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13 oct. 2020 · 6 min

Frances Allen : du professorat au prix Turing

Dans cet épisode audio, suivez son passage du professorat à IBM, ses travaux sur la compilation, puis sa distinction comme première femme lauréate du prix Turing.

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  1. Intervenant 1

    Bonjour et chaleureuse bienvenue dans le podcast du magazine Tangente. Je suis ravi de vous retrouver pour cette nouvelle plongée au cœur de nos sources. Bonjour, oui, ravi d'être

  2. Intervenant 2

    là aujourd'hui.

  3. Intervenant 1

    Alors aujourd'hui, on a une mission un peu spéciale. On va analyser le parcours fascinant d'une pionnière, Frances Allen. L'objectif, c'est vraiment de comprendre comment une vocation, disons contrariée, a littéralement façonné notre ère numérique.

  4. Intervenant 2

    C'est ça. Et ce qui frappe direct dans son histoire, c'est l'absence totale de plan de carrière technologique, en fait. On a tellement l'habitude de romantiser ces grandes figures, de les imaginer comme des visionnaires obnubilés par les machines depuis l'enfance.

  5. Intervenant 1

    Ben oui, genre le génie dans son garage.

  6. Intervenant 2

    Exactement. Mais là, en 1932, donc l'année de sa naissance dans une région rurale de l'État de New York, la technologie, ce n'est pas du tout une préoccupation.

  7. Intervenant 1

    D'accord.

  8. Intervenant 2

    Elle est l'aînée de six enfants et elle, elle n'a qu'un seul objectif, c'est l'enseignement. Elle avait été très inspirée par un professeur de mathématiques au lycée.

  9. Intervenant 1

    Donc elle voulait juste suivre ses traces dans son propre établissement, quoi.

  10. Intervenant 2

    C'est ça, voilà. Et en fait, c'est l'administration universitaire qui va involontairement modifier toute cette trajectoire.

  11. Intervenant 1

    Ah bon ? Comment ça ?

  12. Intervenant 2

    Pour obtenir sa certification définitive d'enseignante, on lui demande de valider une maîtrise. Donc elle se retrouve à l'Université du Michigan, à Ann Arbor. Et pour valider ses crédits, elle prend un cours optionnel d'informatique.

  13. Intervenant 1

    Un cours optionnel d'informatique, dans les années 50, ça devait être quelque chose.

  14. Intervenant 2

    Oh oui, trouver ce genre de cursus à l'époque, c'est une rareté absolue. Je veux dire, la discipline se cherche encore. Les ordinateurs ont la taille d'une pièce entière. Mais sur ce campus précis, IBM déploie déjà une stratégie très agressive pour chasser des cerveaux. Et c'est comme ça qu'il la recrute

  15. Intervenant 1

    directement. Mais attends, je veux dire, pourquoi recruter une future prof de maths ? Il n'avait pas des ingénieurs électriques ou des physiciens sous la main ?

  16. Intervenant 2

    Les profils informatiques tels qu'on les connaît aujourd'hui, ça n'existe pas encore. IBM, ils ont besoin de personnes avec une rigueur logique implacable. Et enseigner les mathématiques, ça exige de savoir décomposer un problème abstrait et massif en petites étapes élémentaires.

  17. Intervenant 1

    C'est qu'on sait parfaitement quoi.

  18. Intervenant 2

    Voilà, c'est très exactement l'état d'esprit qu'il faut pour interagir avec les premiers algorithmes.

  19. Intervenant 1

    D'accord, donc IBM la repère et l'embauche. Mais elle, de son côté, elle voit ça comment ?

  20. Intervenant 2

    Pour elle, c'est un simple job. Elle veut juste éponger son prêt étudiant avant de retourner dans une salle de classe.

  21. Intervenant 1

    C'est fou, c'est un peu comme si quelqu'un prenait une option de menuiserie par hasard pour avoir de crédits faciles et finissait par inventer l'architecture moderne. C'est une décision purement pragmatique qui devient un destin quoi.

  22. Intervenant 2

    C'est exactement ça, oui. Elle pensait vraiment ne rester que le temps de rembourser ses dettes. Sauf que, elle ne retournera jamais à l'enseignement.

  23. Intervenant 1

    Jamais.

  24. Intervenant 2

    Non, parce que chez Big Blue, donc IBM, elle va s'attaquer au défi le plus complexe de l'époque. L'optimisation de la compilation.

