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7 oct. 2016 · 6 min

Du plus grand entier à « Je mens » : le piège des paradoxes

Suivez l’épisode du faux « plus grand entier » aux phrases qui parlent d’elles-mêmes, puis découvrez comment ces impasses deviennent des tremplins pour les maths.

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  1. Intervenant 1

    Bienvenue à l'écoute du podcast du magazine Tangente. Ravi de vous retrouver pour une nouvelle exploration. Aujourd'hui, on plonge dans l'article « Sacré paradoxe », la deuxième partie. Avec une mission assez claire, comprendre comment les contradictions mathématiques, ce n'est pas juste des impasses.

  2. Intervenant 2

    Ouais, c'est plutôt des portes ouvertes vers de nouvelles vérités en fait.

  3. Intervenant 1

    Exactement. Et pour commencer, j'ai une question un peu tordue. Comment une démonstration mathématique qui a l'air super rigoureuse pourrait-elle prouver que le plus grand nombre entier, c'est 1 ?

  4. Intervenant 2

    Alors ça, c'est un grand classique. Posons l'hypothèse de base. On imagine qu'il existe un nombre anti-positif, on va l'appeler n, qui serait le plus grand de tous les nombres.

  5. Intervenant 1

    Mais déjà, l'idée même de l'infini empêche ça, non ? Parce que si j'ai, je ne sais pas moi, un milliard, je peux toujours faire un milliard plus un.

  6. Intervenant 2

    Ben oui, c'est notre intuition première et elle est bonne. Mais jouons le jeu et suivons la logique jusqu'au bout. Si n est vraiment ce plus grand nombre, son carré ne peut logiquement pas être plus grand que

  7. Intervenant 1

    lui. Logique. Mais bon, le carré de 3 c'est 9, celui de 10 c'est 100, ça grandit tout le

  8. Intervenant 2

    temps. Voilà. Le carré grandit toujours, à part pour une seule et unique exception.

  9. Intervenant 1

    Ah ben le 1. 1² ça fait 1, donc si n² peut pas dépasser n, l'équation nous force à dire que n est obligatoirement égal à 1. C'est absurde ?

  10. Intervenant 2

    C'est complètement absurde, oui. On vient carrément de prouver que 1 est le plus grand nombre du monde.

  11. Intervenant 1

    Du coup, elle est où l'embrouille ? Enfin, je veux dire, où est la faille temporelle dans ce raisonnement ?

  12. Intervenant 2

    Eh bien, la faille, elle est dans la toute première phrase de notre démonstration, quand on a dit « Imaginons qu'il existe un plus grand nombre ».

  13. Intervenant 1

    Ah, on a calculé ses propriétés avant même de prouver qu'il pouvait exister. Bon, décortiquons tout ça, parce que ça me fait vraiment penser à l'analogie de la jument de Roland dans les sources.

  14. Intervenant 2

    Oui, tout à fait.

  15. Intervenant 1

    Cette jument légendaire qui aurait absolument toutes les qualités, la rapidité, le courage, l'endurance, tout, à une seule exception, c'est d'exister en fait.

  16. Intervenant 2

    C'est ça. Ce qui est fascinant ici, c'est que cette prise de conscience a permis de réfuter des concepts philosophiques très anciens.

  17. Intervenant 1

    Ah bon ? Genre quoi ?

  18. Intervenant 2

    Genre l'argument de Saint Anselme. Au XIe siècle, il essayait de prouver l'existence de Dieu en le définissant comme « l'être tel qu'on ne peut en imaginer de plus grand ».

  19. Intervenant 1

    Ah ouais, je vois le piège. Si on applique la même rigueur que pour notre chiffre 1, l'idée même d'un plus grand ensemble, ça s'effondre. On ne peut pas calculer des trucs sur un être avant d'avoir prouvé son existence.

  20. Intervenant 2

    Exactement, le concept même n'a pas de sens.

  21. Intervenant 1

    Mais si supposer l'existence d'un truc impossible, ça pose un tel problème, que se passe-t-il quand nos propres définitions se mordent la queue ? Parce que Artip le parle du paradoxe de Berry, avec cette phrase…

  22. Intervenant 2

    Oui, la fameuse phrase « le nombre non spécifiable en moins de dix mots ».

  23. Intervenant 1

    Attends, je compte. LE nombre NON spécifiable en moins de 10 mots. Bah, ça fait 9 mots, ça !

  24. Intervenant 2

    Et voilà le paradoxe !

