ce qu'on est vraiment obligé d'accepter cette défaite géométrique ? On est vraiment dans une impasse absolue là.

  139. Intervenant 1

    En mathématiques, une impasse dépend toujours du chemin que vous avez choisi de prendre.

  140. Intervenant 2

    Et j'ai été très attentive à ma formulation tout à l'heure.

  141. Intervenant 1

    Ah bon ?

  142. Intervenant 2

    J'ai dit qu'il était impossible de tracer ces six segments de même longueur sur une feuille de papier plat, dans un espace limité à deux dimensions.

  143. Intervenant 1

    Oh, je vois où vous voulez en venir. On s'apprête à faire sauter le plafond de la pièce.

  144. Intervenant 2

    Exactement. Le véritable changement de focale est là. Prenez vos 4 points bloqués sur la feuille de papier, décidez d'en saisir un seul et tirez-le vers vous, hors du papier, dans l'espace en 3 dimensions de votre salon. Que se passe-t-il visuellement ?

  145. Intervenant 1

    Alors, si je laisse 3 points en forme de triangle sur la table et que je soulève le 4e point juste au-dessus du centre, je suis en train de construire une pyramide à base triangulaire.

  146. Intervenant 2

    Voilà, en termes géométriques, vous venez de construire un tétraèdre régulier. Et quelle est la propriété merveilleuse d'un tétraèdre régulier ?

  147. Intervenant 1

    Ces quatre faces sont des triangles équilatéraux, ce qui veut dire que les six arêtes de cette figure en 3D ont toutes rigoureusement la même longueur.

  148. Intervenant 2

    C'est ça.

  149. Intervenant 1

    Mais c'est d'une élégance absolue. En changeant simplement de paradigme spatial, la contrainte géométrique disparaît purement et simplement. Les six connexions égales existent bien, en fait. Elles n'attendaient juste qu'on leur donne de la profondeur pour exister.

  150. Intervenant 2

    C'est la puissance libératrice de la topologie. Un problème qui semble complètement insoluble dans un univers plat trouve sa résolution naturelle, sans forcer, dès qu'on lui offre une dimension supplémentaire. Et les implications de ça, elles sont vertigineuses.

  151. Intervenant 1

    C'est-à-dire, ça va plus loin que la 3D ?

  152. Intervenant 2

    Bien sûr ! Car ce qui est vrai pour notre passage de la 2D à la 3D est valable pour des infinis supérieurs. Si vous prenez un graphe de plus en plus dense, de plus en plus complexe, il finira par se bloquer à nouveau, même dans l'espace en 3 dimensions.

  153. Intervenant 1

    Donc, si je vous suis, il faudrait recommencer l'opération, tirer un point vers une direction qui n'est ni en haut, ni à droite, ni en profondeur.

  154. Intervenant 2

    Exactement. Et les mathématiciens ont formalisé ce concept sous le nom de dimension minimale. Pour chaque réseau existant, aussi emmêlé soit-il, il existe un nombre précis de dimensions spatiales dans lesquelles ce graphe peut être dessiné avec toutes ses arêtes de même longueur.

  155. Intervenant 1

    D'accord.

  156. Intervenant 2

    Certains réseaux très complexes nécessitent d'être projetés dans la 4e, la 5e, voire la 10e dimension spatiale pour trouver cet équilibre. Nos cerveaux, qui sont habitués à la gravité et aux trois dimensions de notre quotidien, sont incapables de visualiser ces formes. Mais les équations, elles, nous assurent que cet espace de parfait équilibre mathématique existe bel et bien.

  157. Intervenant 1

    Quel voyage intellectuel incroyable, franchement. C'est vraiment l'essence même de ce qu'on aime dans cette plongée du magazine Tangente, cette capacité à trouver une rigueur absolue cachée juste sous la surface des choses.

  158. Intervenant 2

    Tout à fait.

  159. Intervenant 1

    On est parti, je rappelle, d'un simple gribouillé machinal sur un bloc-note en écoutant Vivaldi. On a navigué à travers une conjecture de Paul Ordoz qui n'a jamais été résolue depuis près de 80 ans. On a tordu des graphes aux allures un peu sataniques. On s'est heurté à la symétrie insurmontable des problèmes informatiques NP complets.

  160. Intervenant 2

    Et tout ça pour finalement s'échapper de notre monde plat et chercher l'harmonie dans des dimensions supérieures.

  161. Intervenant 1

    C'est une démonstration parfaite que la curiosité la plus innocente, le plus petit geste, peut nous mener aux frontières les plus complexes de la topologie contemporaine. C'est la

  162. Intervenant 2

    magie des mathématiques.

  163. Intervenant 1

    Et justement, pour prolonger cette idée, au-delà des simples mathématiques, j'aimerais vous laisser avec une dernière pensée à ruminer chez vous. Une réflexion inspirée par cette notion fascinante de dimension minimale que l'on vient tout juste de découvrir.

  164. Intervenant 2

    Je vous écoute.

  165. Intervenant 1

    Si l'on considère que chaque réseau abstrait possède une dimension spatiale idéale, où toutes ses tensions s'équilibrent, où chaque connexion est à une distance strictement égale des autres, eh bien, appliquons cette métaphore aux immenses réseaux qui nous entourent aujourd'hui. Pensez à l'architecture d'Internet. Ou mieux encore, pensez à la toile immense de nos connexions sociales humaines.

  166. Intervenant 2

    Oh, c'est un parallèle fascinant !

  167. Intervenant 1

    N'est-ce pas ? Si l'on cherchait à représenter la société toute entière, avec ses milliards d'individus, de telle sorte qu'aucune relation, aucune amitié ou zone d'influence ne soit plus tendue ou plus éloignée qu'une autre, de combien de dimensions aurions-nous besoin pour que ce gigantesque réseau humain trouve son parfait équilibre ? Dans quel espace multidimensionnel nos relations sont-elles toutes fondamentalement égales ?

  168. Intervenant 2

    C'est une belle question vertigineuse pour finir.

  169. Intervenant 1

    C'est clair. Et c'est sur cette image que nous refermons notre échange. Merci d'avoir pris le temps de faire cette exploration avec nous aujourd'hui. On sait à quel point votre temps est précieux. Gardez l'esprit curieux et à la prochaine.

À écouter ensuite

Des épisodes qui partagent une playlist, une figure ou un domaine avec celui-ci.