  25. Intervenant 1

    Alors là, c'est là que j'ai besoin qu'on décortique un peu le mécanisme, parce que j'ai un peu bloqué en lisant cette partie de nos documents.

  26. Intervenant 2

    Mais bien sûr.

  27. Intervenant 1

    Le compilateur, on est d'accord que c'est un traducteur, en gros, entre les algorithmes écrits par les humains et le langage machine, donc les impulsions électriques.

  28. Intervenant 2

    C'est ça, le langage de bas niveau, oui.

  29. Intervenant 1

    Mais mathématiquement, pourquoi optimiser cette traduction algorithmique ? C'est un défi si monumental. Je veux dire, ce n'est pas juste du mot à

  30. Intervenant 2

    mot. Absolument pas. Si c'était du mot à mot, le programme final serait d'une lenteur rédhibitoire. Vraiment. Imaginez que l'algorithme initial, c'est un itinéraire routier. Une traduction basique, ça vous ferait prendre chaque petite rue, respecter chaque feu rouge, simplement parce que c'est écrit tel quel.

  31. Intervenant 1

    Ah ouais, l'enfer.

  32. Intervenant 2

    L'optimisation, en fait, c'est analyser l'intégralité du plan de la ville. Pour identifier les raccourcis, vous éliminez les détours inutiles et vous faites passer le processeur par le chemin le plus rapide.

  33. Intervenant 1

    Tout en garantissant qu'il arrive exactement à la même destination.

  34. Intervenant 2

    Exactement. Il faut une rigueur absolue pour que les machines exécutent les instructions efficacement.

  35. Intervenant 1

    Donc, par exemple, si une instruction mathématique est répétée, je ne sais pas, 100 fois inutilement, il faut la repérer et la réécrire pour que la machine ne la lise qu'une fois.

  36. Intervenant 2

    C'est l'idée. Et le danger, c'est que si vous modifiez l'ordre logique d'un programme complexe, une seule erreur d'évaluation et tout le système plante. Et Frances Allen, elle maîtrisait cette architecture avec une

  37. Intervenant 1

    précision clinique. Au point où la NSA l'a sollicité pour un exploit assez impressionnant, non ?

  38. Intervenant 2

    Ah oui. Ils avaient besoin d'un compilateur capable de traiter simultanément trois langages. Le Fortran, l'autocodeur et l'alpha.

  39. Intervenant 1

    Wow, en même temps !

  40. Intervenant 2

    En même temps. Et pour y arriver, il ne fallait pas créer trois traducteurs séparés, elle a dû conceptualiser un socle mathématique

  41. Intervenant 1

    commun. Pour extraire la logique pure avant de traduire.

  42. Intervenant 2

    C'est ça, extraire l'essence logique avant de l'optimiser. C'est un véritable tour de force.

  43. Intervenant 1

    Et ce qui est fascinant, c'est que cette virtuosité technique, elle n'est pas restée cantonnée au laboratoire. Ça a complètement bouleversé la hiérarchie d'un milieu qui était très masculin à l'époque.

  44. Intervenant 2

    Oh, complètement. Elle est devenue la première femme à atteindre le grade suprême de fellow chez IBM.

  45. Intervenant 1

    En 1989, c'est ça ?

  46. Intervenant 2

    Oui, 89. Et plus tard, en 2006, elle devient la première femme lauréate du prix Turing.

  47. Intervenant 1

    Le prix Nobel d'informatique, carrément.

  48. Intervenant 2

    C'est ça. Et elle a profité de ce statut pour s'engager pour la promotion des femmes en informatique. Et ce, jusqu'à son décès le jour exact de ses 88 ans en 2020. Et il faut bien comprendre un truc pour les auditeurs. Allez-y.

  49. Intervenant 1

    Frances Allen, éditeur au prix

  50. Intervenant 2

    Turing. Chaque logiciel rapide, chaque application fluide que vous utilisez aujourd'hui, ça repose sur les principes de compilation qu'elle a optimisés.

  51. Intervenant 1

    C'est la fondation invisible de notre confort numérique en gros.

  52. Intervenant 2

    Totalement.

  53. Intervenant 1

    Ce qui m'amène à une réflexion finale un peu provocatrice. Si l'architecture de notre monde numérique repose sur une étudiante qui cherchait juste à rembourser un prêt grâce à un cours optionnel, combien de révolutions technologiques futures dorment actuellement dans les choix de cours par défaut des étudiants d'aujourd'hui ? Ça donne à réfléchir. Merci de nous avoir suivis et à très vite pour une nouvelle plongée dans nos sources.

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