  25. Intervenant 1

    On vient de définir en 9 mots un truc qui, par sa propre définition, on exige au moins 10 ! C'est fou, le langage implose complètement.

  26. Intervenant 2

    C'est le même mécanisme que le menteur d'Épiménide, tu sais, quand il déclare « je mens ».

  27. Intervenant 1

    Ah oui, s'il dit vrai, il ment, et s'il ment, il dit vrai. Mais ici, ça devient vraiment intéressant. Est-ce que ce n'est pas juste un piège grammatical ? Une confusion entre la boîte et ce qu'elle contient ? C'est

  28. Intervenant 2

    exactement ça. En fait, la logique classique se plante parce qu'elle confond l'ensemble avec son élément, le contenant et le contenu, comme tu dis.

  29. Intervenant 1

    Et on fait comment pour s'en sortir, Eve ?

  30. Intervenant 2

    Des logiciens comme Carnap ou Tarski ont dû inventer ce qu'on appelle le métalangage.

  31. Intervenant 1

    Le métalangage. Concrètement, c'est quoi ce truc ?

  32. Intervenant 2

    Imagine que tu sépares le langage en deux étages. Au rez-de-chaussée, t'as le langage objet qui décrit le monde réel, genre la pomme et rouge.

  33. Intervenant 1

    Ok, le monde normal quoi.

  34. Intervenant 2

    Et au premier étage, tu as le métalangage. Et lui, il sert uniquement à parler des phrases du rez-de-chaussée. Comme ça, une phrase ne peut plus se juger elle-même.

  35. Intervenant 1

    D'accord. Donc dire « je mens », ça devient invalide, parce que la phrase essaye d'occuper les deux étages en même temps.

  36. Intervenant 2

    Voilà, c'est interdit par cette structure. C'est une vraie révolution mathématique née d'une simple erreur de langage.

  37. Intervenant 1

    Ce qui est génial, c'est que ça a amené Bertrand Russell à créer la théorie des types logiques, non ? Pour dire qu'un catalogue ne peut pas s'inclure lui-même.

  38. Intervenant 2

    Absolument. Russell a établi qu'un ensemble ne peut jamais être un élément de lui-même.

  39. Intervenant 1

    Mais ce qui m'étonne le plus dans l'article, c'est que cette théorie de Russell a carrément quitté les maths pour inspirer la psychiatrie. Avec l'école de Palo Alto.

  40. Intervenant 2

    Oui, tout à fait.

  41. Intervenant 1

    Mais comment on passe de la théorie des ensembles à la psychologie humaine ? C'est le grand écart.

  42. Intervenant 2

    Par le concept des injonctions paradoxales. L'école de Palo Alto a compris que les humains subissent le même blocage que le paradoxe du menteur, quand ils reçoivent des ordres contradictoires.

  43. Intervenant 1

    Genre, si quelqu'un te dit « soyez naturel »,

  44. Intervenant 2

    C'est ça. C'est une boucle impossible.

  45. Intervenant 1

    Bah oui, parce que si j'essaie d'y obéir, mon comportement devient forcé. Je perds direct tout naturel.

  46. Intervenant 2

    L'ordre contient sa propre contradiction. Et en appliquant la logique de Russell, les psychiatres ont pu déconstruire ces doubles contraintes en thérapie.

  47. Intervenant 1

    C'est-à-dire ? Ils faisaient quoi ?

  48. Intervenant 2

    Ils apprenaient aux patients à sortir de la boucle, à faire un pas de côté vers le métalangage pour analyser la situation elle-même plutôt que de s'épuiser à résoudre l'injonction.

  49. Intervenant 1

    Waouh ! La capacité de la discipline mathématique à utiliser ses propres effondrements pour inventer de nouvelles structures, c'est vraiment fascinant.

  50. Intervenant 2

    C'est la grande valeur heuristique du paradoxe. Se heurter au mur permet d'élargir la science.

  51. Intervenant 1

    Ça me rappelle d'ailleurs cette citation géniale d'André Weil à la fin de l'article « Dieu existe parce que les mathématiques sont cohérentes et le diable existe car nous ne pouvons pas le prouver ».

  52. Intervenant 2

    Une très belle synthèse, oui.

  53. Intervenant 1

    Carrément. Ce qui soulève quand même une interrogation un peu vertigineuse pour clore ce sujet. Si notre logique la plus pure génère inévitablement des paradoxes indépassables, l'univers est-il lui-même foncièrement paradoxal ou est-ce seulement l'esprit humain qui atteint ici les limites architecturales de sa propre conception ? À méditer.

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